La collection Résistance Poche :

Alors que les derniers témoins disparaissent, à l’heure où l’on prend conscience que nos enfants n’auront plus la chance de rencontre dans leurs collèges, dans leurs lycées, ces infatigables passeurs de mémoire qu’étaient les résistants et les déportés, il nous semble plus important que jamais de remettre leurs mots entre les mains de la génération qui vient. Personne ne doit oublier ce que fut la barbarie nazie, ses millions de victimes, ni ceux qui lui résistèrent avec un courage inouï, parfois au péril de leur vie. C’était la volonté des fondateurs de la collection « Résistance-Liberté-Mémoire » il y a plus de 20 ans, c’est aujourd’hui encore l’objectif de la collection « Résistance poche ».

Ce que dit l’éditeur de l’ouvrage sur Jean Cavaillès :

« Reçu premier à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm, agrégé de philosophie en 1927, Jean Cavaillès fut l’un des intellectuels les plus brillants de sa génération. Gaston Bachelard, avec qui il noua une forte amitié, notait : « Jean Cavaillès avait une volonté de héros. » Un héros de la pensée sûrement, que ses travaux sur la théorie de la science auraient distingué si la guerre n’avait orienté sa vie vers d’autres combats. Lié dès le début au mouvement de résistance Libération, animé entre autres par Emmanuel d’Astier de la Vigerie, Jean Cavaillès fut arrêté par les Allemands en août 1943, puis condamné à mort et exécuté cinq mois plus tard. Gabrielle Ferrières[1] retrace dans ce livre émouvant la vie d’un philosophe, inséparable de celle de l’homme d’action et de convictions. »

Né au sein d’une famille protestante, « Jean était (…) l’héritier d’hommes et de femmes défendant leur idéal au péril de leur vie (…) » (p. 45).

 Leur père, militaire de carrière, la famille l’a suivi, au gré de ses affectations dans plusieurs villes de garnison du Sud-Ouest. « C’est auprès de notre père que Jean apprit tout d’abord à aimer son pays. Je nous revois encore tout petits assistant à la revue du 14 juillet. » (p. 39).

Reçu à ses baccalauréats de mathématiques et de philosophie, Jean part à l’automne 1920 pour Louis-le-Grand. Sa famille arrive également à Paris, leur père étant nommé au ministère pour participer au travail de refonte des règlements concernant la mobilisation et le recrutement de l’armée.

Un attachement pour l’Allemagne

Le premier voyage en Allemagne est provoqué à l’initiative de son père, pendant les vacances d’été de 1921 : « Il voulait lui prouver qu’il était possible de développer ce don des langues que Jean prétendait ne pas posséder. » (p.50).

Plusieurs séjours se succèderont au cours desquels il nouera de nombreux liens amicaux.

Boursier de la Fondation Rockefeller, il est de retour en Allemagne où il restera une année scolaire complète (1930-1931) après avoir terminé sa première période à l’École normale supérieure : « Jean continue à alterner ses recherches sur les mouvements religieux et ses études mathématiques. » (p. 106).

Il lit un mémoire de mathématiques grâce « à l’aide de Jacques Herbrand[2], camarade mathématicien, boursier Rockfeller, rencontré par hasard à la Bibliothèque ». (p. 100).

Jean se remet à la philosophie et vers la fin de son séjour, il se rend à Fribourg pour suivre le cours d’Heidegger et rendre visite à Husserl.

Il constate les stigmates de la crise économique dans le pays (misère, entreprises en liquidation, logements vacants, faiblesse des pensions de guerre, faiblesses des ressources des ménages) et assiste à la montée en puissance du national-socialisme qui contamine également les religieux. « (…) j’ai entendu, cette semaine, deux sermons d’un pasteur de Berlin, Le Seur, très ému de la crise de « son peuple » et de « son église ». » (p. 103).

Dans sa lettre du 26 mars 1931, il indique qu’à Munich « Hier soir, j’ai été entendre Hitler (…) Tête de professeur de gymnastique, mâchoires et pas de regard (…) » (p. 115).

Pendant les vacances d’été de 1931 il se rendra à la semaine catholique de Salzbourg.

En septembre  et octobre 1934 il est de retour à Göttingen pour des recherches sur l’École de Vienne. A cette occasion, il assiste à une fête de la moisson, prétexte à une démonstration de l’enthousiasme et la ferveur des paysans allemands pour le national-socialisme en présence d’Hitler.

L’Allemagne sera souvent un refuge  pour Jean Cavaillès comme pendant l’hiver 1935-1936 où il y reviendra trois mois après la fin de sa brève histoire d’amour avec une jeune Anglaise.

L’École normale supérieure

La première période est celle pendant laquelle Jean Cavaillès travaille à de multiples préparations : du certificat de physique générale (hiver 1923-1924), à l’école d’officiers de réserve, de l’agrégation de philosophie, d’une licence de mathématiques. Il assurera également des enseignements à la « Maison » (Œuvre d’évangélisation protestante).

Agrégé de philosophie en 1927 mais ayant épuisé toutes les possibilités de sursis, Jean Cavaillès doit s’acquitter de ses obligations militaires (1927-1928) à Saint-Cyr, où il suit les cours destinés aux officiers de réserve, et à Coëtquidan pour participer à des manœuvres. Il est nommé sous-lieutenant au 14e régiment de tirailleurs sénégalais.

A la rentrée 1928, il est de retour à l’École. « Il décide, à la suite d’un entretien avec Brunschvicg, de faire de l’histoire de la théorie des ensembles le sujet de sa thèse principale » (p. 78).

En 1929-1930, il exerce les fonctions d’agrégé-répétiteur notamment de Merleau-Ponty et Lautman (il aura une correspondance avec ce dernier, brillant mathématicien, qui mourra fusillé le 1er août 1944, à l’âge de 36 ans pour ses activités de résistance) et il avance sur le travail de sa thèse.

Rentré d’Allemagne, Jean retourne à l’École normale supérieure pour une seconde période de cinq années.

L’enseignement

A la rentrée 1936, il est affecté au Lycée d’Amiens où il restera jusqu’au 20 mai 1938. Pendant cette période, il poursuit également, deux jours par semaine, ses conférences de philosophie aux scientifiques de l’École Normale à Paris.

Nommé  chargé de cours à la faculté de lettres de Strasbourg, il rejoint  son poste en mai 1938.

La rédaction de ses premières publications

Début 1936 Jean se lance dans la rédaction et fait parvenir à ses parents restés à Pau, les feuillets manuscrits de sa thèse principale, Méthode axiomatique et formalisme, que sa mère dactylographie et que son père relit et complète. Le dépôt de sa thèse principale est fait en février 1937. Sa thèse complémentaire, Remarques sur la formation de la théorie abstraite des ensembles est dactylographiée début juillet.

Les deux thèses seront éditées en 1938 chez Herman sous forme de fascicules dans la collection « Actualités scientifiques ». Jean dirigera chez Herman en 1938-1939 une collection de fascicules de philosophie.

Des aspects de la personnalité de Jean Cavaillès

Jean Cavaillès depuis sa préparation, seul, du baccalauréat de philosophie pendant l’année scolaire 1919-1920, aime le travail solitaire de recherches. Cependant « Tout au long de ces années qui précèdent la rédaction de sa thèse, Jean souffre de l’isolement où le plongent ses travaux. On a beaucoup parlé de son goût pour la solitude. » (p. 93).

La vie sentimentale connue de Jean Cavaillès reste très limitée : il a une brève histoire avec une jeune Anglaise rencontrée à Paris en 1935 mais qui le marquera et (peut-être ?) une idylle avec une Norvégienne rencontrée lors du congrès de mathématiques à Oslo en 1936.

L’auteure émet l’hypothèse que la rupture de son frère avec la jeune anglaise en 1935 est peut-être à l’origine d’une prise de distance par rapport aux églises.

Jean est désespéré après le décès de sa mère le 30 mai 1939 (« Dès ce moment, nous avions compris qu’il ne survivrait pas à ce deuil » (p. 175)) suivi par celui de son père en 1940. « Jean pouvait aller vers son destin, il était libre. » (p. 182).

« (…) la guerre, puis la Résistance, révélaient à Jean un côté de sa nature qu’il avait ignoré jusque-là. Le chef qui sommeillait en lui s’était brusquement manifesté. » (p. 210).

La guerre et l’engagement dans la Résistance

Mobilisé le 3 septembre 1939 Jean Cavaillès se retrouve sur le front, près de Forbach, où il connaît sa première expérience de commandement pendant deux semaines, à la tête d’une section d’infanterie coloniale. En janvier 1940, il est nommé à Paris, au ministère de la Guerre au service du Chiffre pour lequel ses connaissances de la cryptographie et de la langue allemande le désignaient tout spécialement. En mai, le service déménage pour le Nord de la France devant l’avancée allemande.

Jean est déclaré disparu mais Gabrielle reçoit une carte de prisonnier le 14 juillet 1940, suivi d’un appel téléphonique depuis Clermont-Ferrand.  Jean décrira dans un rapport très détaillé, son périple, depuis sa capture le 11 juin jusqu’à son « séjour » à la Citadelle de Cambrai. Jean qui s’est évadé à Lockeren près d’Anvers, a réussi à rallier en fraude la zone libre pour se faire démobiliser, avant de rejoindre Clermont-Ferrand où la faculté de Strasbourg s’est repliée. En novembre 1940, Jean reprend son poste de maître de conférences à Clermont-Ferrand.

Il est mis en relation avec Emmanuel d’Astier de la Vigerie qui fait naître le mouvement de résistance Libération, alors organisme de propagande. En mars 1941, Jean est nommé professeur suppléant à la Sorbonne et constitue, en parallèle, un réseau de centralisation de renseignements en région parisienne et dans les zones françaises et belges occupées, en recrutant des agents de liaison.

Nommé examinateur au concours d’entrée à Normale en juillet 1941 à Lyon, c’est l’occasion d’une reprise de contact avec son ancien groupe de Résistance.

Pendant l’hiver 1941, il a une double casquette : professeur de logique à la Sorbonne et chef de Résistance sous le pseudo de « Marty ».

Membre du comité directeur de Libération-Nord, il se rend compte que le travail de propagande a atteint son but. « Jean aspirait à une lutte plus efficace contre l’ennemi »(p. 215).

Début 1943, il donne de l’autonomie à son réseau de résistance, créé au départ dans le cadre de Libération.  La prise de contact avec les services de Londres s’avère nécessaire. Lors d’une tentative pour rallier Londres, il est arrêté à Narbonne puis transféré à la prison militaire de Montpellier. Autorisé à écrire, il prévient ses collègues de Clermont-Ferrand. L’un d’entre eux contacte le général de Lattre de Tassigny qui intervint pour permettre à Jean de bénéficier d’un régime de faveur.

Bien qu’un non-lieu soit prononcé en sa faveur par la justice militaire, le préfet de Montpellier décide de son internement au camp de Saint-Paul-d’Eyjaux à une trentaine de kilomètres de Limoges. Ses mois de détention sont mis à profit pour rédiger son traité de logique.

Fin décembre 1942 il réussit à s’évader du camp à la faveur d’une tempête de neige. Parvenu à Lyon, il retrouve un contact avec son réseau, prend une nouvelle identité et retourne à Paris. Révoqué de ses fonctions de professeur à la Sorbonne par le gouvernement de Vichy, il peut se consacrer à ses activités pendant deux mois : il sera secondé pour l’action militaire (Action Immédiate= sabotage) par un ancien « agrégatif » Jean Gosset (« Gérard » qui sera déporté avec le mari de Gabrielle à Buchenwald puis Neuengamme) et « Thierry » son adjoint pour la section renseignements, qu’il avait connu au service du Chiffre, auquel succèdera « Rémy » (il sera arrêté en décembre 1943 puis déporté Neuengamme).

« En Bretagne, en Vendée, en Normandie, à Bordeaux, à Orléans, dans le Nord et jusqu’en Belgique, Jean étendait son action. » (p. 235) tout en restant en liaison avec le Sud.

Jean part en février 1943 pour Londres depuis la côte bretonne. Il n’avait pas beaucoup d’illusion sur les milieux français de Londres, mais il fut « (…) Choqué, (…) par l’orientation politique que prenait la Résistance, il voulait se consacrer entièrement à l’action. » (p.243). Il revient d’Angleterre avec des radios pour correspondre directement avec Londres. Il est chargé de deux missions : sabotages dans les magasins de la Kriegsmarine en Bretagne et inspection des installations allemandes de radio-phare sur les côtes. Pour se consacrer pleinement à l’action militaire, il démissionne du Comité directeur de Libération.

Gabrielle et son mari sont arrêtés le 28 août 1943 à l’appartement occupé par Jean.

Le 19 janvier 1944, Jean Cavaillès arrive au camp de Compiègne. Condamné à mort par le Tribunal militaire d’Arras le 21 janvier 1944, le jugement a  été immédiatement exécuté. Son corps retrouvé dans une fosse commune fut identifié par Gabrielle.

[1] Sœur aînée de Jean Cavaillès (1901-2001), elle fut résistante et arrêtée en même temps que lui. Présidente ou vice-présidente de l’Association nationale des anciennes Déportées et Internées pendant presque 50 ans.

[2] Jacques Herbrand, brillant mathématicien, décèdera dans un accident de montagne en juillet 1931 à seulement 23 ans.