La voix de la France. BBC, Une radio en guerre
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Audrey Vedel Bonnéry

La voix de la France. BBC, Une radio en guerre

Vendémiaire, 2017, 151 pages, 17 €

Joël Drogland
vendredi 21 juillet 2017

Audrey Vedel Bonnéry publie aux éditions Vendémiaire, un petit ouvrage synthétique issu de sa thèse de doctorat, La France de la BBC, 1938-1944, soutenue en 2005 et réalisée dans le double cadre du Centre Georges Chevrier (Université de Bourgogne) et de la London School of Economics and Political Science.

Une réflexion synthétique sur les liens entre politique étrangère et discours radiophonique

Deux autres thèses de doctorat ont été réalisées sur des objets d’étude proches : celle de Bernard Stubbs soutenue en 1996, La BBC pendant la Seconde Guerre mondiale : rôle et fonction et celle d’Aurélie Luneau, La BBC et les Français : une guerre d’action, soutenue en 2003 et publiée en 2005 aux éditions Perrin, sous le titre Radio Londres, 1940-1944. Les voix de la liberté. Mais, comme l’indique le sous-titre et comme le précise l’avant-propos, "ce n’est pas la mise en place de la résistance civile que ce livre présente, mais les contenus journalistiques et les logiques sous-jacentes aux mots diffusés, en lien avec la politique étrangère du Royaume-Uni entre la crise de Munich et la libération de l’Europe". Il s’agit donc d’une réflexion sur les liens entre les contenus des émissions radiophoniques (diffusées en français et en anglais) et la mise en place de la politique étrangère du Royaume Uni, celle de Chamberlain d’abord, celle de Churchill ensuite. Cette synthèse est donc centrée sur le lien entre politique et discours.

Construit en huit courts chapitres en succession chronologique, complété par un solide appareil critique, l’ouvrage est à la fois clair dans son propos et dense dans son contenu. Les sources principales de la documentation se trouvent aux Archives nationales britanniques (anciennement Public Record Office), au Centre des Archives écrites de la BBC, dans quelques autres institutions britanniques, ainsi qu’à l’Institut d’histoire du temps présent qui conserve sur microfilms les retranscriptions des émissions en langue française de la BBC.

1938 : La BBC au service de la politique d’apaisement de Chamberlain

La BBC est créée en 1922 et dirigée dès lors par un ingénieur écossais, John Raith, soucieux de la liberté et de l’indépendance de la station, à l’opposé de la conception de Winston Churchill, alors Chancelier de l’Echiquier, qui conçoit la radio comme un porte-parole gouvernemental. Mais les menaces croissantes de guerre imposent une révision de cette conception ; la BBC doit accepter l’influence gouvernementale, coopérer avec le Foreign Office, et finalement soutenir la politique étrangère du Royaume-Uni. Raith cède sa place en 1938 à Frederic Ogilvie qui reste en poste jusqu’en juillet 1942 ; lui succèderont Cecil Graves et Robert W. Foot.

La diplomatie est alors peu évoquée par la BBC. Dans les mois qui précèdent la crise de Munich, dont les journalistes de la BBC ne semblent pas saisir l’importance, une seule émission, The Past Week, soigneusement préparée et très suivie, traite de ce sujet. La BBC et le Foreign Office coopèrent pour éviter la diffusion de propos qui seraient critiques ou contradictoires avec les objectifs de la politique britannique. C’est le même état d’esprit qui préside à la mise en place du service européen de la BBC : faire entendre en Europe par des émissions en langue étrangère, le point de vue britannique, et donc soutenir la politique d’apaisement. Avec la menace croissante de guerre et l’échec évident de cette politique, la France qui devient un allié potentiellement utile, fait son entrée dans les thèmes abordés par les émissions.

Entre 1939 et 1945, les services de la BBC explosent, et le nombre des employés passe de presque 5000 à près de 12000. Unique radio publique du Royaume-Uni, la BBC participe à la guerre de propagande avec le lancement de nouvelles émissions et l’élargissement de ses réseaux de transmission. La station passe de 16 à 30 langues étrangères et la diffusion de 70 heures à plus de 140 heures de programmes à destination de l’étranger.

Quand la guerre éclate, mission est donnée à la BBC d’idéaliser la coopération franco-britannique

Les autorités gouvernementales britanniques et françaises, réfléchissent avec la BBC aux questions relatives à la propagande en temps de guerre, et parviennent à un partage des ondes afin de diffuser un maximum d’émissions en langues étrangères. Quand le Royaume-Uni entre en guerre, le ministère de l’Information et le Foreign Office prennent de fait le contrôle de la BBC, avec pour objectif premier le maintien du moral de la population. Dans ce contexte le contenu des émissions idéalise la coopération franco-britannique, insistant sur la qualité de la collaboration militaire et sur la détermination des deux peuples, alors même que les relations sont très difficiles entre les deux gouvernements.

Les émissions de la BBC s’efforcent de défendre les valeurs démocratiques qui rassemblent la France et le Royaume-Uni, et les opposent aux puissances de l’Axe. De nouvelles émissions sont lancées. "Les Français doivent y être montrés de manière sympathique et humaine", tandis qu’aucun doute n’est émis sur l’invincibilité de l’armée française. En mai 1940 encore, tandis que les Panzers foncent vers la Manche, les journalistes de la BBC ne disent rien de la gravité de la situation.

Avec l’arrivée au pouvoir de Churchill et d’un nouveau ministre de l’Information, Duff Cooper, consigne est donnée de révéler la situation réelle ; en s’efforçant de ne pas perdre la confiance publique.

L’obstination à ne pas voir la réalité du gouvernement de Vichy

Une des révélations majeures de cette étude est de montrer que, tout au long de la guerre et pas seulement en 1940, les émissions anglaises de la BBC cherchent à rassembler les Français et à éviter de critiquer Pétain. Le maréchal est présenté positivement, non seulement dans les émissions en langue anglaise, mais aussi dans les émissions en français du service européen, Ici la France, puis Honneur et Patrie, cette dernière pourtant créée le 18 juillet 1940, et donnant la parole aux Français libres. Les dirigeants et les journalistes de la BBC sont convaincus que Pétain demeure très populaire en France, qu’il ne faut donc pas le critiquer, afin de rallier la population française à la cause alliée.

Laval est bien davantage condamné que Pétain : "A la BBC, d’une manière générale, on distingue bien d’un côté les membres de Vichy collaborationnistes et, de l’autre, le peuple de France, déterminé dans sa résistance contre l’envahisseur". Et le 13 janvier 1941 encore, les informations de la BBC présentent Pétain comme "le fer de lance de la résistance passive".

Le 6 septembre 1940 Ici la France devient Les Français parlent aux Français et Jacques Duschesne remplace Jean Masson. La durée des émissions augmente et le soutien à la France libre se fait plus actif. Les événements de Syrie ouvrent les yeux des journalistes anglais ; mais l’auteure montre que "ce n’est qu’à l’été 1943 que Pétain fera l’objet de sévères condamnations". Maurice Schumann a émis la première condamnation formelle du régime de Vichy en langue française diffusée à la BBC, le 23 septembre 1941.

1942 : Des lignes éditoriales mieux définies

A la suite d’une réflexion sur le sens à donner à la propagande dans un Etat démocratique, le choix a été fait au niveau gouvernemental de privilégier l’exactitude des faits sur la rapidité de leur annonce. Ce qui n’exclut cependant pas la censure en temps de guerre. La BBC apparaît progressivement à ses auditeurs comme une source d’information fiable. La mise en place du Political Warfare Executive (PWE, "Direction de la guerre politique"), en mars 1942, crée une nouvelle dynamique. Le PWE, placé sous l’égide du Foreign Office, donne ses directives au responsable du service européen de la BBC, dont dépend l’équipe française dirigée par Jacques Duchesne.

Si certains journalistes n’hésitent plus à critiquer le régime de Vichy, les programmes tendent cependant encore majoritairement à expliquer les actes du maréchal, afin de ne pas diviser les Français. On affirme que les Français comprennent les bombardements alliés ; on insiste sur la vie quotidienne, sur les pénuries, sur l’écoute de la BBC qui prouverait l’esprit de résistance. Les propos des journalistes viennent toujours en appui de la politique étrangère et des choix géostratégiques du Royaume-Uni. On omet les sujets trop clivant.

Juillet 1943 : Tournant radical dans la politique étrangère et dans les discours de la BBC

Suite aux dissensions fortes entre De Gaulle et les Alliés, consécutives au débarquement en Afrique du Nord et au soutien allié au général Giraud, le général de Gaulle n’a pas accès aux micros de la BBC au cours des premiers mois de 1943. Dans les émissions Honneur et Patrie, René Cassin prend position pour De Gaulle, tandis que Pierre Bourdan dans Les Français parlent aux Français soutient Giraud. Mais De Gaulle émerge comme le chef incontesté de la Résistance française, parvient à gagner Alger et à éliminer politiquement Giraud.

Une ligne éditoriale s’affirme, qui met l’accent sur le rapprochement franco-britannique ; le 15 juillet 1943, Churchill reconnait à la BBC le CFLN, en désaccord avec Roosevelt. Désormais, la coopération militaire des forces françaises avec l’armée britanniques est mise à l’honneur. Le 4 septembre 1943, Maurice Schumann condamne sans appel Pétain à la BBC.

1944 : La BBC encourage les Français à résister et voit dans la France une puissance du monde à reconstruire

"Les émissions destinées à une audience britannique privilégient désormais la thématique de l’esprit révolutionnaire à celle des conditions de vie difficiles." Honneur et Patrie et Les Français parlent aux Français fusionnent et ne forment plus qu’une seule émission qui porte les deux titres. De Gaulle quitte Alger et vient à Londres prononcer un discours sur le Débarquement au micro de la BBC. Les journalistes britanniques célèbrent la délivrance, le succès de l’insurrection nationale et la restauration de la souveraineté française. Ils comparent la libération de Paris à la prise de la Bastille, avec un enthousiasme tel qu’ils annoncent l’événement un jour avant qu’il ne se produise !

© Joël Drogland

Par Joël Drogland

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