Cet ouvrage à noter une recension de ce même titre par Laurent Bansaïd : [https://clio-cr.clionautes.org/le-devoir-de-memoire.html->https://clio-cr.clionautes.org/le-devoir-de-memoire.html]est la version éditoriale d’une thèse de doctorat dirigée par Denis Peschanski, soutenue en Sorbonne à l’automne 2014, sous le titre Le temps du « devoir de mémoire », des années 1970 à nos jours. Sébastien Ledoux est actuellement chercheur en histoire contemporaine au Centre d’histoire sociale du XXe siècle (Paris 1/CNRS) et enseignant à Sciences Po Paris.Dans sa préface, Pascal Ory définit cette entreprise comme « un exercice d’histoire conceptuelle, autrement dit un exemple achevé de cette analyse d’un imaginaire social qui reste l’enjeu ultime de toute l’histoire culturelle« . Il s’agit bien d’une thèse d’histoire contemporaine, mais l’objet d’étude est un concept et les sources sont constituées par un immense corpus de livres, d’articles de revues, et de documents audiovisuels issus des archives de l’INA. Les méthodes sont celles de l’historien, mais celui-ci a également recours à celles de la linguistique (analyse du discours par l’utilisation de logiciels de logométrie), ainsi qu’à ses concepts. Dans la mesure où les notes de fin d’ouvrage sont essentiellement des références et qu’elles n’explicitent pas ces concepts linguistiques, certains passages sont d’un accès que le rédacteur de ce compte-rendu a trouvé difficile.

Sébastien Ledoux définit ainsi son projet : « Retracer non seulement l’invention lexicale mais également l’invention sociale et l’invention politique liées à l’émergence puis à l’omniprésence du terme devoir de mémoire au sein de la société française, un fait qui nous paraît suffisamment prégnant pour caractériser la période concernée comme  » le temps du devoir de mémoire« . Un temps qui commence dans les années 1970 et dans lequel nous trouvons sont encore aujourd’hui. »

L’ouvrage comprend 12 chapitres regroupés en quatre parties : Archéologie du « devoir de mémoire », Naissance d’une formule (1992-1993), La grammaire du « devoir de mémoire » (1995-2005), Entre défiance et dissémination. Le « devoir de mémoire » des années 2000 à nos jours. Le texte est complété par une soixantaine de pages de notes, une trentaine de pages de bibliographie, et un index des noms.

Mise au point sur une fausse étymologie

Plusieurs historiens, dont Henri Rousso et Olivier Wieviorka ont validé l’hypothèse selon laquelle l’origine de la formule du « devoir de mémoire » serait la parution en janvier 1995 d’un petit livre intitulé Le devoir de mémoire et dont Primo Levi serait l’auteur. La formule aurait donc pour origine l’obligation des rescapés de témoigner de l’expérience des camps de la mort et serait apparue dans les années 1980-1990. Ce petit livre est en fait la publication d’un entretien avec Primo Levi enregistré sur magnétophone en 1983, par deux historiens, et le terme de « devoir de mémoire » est absent de l’entretien. Il constitue le titre de l’ouvrage et a été choisi par les éditeurs. L’expression stricto sensu n’a pas été utilisée par Primo Lévi.

L’auteur démontre ensuite que la formule n’appartient pas au vocabulaire employé par les associations d’anciens déportés du lendemain de la guerre jusqu’aux années 1980. Les premières occurrences qu’il retrouve de cette expression remontent à 1972 et sont le fait d’un écrivain et professeur de littérature d’une part, d’un psychanalyste d’autre part ; les deux occurrences non pas de référent commun et l’expression ne se rattache à aucun événement historique. L’expression est ensuite utilisée en 1980 par le philosophe Philippe Némo et en 1983 par l’historien Pierre Nora. Il relie ce phénomène à un  » désir d’enracinement mental dans le passé, liée à une expérience du déracinement que connaît la France industrielle contemporaine coupée de ses sources en cherchant retrouver ses propres racines« . Cet usage du « devoir de mémoire » par Pierre Nora au début des années 1980 s’inscrit dans un contexte beaucoup plus large qui voit depuis plusieurs années apparaître de nouveaux usages du mot mémoire, qui servent à formuler un nouveau rapport au passé. Le terme s’est enrichi dans les années 1970 d’un nouveau sens dans lequel se conjuguent les notions d’identité et de patrimoine. De nombreux livres, la création de musées des arts et traditions populaires et de nouvelles émissions de télévision reflètent alors l’attrait du public pour l’histoire de la vie quotidienne a travers les récits de vie de simples gens.

La mémoire devient un objet d’étude a la fin des années 1970, dans la génération des chercheurs la Nouvelle histoire. La publication en 1978 de l’article  » Mémoire collective » par Pierre Nora, marque officiellement cette entrée. Le renouvellement historiographique a la fin des années 1970, posant la mémoire comme objet d’étude, concerne également la naissance de nouveaux courants historiographiques qui se structurent autour de l’Institut d’histoire du temps présent (CNRS). La mémoire collective est un des objets de recherche de cet institut qui lance une grande enquête sur « Le souvenir de la Seconde Guerre mondiale dans la conscience collective des Français« .

Le génocide des Juifs : une référence de plus en plus prépondérante du devoir de mémoire

Les occurrences de « devoir de mémoire » relatives au génocide des Juifs apparaissent à partir du milieu des années 1980. A la charnière des décennies 1980-1990, ce fait historique devient la référence principale du « devoir de mémoire ». Dans cette référence on distingue plusieurs sens :
– Référence à un impératif moral, dimension incarnée par le philosophe Jankélévitch.
– Référence à la lutte contre l’impunité des criminels nazis et leurs complices. « Devoir de mémoire » est employé dans l’article « Shoah » qui fait son entrée pour la première fois dans l’Encyclopaedia Universalis en 1989, apparition directement liée au titre du film de Claude Lanzmann sorti en avril 1985, terme qui s’impose par la suite rapidement en France pour désigner le génocide des Juifs.
– Référence à la construction d’une identité juive post-génocidaire.
– Référence au combat politique contre le négationnisme porté par l’extrême droite en France

« Ces nouveaux usages de l’expression s’inscrivent dans une évolution du vocabulaire de la mémoire qui intègre alors de nouveaux sens et de nouveaux référents historiques. (…) L’affirmation d’une identité spécifiquement juive, corrélée à l’évocation du génocide, se trouve médiatisée à l’occasion d’une série de controverses autour du négationnisme et d’actes antisémites. » Le combat contre le négationnisme passe chez plusieurs auteurs par la revendication de la mémoire : tenant lieu de vérité, elle représente la réponse à la négation du génocide. Des études quantitatives permettent de montrer la généralisation du vocabulaire de la mémoire dans un laps de temps relativement court, durant les années 1980. Au milieu de cette décennie la formule est introduite dans le vocabulaire politique ; elle est employée dans des discours, principalement à l’occasion des commémorations officielles concernant les deux guerres mondiales.

L’institutionnalisation officielle du mot « mémoire » au sein de l’Etat français

L’expression fait son entrée en 1984-1985 dans le vocabulaire des politiques officielles du passé, essentiellement par l’intermédiaire d’un homme, Jean Laurain, ministre des Anciens combattants, professeur de philosophie nourri de la pensée de Kant et de Bergson, qui voit dans le rappel des deux guerres mondiales « une propédeutique pour la construction de la paix en France et en Europe« . Le terme « mémoire » remplace le terme « souvenir » jusqu’au cœur des structures administratives du ministère des Anciens combattants. Avec la création de la Commission nationale de l’information historique pour la paix, l’Etat se dote de d’un instrument des politiques publiques du passé. Son secrétaire général, Serge Barcellini, est l’artisan de cette mutation sémantique. C’est lui qui développe l’utilisation institutionnelle des expressions « lieu de mémoire » et « politique de la mémoire ». Au sein du ministère des Anciens combattants est ensuite créée une Délégation à la mémoire des conflits contemporains qui devient la Délégation à la mémoire et à l’information historique.

L’année 1992 marque l’entrée du « devoir de mémoire » sur la scène publique

 » Lorsque l’on suit l’évolution quantitative et qualitative du terme, la trajectoire du devoir de mémoire connaît un tournant en 1992-1993. Le terme apparaît alors pour la première fois simultanément dans les quotidiens nationaux de la presse écrite, à la télévision, à la radio ainsi qu’en titre d’une association. Son introduction dans l’actualité peut également être mesurée par l’augmentation du nombre des occurrences signalées dans les dépêches de l’AFP« .

Les analyses de l’auteur montrent très clairement que la généralisation de la formule s’effectue dans le cadre de la prise de conscience et de la dénonciation croissante de la responsabilité de l’Etat français dans le génocide des Juifs. L’émission de Jean-Marie Cavada, La marche du siècle, suivie en moyenne par quatre à cinq millions de téléspectateurs, a été à plusieurs reprises un vecteur fondamental de cette généralisation. Le 10 juin 1992, l’émission est consacré à la rafle du Vel d’Hiv. Les magazines de télévision relaient l’émission présentée elle-même comme un événement. Le discours scientifique vient parallèlement légitimer cette lecture avec notamment, la parution en 1987 du Syndrome de Vichy d’ Henri Rousso.

 » Devoir de mémoire est alors inscrit dans une rhétorique de la dénonciation d’une injustice, l’occultation de la vérité sur la complicité de Vichy dans la déportation des juifs, son dévoilement au nom des « droits de l’homme du citoyen » contribuant à l’ « instruction civique » auprès des jeunes générations, à l’exercice de la justice et la lutte contre le Front national« .

L’expression se retrouve dans l’exposé des motifs de la proposition de loi de Jean Le Garrec, le 23 novembre 1992, « tendant à reconnaître le 16 juillet journée nationale de commémoration des persécutions et des crimes racistes, antisémites et xénophobes perpétrés par le régime de Vichy« . L’expression fait son entrée dans un texte législatif présenté comme une réponse politique au problème posé non seulement par le négationnisme mais aussi par le silence que l’Etat mitterrandien entend maintenir sur la responsabilité de la France dans le génocide des juifs.

Michel Noir, maire de Lyon, créée en 1992 dans sa ville le Centre d’histoire de la résistance de la déportation. Ayant assisté au procès de Klaus Barbie à titre personnel, il souhaite utiliser des images du procès pour cette institution et à son initiative, une loi est votée en 1990, qui autorise une dérogation exceptionnelle dans un cadre pédagogique. Michel Noir demande à un journaliste de faire un montage de 45 minutes à partir des 350 heures d’enregistrement. Le jour de l’inauguration du CHRD, le film est projeté sur les lieux dans une version courte. C’est donc ainsi que le journal télévisé de France 2 fait son ouverture sur les images inédites de Barbie au moment de sa condamnation. La médiatisation du « devoir de mémoire » pour la première fois à la télévision est directement le fait de Michel Noir. Dans sa communication auprès des médias, il emploie systématiquement l’expression, qu’il estime novatrice et porteuse d’une valeur éthique au fondement de la civilisation. Politiquement il est un adversaires irréductible du Front national, déclarant qu’il préfère perdre une élection que « perdre son âme » en pactisant avec lui.

L’expression atteint son apogée durant l’année 1993

Sébastien Ledoux observe que du point de vue quantitatif la formule renforce sa présence dans le discours public, et que du point de vue qualitatif son utilisation par l’institution scolaire et par les médias vont l’officialiser.

A la session du baccalauréat de juin 1993, le ministère de l’Education nationale propose aux élèves de terminale des séries littéraires de plusieurs académies le sujet de philosophie suivant  » Pourquoi y a-t-il un devoir de mémoire ? » Ce sujet croise plusieurs thèmes du programme officiel de philosophie de la série littéraire : la mémoire, l’histoire, la vérité, le temps, la mort. Trois semaines après le sujet du baccalauréat, « Devoir de mémoire » est choisi en titre de l’émission télévisée La marche du siècle, le 30 juin 1993. Jean-Marie Cavada reçoit le philosophe Paul Ricoeur, le juge Pierre Truche et l’historien Pierre Nora. Il demande à chacun de répondre a la question posée par le sujet du baccalauréat.  » Dans le cadre d’une émission télévisée populaire, l’expression fait alors l’objet d’un consensus par les discours d’autorités réunis : le journaliste avec Jean-Marie Cavada, l’historien par la voix de Pierre Nora, le philosophe par celle de Paul Ricoeur, et le juge avec Pierre Truche, légitiment l’existence d’une telle formule en lui donnant un sens propre à chacun« .

Une émission spéciale de La marche du siècle est diffusée le 8 septembre 1993. Intitulée  » Justice, Histoire, Mémoire », elle est consacrée au film du procès Barbie, qui a bénéficié d’une autorisation exceptionnelle pour être diffusé à la télévision dans le cadre de cette émission. Le caractère pédagogique de la diffusion du film est mis en scène dans l’émission avec la présence sur le plateau de jeunes Français et européens de 18 à 25 ans interrogeant les différents témoins présents au procès Barbie. La soirée est annoncée comme un événement dans de très nombreux médias et l’émission réalise une audience considérable avec près de six millions de téléspectateurs. « Devoir de mémoire » est désormais référé à l’acte de témoigner de l’expérience génocidaire.

Dans les années 1992-1993, la formule « devoir de mémoire « a donc pris un quadruple sens : la reconnaissance officielle d’un fait historique (la complicité du régime de Vichy dans le génocide des Juifs) par la voie commémorative, la transmission de ce fait historique aux jeunes générations, la réparation due aux victimes et à leurs descendants, la nécessité de témoigner de ce fait dans l’espace public. A partir du milieu des années 1990, les usages de la formule « devoir de mémoire » s’inscrivent dans différentes formes d’institutionnalisation de la mémoire de la Shoah.

Les usages multiples de la formule

« Devoir de mémoire » devient le nom de pratiques commémoratives. Le terme continue à être employé pour dénommer des pratiques commémoratives relatives à la Shoah, inscrit désormais dans l’agenda officiel de l’Etat français.
« Devoir de mémoire » devient le nom d’une éducation citoyenne. La transmission du génocide des Juifs aux élèves de l’école de la République est perçu comme une priorité par différents acteurs de l’Education nationale.
« Devoir de mémoire » devient le cadre référentiel de l’acte de témoigner de l’expérience de l’holocauste. Au cours des trois procès pour crime contre l’humanité qui ont eu lieu en France (Barbie, Touvier, Papon), le témoin n’est pas forcément un témoin historique au sens de témoin oculaire. Sa caractéristique est qu’il apparaît à la fois comme un témoin juridique qui dépose, en tant que partie civile une parole, à charge devant le tribunal, pour obtenir réparation des préjudices publics pour lui de sa famille, et comme un témoin social porteur d’une expérience historique à partager et à transmettre à l’ensemble de la population. En dehors des témoins des procès pour crimes contre l’humanité la formule « devoir de mémoire » est également mobilisée pour évoquer la littérature testimoniale consacrée à l’expérience génocidaire.
« Devoir de mémoire » devient le nom d’une politique de réparation, qu’il s’agisse de la réparation judiciaire, de la réparation financière ou des déclaration de repentance.
« Devoir de mémoire » devient le nom de la conversion de l’Etat français un nouveau régime mémoriel. Jacques Chirac, par son discours du 20 juin 1986 quand il inaugure la  » place des martyrs du Vélodrome d’hiver-Grande rafle des 16 et 17 juillet 1942″, et par celui du 16 juillet 1995 au cours duquel la France reconnaît enfin sa responsabilité, propose aux Français un nouveau récit national de réconciliation. La dette de l’Etat français à l’égard du groupe historique des résistants est remplacée par une dette à l’égard de deux nouveaux groupes : la communauté juive pour la collaboration active de Vichy dans l’extermination des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale, et l’ensemble des Justes, qui ont en aidant les Juifs et en en souvent les 3/4, limité cette politique d’extermination

« Devoir de mémoire » devient un outil de mobilisation pour les autres mémoires

Alors que le « devoir de mémoire » se référait majoritairement à la Shoah jusqu’en 1997, cette association devient ensuite minoritaire dans les usages du terme qui sont associés à d’autres faits historiques. L’expression est utilisée pour la déportation de répression touchant les résistants. Un atelier « devoir de mémoire » est créé lors de la Journée d’appel de préparation à la Défense. La nouvelle historiographie de la Première Guerre mondiale conduit à utiliser la formule « devoir de mémoire » pour évoquer les combattants de la Grande Guerre, de plus en plus considérés comme des victimes. La formule est mobilisée pour dénoncer le génocide des Tutsis au Rwanda en 1994. Elle devient un outil privilégié dans la lutte pour la reconnaissance des mémoires post-coloniales : mémoire de la guerre d’Algérie, mémoires de la traite négrière, de l’esclavage et de leur abolition. L’expression entre dans le dictionnaire Larousse pour la première fois en 2003.

Le vote des lois dites « mémorielles »

 » La séquence qui s’ouvre à la fin des années 1990, du vote par les parlementaires de lois relatives au passé pour qualifier des faits historiques, illustre cette dimension du langage à travers les usages systématiques de la formule « devoir de mémoire ». Ces lois interviennent dans un contexte plus large de modification du mode de régulation du passé par le politique que l’on nommera par la notion de  » gouvernance du passé » (…) Les actions alors menées au nom de la formule « devoir de mémoire » s’inscrivent dans le contexte de transformation du rôle de l’Etat, de ses prérogatives, de son autorité et de sa prétention à diriger la société au nom de l’intérêt général. Ces transformations voient apparaître une pluralité d’acteurs, publics ou privés, qui prennent part à la définition et à la mise en œuvre des actions publiques relatives au passé. Ces actions sont menées par ailleurs dans un contexte d’européanisation et de mondialisation de la mémoire. »

L’auteur étudie alors la place et la fonction que la formule du « devoir de mémoire » a prise lors des débats parlementaires qui accompagnent le vote de ces lois : reconnaissance de la « guerre d’Algérie » (1998-1999), reconnaissance du génocide des Arméniens (1998-2001), reconnaissance des Justes de France (1997-2000), reconnaissance de la traite et de l’esclavage en tant que crimes contre l’humanité (1998-2001), reconnaissance des Français rapatriés d’Algérie (2004-2005).

Les usages du « devoir de mémoire » connaissent une véritable explosion au cours des années 2000. De cette profusion, deux évolutions se dégagent. D’une part la formule est de plus en plus vivement critiquée par les historiens et, de ce fait, elle est moins reprise par les médias nationaux et par les acteurs institutionnels. D’autre part elle est utilisée avec les références les plus diverses et les plus inattendues, qui la diffusent dans toute la société.

Les critiques du discours scientifique à l’égard de la formule du « devoir de mémoire »

En 1996, Antoine Prost, spécialiste de l’histoire de l’éducation et de la Première Guerre mondiale, fait paraître ses Douze leçons sur l’histoire, qui proviennent de ses cours adressés aux étudiants en histoire de premier cycle à l’université Paris 1. En conclusion de ces leçons, l’auteur se livre à une critique du « devoir de mémoire » et plaide pour un « devoir d’histoire » dans la dernière phrase de son ouvrage :  » Rappeler un événement ne sert à rien, même pas éviter qu’ils ne se reproduise, si on ne l’explique pas (…) Si nous voulons être les acteurs responsables de notre propre avenir, nous avons d’abord un devoir d’histoire« . Plusieurs historiens se positionnent alors pour le « devoir d’histoire » et contre le « devoir de mémoire » ce qui entraîne des processus de victimisation préjudiciables à la compréhension du passé et source d’instrumentalisations multiples. Un autre front de contestation s’ouvre du côté des chercheurs en éducation. Le « devoir de mémoire » est l’objet de critiques qui concernent la transmission scolaire du génocide des Juifs.

Les critiques envers le « devoir de mémoire » se cristallisent en 2000 autour du philosophe Paul Ricoeur. Il fait alors prévaloir une autre notion, celle de « travail de mémoire », empruntée à Freud dans le cadre de la relation analytique. Ce travail de mémoire difficile permet aux victimes de se détacher progressivement de leurs souffrances et permet conjointement à la collectivité de « briser la dette » envers elles par le pardon. On sort ainsi du « trop de mémoire » pour réconcilier le présent avec le passé. Cette notion de « travail de mémoire » est reprise par des historiens, comme Henri Rouso ou les auteurs du rapport de la mission Mattéoli, mais également par le président Chirac.

Critique des lois mémorielles et mise à distance de la formule

L’historien Olivier Pétré-Grenouilleau fait paraître en 2004 un travail de synthèse sur les traites négrières. Il montre qu’elles ne sont pas des génocides et qu’elle n’avaient pas pour but d’exterminer un peuple. Une association dépose une plainte contre lui pour contestation de crime contre l’humanité en se fondant sur l’article 1 de la loi Taubira qui reconnaît la traite et l’esclavage comme des crimes contre l’humanité.

La plainte est finalement retirée en février 2006 mais cette action de l’association entraîne dans les milieux universitaires une mobilisation qui part d’un noyau composé de Françoise Chandernagor, René Rémond et Pierre Nora. Ils élargissent à la question soulevée par la loi du 23 février 2005 des rapports entre l’écriture de l’histoire et la politique, en lançant une pétition dans le journal Libération, demandant l’abrogation des lois qualifiées quelques jours plus tard par Pierre Nora de « lois mémorielles ». La mobilisation de ces historiens aboutit en juin à la création du « Comité de vigilance des usages publics de l’histoire » qui dénonce l’intervention croissante du pouvoir politique et des médias sur les questions d’histoire. A la suite de la pétition « Liberté pour l’histoire », 31 personnalités, dont Serge Klarsfeld et Claude Lanzmann écrivent une lettre ouverte, dans laquelle ils défendent les trois lois attaquées (« loi Gayssot », « loi Taubira, loi sur le génocide des Arméniens) pour lesquels « le législateur ne sest pas immiscé sur le territoire de l’historien« .

Le président de « Liberté pour l’histoire », René Rémond, présente en 2006 le « devoir de mémoire » comme le fondement des lois mémorielles. L’alinéa 2 de l’article 4 de la loi du 23 février 2005 qui prétendait obliger l’enseignement de l’histoire à reconnaître les aspects positifs de la colonisation française en Algérie, est finalement abrogé par décret du premier ministre le 15 février 2006. Le « devoir de mémoire » est ainsi de plus en plus activement associé à une instrumentalisation qui conduit à une fragmentation de la nation et à un renforcement du communautarisme.

Dissémination de la formule

Des indicateurs quantitatifs (nombre des occurrences de l’expression dans les quotidiens nationaux, les questions parlementaires, les dépêches AFP, les émissions de télévision) et des indicateurs qualitatifs (étude du vocabulaire des prescriptions officielles du ministère de l’Education nationale) montrent une diminution de l’emploi de la formule qui suscite une réelle défiance dans les milieux scientifiques et institutionnels. Mais parallèlement et paradoxalement, la formule se propage et  » ses usages échappent à toute tentative normative« . La formule est omniprésente dans les journaux de la presse régionale ; elle sert de nom à de très nombreuses associations, elle se diffuse sur Internet et dans les réseaux sociaux.

On aura donc tout intérêt à faire l’effort d’entrer dans cet ouvrage remarquablement bien construit et très intelligent, afin d’éviter l’usage abusif de cette formule ; plus particulièrement encore si l’on est professeur d’histoire. On ne manquera pas d’être impressionné par l’immensité des connaissances acquises par l’auteur et nécessaires à sa réflexion. On comprendra beaucoup mieux les débats encore récents sur les lois mémorielles et les critiques de nombreux historiens sur cette formule et cette injonction.

© Joël Drogland