Par Frédéric Barbe
Ces trois auteurs (et leurs nombreux assistants) plus qu’écrire un livre de géographie établissent une sorte de rapport d’enquête sur les (re)découpages des territoires en France en procédant en deux temps.
1.faire le point sur ce qu’ils appellent les « déterminants », l’héritage, l’inertie des formes spatiales (géographie, histoire et politique, les français, les réseaux de mobilité).
2.observer les « stratégies des institutions et des entreprises » (institutions, médias, services et équipements, la grande distribution) en matière de territoires, d’implantation.

Pour mener cette enquête à bien, les auteurs (enseignants et professionnels de la communication/marketing) interviewent un grand nombre d’acteurs du territoire :
Quelques universitaires géographes (F Durand-Dastes, D Pumain, T Saint-Julien), ou proches de la géographie (E Todd, P Perrineau) et surtout une trentaine de responsables, hommes politiques (P Joxe), responsables publics (Insee, RATP, Impots, DATAR, SNCF, etc) et responsables d’entreprise (NRJ, Accor, Elf, Credit Mutuel, etc)

Ces interviews font en général 2 à 5 pages accompagnées des cartes correspondantes.

On le voit, il s’agit d’un projet éditorial assez original qui se démarque des productions universitaires habituelles. C’est une reflexion sur la géographie comme compétence basique de n’importe quel acteur social ou économique. En cela, le propos des auteurs me semblent se rapprocher de la géographie telle qu’on l’enseigne en Grande-Bretagne, où elle est à la fois facultative au lycée, mais aussi très axée sur la réflexion spatiale et les problèmes de logistique et de localisation (et donc valorisée sur le futur CV des élèves)

Un exemple d’interview :
JD Danes vice-président opération et développement McDonald’s France Historique de l’implantation (test unique sous franchise à Paris 1972), 1979 fin de cette premiere franchise gestion des implantations depuis Francfort, et 1er McDo à Strasbourg, ensuite sur les villes en lien avec la coupe d’Europe de football (St Etienne, Nancy, Metz), puis maillage progressif du territoire (tous les centres-villes des villes supérieure à 300 000 h, puis en 1984 sup. à 100 000 h). 1986 1er test (et grand succès) de McDrive à Mantes la Jolie (en moyenne le service voiture double le chiffre d’affaires du restaurant) or il est difficile d’implanter des McDrive dans les centres-villes faute d’emplacement adéquat, d’ou une nouvelle politique d’implantation dans les centres commerciaux et les entrées de ville, puis les petites villes de province (qui ne pourraient justifier un Mac Do sans l’apport du service en voiture.). Seuls 3 departements n’ont pas de MacDo (Corse, Ariege et Lozere), mais pas pour longtemps. La densité du réseau : les couts de livraison sont importants, un magasin isolé ne peut etre rentable, les restaurants sont concentrés autour de leur plate-forme de livraison, ex en centre-France, les magasin ont ete créés en même temps que leur dépot. Seuil de rentabilité de 60 000 h environ. Importantes différences de rythme d’usage par les clients du restaurant selon la sociologie et les habitudes de la population (cela implique de dimensionner correctement les restaurants pour penser les pointes du WE par ex). 5 directions regionales (carte fournie :en gros la France en 4 morceaux plus l’Ile de France) subdivisés en cellules qui respectent les limites départementales (a cause des contacts réglementaires avec les services publics départementalisés)

Conclusion des auteurs Paradoxe évident entre les querelles recurrentes sur l’introuvable redécoupage de la France ou la suppression d’une échelle territoriale et la réalité d’une France deja redécoupée de mille manières par les gros opérateurs économiques.

Hypothese 1. Les politiques ne peuvent s’en tenir à la simple rationalité économique, il s’agit de la préservation des équilibres socio-politiques locaux

Hypothese 2. Les politiques ont en tête un découpage optimal qui tiendrait compte de tous les paramètres, alors que l’entreprise est localisée avec moins de critères contraignants

Hypothese 3. Le découpage optimal de la France, généralisable, n’existe pas. On constate quelques tendances comme la superposition de zones de chalandise, d’emploi, de formation, mais ni le global ni le local ne sont univoques et l’évolution des mobilités (?) pousse à envisager tous les découpages (le vilain mot) avec beaucoup de souplesse.

C’est un livre d’un grand interêt par sa richesse, sa facilité d’accès pour tous ceux qui gardent de mauvais souvenirs de la géographie, ses opportunités intellectuelles, son côté « dessous des cartes » (la géographie n’est pas cantonnée à l’université, ni au statique). Bref, c’est un outil très intéressant pour les enseignants souhaitant faire de la géographie en variant les approches, les méthodes. Bref un livre bien amusant en vérité pour nous autres pauvres geographes et qu’on peut lire facilement par petits bouts et même y revenir.

Cela étant, on peut faire quelques remarques.

La partie 1.1 « géographie » ne parle que de géographie physique comme deconnectée du reste du propos, c’est un peu depassé comme approche. Il manque les raccords aux autres échelles (europe, monde) Les interviews sont courtes et on aurait aimer que les invités soient un peu plus malmenés (mais on peut toujours lire entre les lignes). Les interessantes cartes sont toutes en couleur et pour la plupart malaisement photocopiables en NB (d’ou forcément transparent couleur, bon marche et facile d’accès comme chacun sait). J’imagine mal quelqu’un photocopier l’ensemble de ce livre (283 pages!), par contre on ne nous facilite pas l’utilisation des données de ce livre en classe.

Enfin, la question nationale, régionale et européenne n’est pas du tout abordée, or tout laisse à penser que cette question, notamment à travers la directive européenne sur les langues minoritaires et l’étendue de son application, est importante et va continuer à se développer.

De même, étudier les mouvements sociaux dans la partie « déterminants » ne paraît pas non plus très judicieux. A moins de nier l’existence de mouvements sociaux.

Manifestement, l’ouvrage a ses propres limites sociologiques. Il est lui aussi écrit de quelque part.

Avril 1999.