Présentation de l’éditeur. « L’âge de la colère, c’est une guerre civile mondiale caractérisée par deux traits majeurs : l’individualisme et le mimétisme appropriatif. Brexit, élection de Donald Trump, extrême droite omniprésente en Europe, nationalismes en Inde, en Turquie ou en Russie, terroristes islamistes, tueurs de masse… Les exemples ne manquent pas. Et les individus révoltés du XXIsiècle sont innombrables – un phénomène amplifié par les réseaux sociaux, les crises migratoires et une instabilité économique globale.

Pour Pankaj Mishra, ces bouleversements ne sont pas le résultat de situations propres à chaque pays, encore moins d’un choc des civilisations. Il s’agit au contraire d’un mécanisme inhérent au modèle politique occidental accouché des Lumières – démocratie libérale et économie de marché – qui, depuis la chute du mur de Berlin, s’applique de manière brutale à des milliards d’individus ».

 

Intellectuel indien, Panjak Mishra met en parallèle tous les mouvements de colère du XVIIIe siècle à nos jours et différentes idéologies depuis les Lumières. Son ouvrage est publié dans la nouvelle collection Essais de chez Zulma, éditeur spécialisé dans « les littératures du monde entier ».

Dans son prologue, Pankaj Mishra revient sur la trajectoire de Gabriele D’Annunzio, poète italien et « Duce de l’État libre de Fiume » en 1919-1920. Il met en place un système militariste et essaie de se positionner en leader des opprimés en colère. Il inspire Benito Mussolini et Adolf Hitler, qui reprend notamment le salut bras tendu. Le poète Filippo Marinetti, un de ses admirateurs, écrivait ainsi : « Nous voulons glorifier la guerre — seule hygiène du monde —, le militarisme, le patriotisme, le geste destructeur des anarchistes, les belles Idées qui tuent, et le mépris de la femme. Nous voulons démolir les musées, les bibliothèque et les académies de toutes sortes » (Manifeste du futurisme, 1909).

Désormais, les guerres conventionnelle sont de plus en plus éclipsées par le terrorisme, les guerres économiques, financières, cybernétiques, de l’information, liées à la drogue et aux mafias. La violence apparaît comme endémique et les belligérants sont difficiles à identifier. Face à ces nouvelles formes de conflit, les élites occidentales lancent des campagnes militaires sans consultation des populations locales, appuyant des despotes et mettant en avant des « valeurs supérieures », rhétorique reprise par des mouvements suprémacistes. La mondialisation a accéléré le déclin des formes anciennes de l’autorité et l’émergence de nouveaux acteurs, utilisant Internet comme un outil de propagande.

L’auteur évoque une convergence entre deux moyens d’autodestruction de l’humanité : la guerre civile à l’échelle mondiale et la destruction de l’environnement naturel. Le changement climatique favorise les conflits et les migrations, migrations qui ont un impact politique en Europe.

Défricher un espace – Les vainqueurs de l’Histoire et leurs illusions

Au début de la guerre froide, un consensus s’était formé autour de l’idée qu’une économie capitaliste mondiale atténuait les différences et assurerait pais et prospérité. Une longue crise économique, les mouvements terroristes, les troubles politiques en Afrique du Nord et au Moyen-Orient et la montée des mouvements d’extrême-droite en Occident ont remis en cause ce consensus et sidéré les élites occidentales. Pankaj Mishra fait le parallèle avec l’illusion d’un universalisme occidental au XIXe s. et ses paradoxes. Il cite l’écrivain latino-américain George Santayana : « Les Etats-Unis ont toujours été convaincus au plus haut point d’être le pays de la liberté alors même qu’y vivaient une multitude d’esclaves » (début du XXe s.). L’auteur résume ensuite l’histoire de l’Occident depuis les Lumières en s’appuyant sur le concept de modernité. Il montre que les islamistes ont d’abord suivi le modèle occidental avant de se retourner contre lui en citant le prêcheur du djihad Anwar al-Awlaqi : « une culture mondiale [a séduit] les musulmans, et plus particulièrement les musulmans vivant en Occident ». Il utilise les réseaux sociaux pour diffuser ses idées. La droite radicale reprend une partie des discours des islamistes, par exemple sur la place de la femme, et se développe simultanément en Occident.

S’aimer à travers les autres – Le progrès et ses contradictions

Pankaj Mishra oppose Voltaire, modèle du parvenu qui s’est enrichi et du philosophe des Lumières qui met en avant le progrès et le rôle des négociants, et Rousseau, qui met en garde contre les nouvelles formes de servitude.

Perdre ma religion – Islam, sécularisme et révolution

Dans la seconde moitié du XXe siècle, des voix s’élèvent pour dénoncer l’extension du modèle occidental aux pays en voie de développement. Les solutions locales sont écartées dans les années 1950, les chefs d’État du Moyen-Orient rompent avec l’islam comme Atatürk ou le Shah. Les contestations se développent à partir des années 1960, l’auteur cite de nombreux exemples littéraires montrant le sentiment d’une perte d’identité. Ce rejet de la « modernité occidentale » est ensuite reprise par les islamistes.

Retrouver ma religion

Pankaj Mishra évoque ensuite le nationalisme, notamment en Inde, en Allemagne, en Autriche-Hongrie. Il fait le lien avec la montée de l’antisémitisme dans ces deux derniers cas. Il évoque ensuite des « visions messianiques » reposant sur l’apparition de surhommes ou d’ « Homme nouveau » après une phase de violences. Il développe l’exemple de l’influence des théories du révolutionnaire italien Mazzini en Inde.

Les dirigeants s’opposant aux élites occidentales, s’appuient sur un réservoir de ressentiment, tel Poutine après l’annonce de sanctions européennes et américaines. Le jingoism, forme de chauvinisme extrême, est renforcé par la culture populaire, comme Bollywood ou Conquest 1453, film turc le plus rentable de l’histoire qui décrit la prise de Constantinople par Mehmet le Conquérant et qui est à l’origine d’un retour de l’ottomanisme, repris aussi bien dans le « Sultan Menü » de Burger King que dans la rhétorique employée par Erdogan qui invoque l’empire ottoman pour justifier les engagements de son pays à l’étranger : « Partout où sont allés nos ancêtres à cheval, nous allons aussi ». Ce discours lui sert aussi étrangement à soutenir la création d’une mosquée à Cuba, qui aurait été, selon lui, sous occupation musulmane avant l’arrivée de Christophe Colomb. Renouveler les attaques contre les Kurdes est une manière de consolider sa base et de redéfinir une communauté nationale. Cette stratégie est aussi celle d’un Donald Trump qui recourt sans cesse aux menaces contre les musulmans et les Mexicains. Cela atteste finalement d’un déclin de l’État-nation et d’un affaiblissement du contrat social sous la pression de la mondialisation.

En quête de la liberté et de l’égalité vraies – L’héritage du nihilisme

Timothy McVeigh, auteur de l’attentat d’Oklahoma City, incarne le ressentiment de l’homme blanc envers les minorités et les femmes. Décrit comme un tueur solitaire, il était cependant lié à des réseaux qui haïssent le gouvernement fédéral, assimilées à l’oppresseur britannique d’avant l’Indépendance. Ancien soldat qui a servi pendant la première guerre du Golfe, il accuse le gouvernement américain de tuer aussi des enfants en Irak.

Panjak Mishra évoque d’autres formes de terrorisme, notamment le terrorisme anarchiste du XIXe siècle et montre que les terroristes ont de moins en moins de culture religieuse. Mourir en martyr est une manière de rompre avec une vie souvent dissolue.


Jennifer Ghislain pour les Clionautes