Si le traité de Paris qui marque la fin du premier empire colonial français est bien oublié en France, il reste fortement ancré dans la mémoire collective québécoise
Les commémorations en 2013 du 250e anniversaire de la fin de la guerre de Sept Ans ont conduit à de nombreux travaux historiques qui ont ouvert de nouvelles perspectives sur la fin de la Nouvelle-France. C’est ce renouvellement historiographique, la multiplication des points de vue et les diverses échelles d’analyse qui sont réunies dans cet ouvrage sous la plume d’historiens canadiens, français et anglo-saxons..
Ce livre cherche à remettre les événements en perspective après un rappel de la guerre de la Conquête replacée dans le contexte plus européen de la guerre de Sept Ans, en prenant en compte les dimensions militaires mais aussi les répercussions sur les sociétés en guerre. Il s’agit d’un un bilan nécessairement contrasté des négociations du traité de Paris, des conséquences sur la place des puissances sur le continent américain et sur le sort des Canadiens soumis désormais à la domination britannique.
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Cet ouvrage collectif est l’occasion pour le lecteur français de découvrir ou de redécouvrir bien des aspects de la politique royale française mais aussi de plonger dans l’histoire du Québec.
Certains aspects de cette histoire ont été présentés à Blois cadre d’une table ronde. L’empire français d’Amérique 1604 – 1763 – compte-rendu sur le site : [http://www.clionautes.org/spip.php?page=article&id_article=3508->http://www.clionautes.org/spip.php?page=article&id_article=3508]

La guerre dite de conquête

Quelques contributions abordent dans un premier temps les aspects militaires de la guerre dite de conquête : les combats livrés pour résister aux attaques anglaises
furent souvent violents comme lors de l’expédition de Terre Neuve en 1762, bataille militaire mais dont le caractère économique autour des droits de pêche est ici mis en valeur.
Aux Antilles également le motif économique est déterminant dans la conduite des opérations. La guerre de Sept Ans y fut marquée par ces trois temps d’abord une fausse sécurité malgré la faiblesse défensive des forts et des milices puis un relatif abandon avec la perte de la Guadeloupe en 1758 et une tardive réaction face à la suprématie navale anglaise.

La défense de la Nouvelle France, confiée aux troupes de marine a-t-elle été de piètre qualité ou le choix britannique de conduire la guerre comme en Europe a-t-il été déterminant? Quel a été le rôle des poids démographiques très différents entre les colonies anglaise et française? La troisième contribution vise à répondre à ces questions.

Outre le personnel militaire la colonie abritait aussi des officiers civils, certes en nombre restreint, pour administrer le pays. Les officiers de Plume de la Marine ont laissé des traces importantes tant des combats que des difficultés auxquelles étaient confrontées les populations. Une occasion de revenir sur le cadre administratif de la colonie et de décrire les modifications engendrées par la guerre tant dans les tâches que dans les carrières des officiers de Plume (ravitaillement des troupes, approvisionnement des nations sauvages).

Cette guerre très moderne voit se développer le rôle des informateurs, si le renseignement est alors pratiqué par toutes les armées et sur tous les théâtres d’opération tant en Europe qu’aux colonies, il pose ici la question de la place des marchands habitués à voyager et des Amérindiens dans le conflit.

La guerre garde pourtant des pratiques anciennes à l’œuvre quand on s’intéresse aux forts et lors des sièges. Après un état des lieux à l’arrivée de Montcalm l’auteur fait une comparaison des techniques et du rôle des sièges dans la guerre en Europe et au nouveau monde et notamment à partir de l’exemple du siège de Québec.

Le chapitre suivant est consacré à l’épisode de la bataille des plaines d’Abraham et de la mort de Montcalm le 13 septembre 1759. C’est l’occasion d’une interrogation sur les sources, l’usage des récits de combat, dès les contemporains, et la création d’un mythe.

Les traités

On aborde ensuite un nouveau sujet, celui de la dimension diplomatique marquée par des enjeux divers : géostratégique, militaire, économique.

La première approche concerne la perception des traités dans la presse française et remet en cause la vision héritée de Voltaire d’un abandon des quelques arpents de neige. L’article révèle le rôle de la censure et la mise en œuvre dès le début du conflit d’une véritable propagande royale.

Mais comment l’opinion publique et les dirigeants ont-ils reçu le traité de Paris? L’analyse du rôle du secrétaire d’État de la Guerre et de la Marine Étienne-François de Choiseul, se rencontre à la lecture de nombreux chapitres. Un essai de bilan des gains et pertes des négociations propose une vision plus équilibrée que la tradition historique ce qui explique le bon accueil des contemporains.

On peut toutefois se demander quelles étaient les connaissances des Français à propos de la Nouvelle France. Les cartes et des récits de voyages donnent à voir une connaissance très diversifiées en fonction des intérêts économiques (côtes de Terre-Neuve riches en poisson) ou géostratégiques (îles de l’embouchure du St Laurent). L’effort de cartographie et de connaissances notamment des cours d’eau répond aux besoins des déplacements des marchands et à la volonté d’affirmer la souveraineté française sur de grands espaces : région des Grands Lacs, Ohio, Louisiane. Cet article est un inventaire des sources disponibles. Le traitement différencié par les géographes français et anglais de zones disputées (l’Acadie, la Louisiane ou l’Ohio) montre le caractère de représentation et d’enjeu politique des cartes censées attester la souveraineté française, britannique ou espagnole sur un territoire échappant dans les faits en bonne part à leur contrôle.

Les enjeux intercontinentaux des négociations franco-britanniques (1760-1763). Depuis le traité d’Utrecht les négociations portent sur un espace mondialisé, ce chapitre montre la complexité des enjeux et la capacité de la France à garder deux atouts économiques, les pêcherie de Terre Neuve et les îles à sucre, en dépit de ses défaites militaires.

Le faible peuplement de l’immense empire français d’Amérique explique sans doute l’abandon à la puissance anglaise. Et si le traité de Paris avait aussi ses racines dans les troubles intérieurs de la France? L’article revient en détail sur les conséquences territoriales du traité de Paris et analyse deux lectures possibles du texte.

Les conséquences économiques du traité sont à lire à différentes échelles temporelles. Mais dans le temps court elles furent limitées pour les deux belligérants même si on peut évoquer le coût de la guerre mais aussi le développement de la métallurgie. Pour le Canada après les dégâts de la guerre le nouveau commerce du bois vers l’Angleterre a plutôt été un élément positif.

Les relations avec les amérindiens
Trois chapitres abordent la question des relations avec les Amérindiens.

Il s’agit d’abord de retracer sur la longue durée la naissance, l’importance et la fin des alliances avec les Français et les Anglais, une histoire faite de réussites mais aussi de tensions. Un rôle déterminant fut joué par le surintendant des affaires indiennes William Johnson dans le cours du conflit et dans l’installation de souveraineté britannique sur les Amérindiens et leurs terres. Une fois signée la capitulation de Montréal le Régime anglais impose de nouveaux modes de relations.

Le chapitre suivant évoque la situation des « domiciliés » Le terme « domicilié » désigne les Amérindiens convertis au catholicisme et établis dans les limites de l’ancien Canada, dans des villages à proximité des agglomérations coloniales de Montréal, de Trois-Rivières et de Québec. du traité de Kahnawake à la révolte de Pontiac (1760-1762). Devant la défaite probable des Français, les Iroquois négocient avec le pouvoir colonial anglais en vue d’un traité de paix mais les relations avec le nouvel occupant se dégradent rapidement jusqu’à la révolte de Pontiac détaillée dans l’article suivant. Cette contribution revient sur les relations depuis le début du XVIIè. siècle avec les Français. Puis la guerre indienne reprend notamment depuis les possessions de l’Ohio et la vallée du Mississippi. L’auteur analyse la position diplomatique embarrassée de la France sollicitée par les Amérindiens.

Le sort de la si lointaine Louisiane, faiblement tenue, est conclu sans combat mais les anglais découvrent l’attitude hostile des Indiens à leur encontre. Quant aux soldats beaucoup décident de rester dans la colonie, souvent dans la région de La Nouvelle-Orléans où ils ont joué un rôle déterminant dans la naissance de la société créole . Quelques soldats sont restés auprès des populations amérindiennes où ils
avaient fondé une famille.

Les conséquences pour les Français du Québec et de Louisiane

Mais la « cession » de la Louisiane fut finalement mouvementée ce qui n’émergent qu’à demi des archives comme la rébellion de 1768. : désir de marquer sa loyauté à la couronne de France, refus du régime anglais, aspects religieux, intérêts économiques? Ce nouveau chapitre traite, à côté des militaires présents en Louisiane, des planteurs et autres Français installés dans la colonie.

Retour au Canada : l’étude porte sur la manière dont les ruraux et aussi l’Église canadienne ont vécus tant la Conquête que la mise en place du Régime britannique. Les auteurs dressent le portrait d’une société en mutation.

C’est d’abord un tableau des campagnes québécoises depuis 1720 puis un bilan de la guerre : disette, désorganisation économique et sociale. Dès la fin du conflit la reconstruction ramène sinon la prospérité du moins un retour à une production frumentaire normale.

La position de l’Église est définie par la question : « Comment faire reconnaître par le vainqueur britannique le droit des sujets canadiens à pratiquer le culte catholique ? » Question assez peu étudiée jusqu’à maintenant. Un tableau de la situation en 1760 montre une Église plus seulement missionnaire mais des institutions et des cadres sur le modèle français qui participe pleinement au projet de colonisation et tient un rôle central dans l’encadrement des populations. Affaiblie par la guerre elle doit faire face à la question du passage sous l’autorité d’un roi non catholique. Si la liberté du culte est assurée par le traité de Paris reste la question des biens d’Église et le vécu au quotidien qui permet de poser la question : Le clergé entre soumission et désobéissance face aux demandes de lieux de culte et de cimetières protestants ou anglicans pour les nouveaux occupants. ?.

Si les colons paysans, artisans ou marchands n’avaient pas d’autre avenir que dans la colonie fut-elle sous domination anglaise quelle fut la position de la noblesse. Le tableau de la noblesse en 1754 un millier de personnes environ puis en 1774 montre des départs de l’ordre de 25%. soit vers les colonies demeurées françaises soit vers la métropole. Au-delà du nombre c’est la hiérarchie dans ce groupe social qui est questionnée avec la présentation de quelques familles.

Quelle vie en France pour ces « pieds-blancs » comme les nomme l’auteur de cette contribution? Un groupe important établit à Loches permet de répondre à la question. C’est une directive royale de mars 1762 qui désigne la Touraine comme lieu pour les officiers des troupes servant ci-devant en Canada, pour se retirer. Si les Lochois ne furent sans doute pas tous accueillants les sources sont peu nombreuses, hormis les correspondances, pour étudier les conditions de vie.

La contribution suivante évoque un autre groupe d’exilés : les Acadiens et leur sort au XVIIIème siècle. Cet article explique l’histoire des Acadiens de retour en métropole (1758 et 1763), les raisons de leur départ vers la Louisiane en 1785. Ces réfugiés furent les premiers à être contraints à « retourner » dans la métropole. Les mesures prises les concernant préfigurent celles qui furent prises pour les réfugiés canadiens puis pour ceux de Saint-Domingue.

Le devenir du Québec fut aussi marqué par l’implantation des soldats notamment écossais. Du régime d’occupation à une véritable intégration l’auteur part d’une soixantaine de cas dont 41 ont épousé une Canadienne.

Les défis que posent aux ministres britanniques l’intégration de l’ancienne colonie française sont nombreux à commencer par le gouvernement de 60 000 habitants français et catholiques de la vallée du Saint-Laurent. L’auteur pose la question discutée du rôle de cette intégration dans le virage centralisateur de Londres face à ses colonies américaines. Les grands axes et les difficultés de la politique anglaise sont abordés : administration, colonie de peuplement, contrôle de l’Église catholique. Les droits politiques et civils accordés aux catholiques du Québec ouvre l’acceptation par la couronne que les droits de ses sujets puissent varier d’un territoire à l’autre.

Si les relations avec la couronne britannique ont été bien étudiées, les relations avec la France beaucoup moins. Que s’est-il passé entre 1753 et 1783? Comment la France est-elle intervenue dans la guerre de l’Indépendance américaine? L’auteur tente une synthèse des nombreux travaux tant anglo-saxons que français qui ont chacun prit un angle d’étude différent. Il revient sur l’analyse de la cession du traité de Paris, sur la politique de Choiseul en matière coloniale et sur l’analyse d’une tentation anglaise de s’en prendre aux Antilles françaises pendant le conflit avec les insurgés américains. Il réaffirme le refus de la France d’un quelconque retour en terre canadienne.

C’est sur ce constat du peu d’intérêt de la France pour la Canada que se termine ce long et diversifié livre sur la Nouvelle France.