Bruno Modica est chargé de cours en relations internationales à l’IEP de Lille dans le cadre de la prépa ENA

L’ouvrage d’André Kaspi, qui a consacré l’essentiel de ses travaux à l’étude des Etats-Unis, explore le mythe Kennedy 44 ans après sa disparition. En effet en seulement 1000 jours d’exercice du pouvoir Kennedy a durablement imposé une image de l’Amérique mais aussi une façon de faire de la politique dont certains peuvent encore s’inspirer, y compris pour les dernières élections présidentielles en France avec le « rêve français », rappel de la « nouvelle frontière » ou de l’american dream.

A l’évidence, la biographie d’André Kaspi demeure très nuancée. Certes le personnage est séduisant mais ses limites sont largement pointées notamment lorsque les questions de politique étrangère sont traitées. De la même façon l’exploration de la biographie et des actions de Kennedy, soldat pendant la guerre du pacifique, montrent que ces dernières, au-delà du courage de l’homme, ont été largement instrumentalisées dans la marche au pouvoir. André Kaspi s’arrête pourtant aux portes du scandale et de la vie privée même si certains secrets d’alcôve peuvent transpirer. Il est vrai que là aussi, avec Jacqueline Kennedy-Bouvier, le nouveau président a inauguré une nouvelle démarche visant à mettre en scène la famille et à l’ériger en modèle de success story. Ici aussi, difficile de ne pas penser à la présentation de certaine famille recomposée dans le salon d’honneur de l’Elysée dernièrement. Bref, Kennedy n’a pas fini de servir de référence, malgré la brièveté de sa présidence de 1036 jours tragiquement interrompue à Dallas.

Dans cet ouvrage le lecteur pourra trouver de très nombreux éléments qui sont souvent dispersés ailleurs. Chacun des chapitres explore avec un soin méticuleux les grandes questions de la période qui ont marqué la vie politique du jeune bostonien. De sa guerre du Pacifique, dont Hollywood a fait un film, aux années cinquante lorsque Kennedy devient Représentant pendant six ans de Boston et Sénateur du Massachusetts pendant huit ans, avant d’accéder à la Maison blanche à 43 ans, le fils cadet de Joe Kennedy a eu un parcours sans faute et a su acquérir une expérience réelle des rouages de la politique étasunienne.

L’ouvrage est organisé en plusieurs parties. Les trois premières sont ainsi consacrées à la formation, personnelle et politique de l’homme, tandis que les trois suivantes traitent davantage de l’événementiel, comme sa vision du monde et de la guerre froide, les crises de Berlin et Cuba et les débuts de l’engagement au Vietnam, qualifiée de « guerre sans réfléchir » par certains historiens révisionnistes d’outre atlantique.

Sur la question noire comme sur la modernisation de la société, (chapitres 9 & 10), l’éclairage est particulièrement intéressant ; on apprend ainsi comment Kennedy qui s’était révélé très prudent auparavant pour tenir compte des rapports de force avec les démocrates du Sud au congrès, a finalement décidé de s’engager de façon très vigoureuse dans l’élaboration de ce qui deviendra après sa mort « les droits civiques ».

De la même façon, le président s’engage dans une transformation de la société américaine prenant en compte la place des femmes dans la société, des réformes sociales encore en place bien que malmenées depuis comme le Medicare ou la lutte contre la pauvreté.
Sur un tel sujet, il est difficile d’échapper à un chapitre introspectif sur l’attentat de Dallas et sur les questions qui se sont posées et pour certains se posent encore sur la culpabilité de Lee Harwey Oswald et la commission Warren. Pour l’auteur, même s’il pointe les questions en suspens y compris dans l’ouvrage de Gerald Posner, cased closed, qui reprend finalement les conclusions de la commission Warren et réduit le drame à un fait divers, un assassinat commis par un psychopathe lui-même assassiné par Jack Ruby, un autre psychopathe.

L’ouvrage s’achève sur les héritiers de John Kennedy, à commencer par Robert, son frère et son ministre de la justice assassiné la veille du premier anniversaire de la guerre des six jours, le 5 juin 1968 par un palestinien. Une fois de plus la malédiction se réalise. Après l’aîné Joe, mort pendant la guerre, John le cadet, c’est Robert qui était pourtant bien placé pour accéder à la Maison blanche qui meurt par les armes.

La partie la plus essentielle de l’ouvrage se retrouve dans le chapitre 12, des pages 307 à 321. En quelques pages, André Kaspi dresse un bilan critique de ces mille jours. Reprenant la part de l’homme, attentif, prêt à s’engager mais en même temps prudent pour ménager sa carrière et les intérêts politiques, l’historien ne néglige pas pour autant les faiblesses, notamment sur la vie privée ou l’attirance pour les paillettes et une certaine superficialité. Il remet toutefois en cause les destructeurs de l’idole qui ont fait florès à une certaine époque pour le resituer à sa juste place. Son bilan est inachevé mais comment le lui reprocher.
Il n’en reste pas moins, souligne-t-il, que plus de quarante ans après sa mort, ses concitoyens le présentent encore comme le plus grand président de l’histoire des Etats-Unis, au même niveau que Lincoln.

Bruno Modica

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