Des documents inédits du Centre des Archives Diplomatiques de Nantes

La France ne compte que deux centres d’archives diplomatiques : à la Courneuve et à Nantes. Dans ce dernier se trouvent les archives des services du ministère des Affaires étrangères implantés à l’étranger, de la fin du XVIe siècle à nos jours : ambassades, légations et consulats, services culturels et de coopération, représentations permanentes auprès des organisations internationales.

S’y ajoutent les archives des protectorats français en Tunisie (1881-1956) et au Maroc (1912-1956), ainsi que du mandat français en Syrie et au Liban (1920-1946). L’ensemble compose 32 kilomètres linéaires d’archives historiques !

La richesse de ces fonds a permis de mettre en lumière « cinq siècles d’une histoire mouvementée et passionnante, essentielle à ce qu’est la compréhension de l’Europe aujourd’hui » grâce à une centaine de documents – pour la plupart inédits – sur le bassin méditerranéen, comme l’explique Jean-Yves Le Drian (ministre de l’Europe et des Affaires étrangères jusqu’en mai 2022) dans la préface de l’ouvrage.

Les particularités du bâtiment du CADN (ancien parc à fourrage de la gendarmerie à la fin du XIXè siècle !) et la création du centre d’archives rue du Casterneau sont évoqués par l’actuelle chef du CADN, Agnès Chablat-Beylot en introduction. En effet, si la majorité des lecteurs connaît souvent bien les archives municipales ou départementales, les archives diplomatiques sont pour beaucoup méconnues, alors qu’elles recèlent de véritables « trésors », pour reprendre les termes de Jean-Yves Le Drian.

Jeux de puissance en Méditerranée

Trois axes structurent le recueil, afin de regrouper par thèmes plutôt que par période historique les différentes sources, et s’ouvrent par une introduction générale. Ainsi les « jeux de puissance en Méditerranée » permettent-ils d’aborder aussi bien la bataille de Lépante « victoire sans conséquence ? », les relations franco-ottomanes à la fin du XVIIIè siècle, l’indépendance de la Grèce, l’unification italienne, la stratégie de Lawrence d’Arabie, la création des mandats français en Syrie et au Liban après la Première Guerre mondiale ou encore la crise de Suez.

La richesse et la variété des documents proposés permettent d’aborder de manière chronologique mais sous un jour nouveau ces grands thèmes : cartes, croquis, photographies, correspondance des ambassadeurs, lettres des sultans, coupures de presse ou encore notes de renseignements. Certains documents (principalement les dépêches diplomatiques) ont fait l’objet d’un chiffrage, et le CADN conserve les tables de déchiffrement employées au XVIIIè siècle pour maintenir la confidentialité des informations, le « secret », alors que toutes les puissances cherchent à intercepter les courriers des ambassadeurs étrangers ! Deux siècles avant Enigma, le codage est déjà le nerf de la guerre !

Des hommes et des sociétés

Le plus prestigieux et l’un des plus volumineux des fonds d’ambassades conservés est celui de l’ambassade de France à Constantinople. La partie la plus ancienne est celle du comte de Saint-Priest, représentant la France auprès de la Sublime Porte de 1768 à 1784, et qui réunit non seulement sa correspondance mais également les archives de ses prédécesseurs, remontant même au XVIè siècle. Le récit de son voyage en 1768 est révélateur de l’évolution du point de vue des Européens sur les Ottomans : fascinant encore au XVIIè siècle, l’Empire est désormais affaibli.

Plus étonnante est la lettre d’Arthur Rimbaud, à Aden en 1887, qui demande au consul de France à Beyrouth des renseignements sur l’élevage de mulets, à la demande du roi Menelik du Choa !

La Méditerranée est un carrefour, où de nombreux voyageurs se croisent : en témoignent les registres des passeports, qui « permettent de suivre les trajectoires de Français ou d’étrangers, mais également celles des ressortissants des colonies ou territoires sous souveraineté française ». Italiens installés en Tunisie et surveillés par les autorités coloniales, Français de Constantinople, agriculteurs français encouragés à s’installer en Tunisie, tribus marocaines étudiées pour des « notices », religieuses espagnoles évacuées au moment de la guerre d’Espagne, émigrés algériens après 1962, toutes ces populations font l’objet de recensements, précieusement conservés aux archives. Les questions religieuses ne sont pas oubliées, qu’il s’agisse des établissement chrétiens en Terre sainte ou de la réglementation du pèlerinage à La Mecque en 1913 à partir de Tanger. Il est impossible de lister ici tous les documents étudiés, chacun faisant l’objet d’une double-page en présentant le contexte et l’importance.

Echanges et coopération

« Espace traversé par les hommes et leurs produits, leurs langages, leurs savoirs et leurs représentations », le monde méditerranéen connaît une intensification des échanges à la période moderne. On parcourt dans ce dernier thème des domaines très variés, allant de la création de l’Ecole spéciale des langues orientales (future INALCO) dès 1795 à la guerre de course à Cadix, où l’on croise corsaires et négociants, de l’ouverture du canal de Suez à un projet futuriste de tunnel sous le Bosphore dès 1891, de la protection du patrimoine islamique au Maghreb à l’achat du « Crac des Chevaliers » par la France en 1933.

Le commerce est bien évidemment un enjeu central des relations entre Orient et Occident, et le royaume de France cherche par exemple au XVIIè siècle à conserver et protéger les capitulations octroyées par le sultan aux marchands français. La grande crainte est à l’époque que les Vénitiens – ou pire, les Anglais ! – évincent les Français et prennent le contrôle de la partie orientale de la Méditerranée, à une époque où la Sublime Porte amorce lentement son déclin. L’Empire ottoman reste toutefois une puissance avec laquelle il faut compter et que la France souhaite utiliser pour faire contrepoids aux ambitions autrichiennes.

Les archives diplomatiques à disposition des chercheurs, étudiants et enseignants

Ce service d’archives est ouvert  au public et au-delà des chercheurs, accueille également des particuliers souhaitant reconstituer l’histoire familiale à l’aide des actes d’état-civil des Français de l’étranger. Enfin, le service éducatif propose des thématiques à aborder avec les élèves à l’aide de documents d’archives originaux : certains figurent d’ailleurs dans cet ouvrage, et leur transposition pédagogique a été présentée aux Rendez-Vous de l’Histoire de Blois en octobre 2022. Ils seront prochainement consultables sur le site du CADN – Offre éducative.

Dans l’avant-propos, Hélène Carrère d’Encausse rappelle que ce livre n’a « pas la prétention d’être une histoire des relations de la France avec le monde méditerranéen, mais il a pour ambition d’éveiller la curiosité », et c’est sans doute là sa principale qualité. Son format compact et la double-page attribuée à chaque document en font un ouvrage agréable à consulter et à feuilleter, en attendant d’aller visiter le beau bâtiment des archives diplomatiques !