Telmo PIEVANI est professeur de Philosophie des sciences biologiques à la faculté de biologie de l’Université de Padoue en Italie. Valéry ZEITOUN est directeur de recherche au CNRS, membre du Centre de Recherche en Paléontologie-Paris. Ils apportent leur expertise sur la théorie de l’évolution, l’anthropologie funéraire, la phylogénie, la paléodiversité et les cultures préhistoriques, à cet ouvrage qui se veut « le premier atlas du peuplement sur Terre » et qui nous fait « découvrir les ancêtres et les routes de migration du genre Homo qui se sont succédé depuis 2 millions d’années ». Après une préface d’Yves COPPENS, professeur émérite au Collège de France, il est organisé en 5 chapitres classés de manière chronologique.

  • L’AUBE DES HOMININÉS ET LES PREMIÈRES DISPERSIONS : il y a environ 10 millions d’années, se formait la vallée du Grand Rift qui entraîna une sécheresse progressive dont une des conséquences fut l’abandon de la locomotion à quatre pattes et une réorganisation de toute l’anatomie des homininés. Cette évolution semble d’abord se concentrer dans les vallées et les hauts plateaux de l’Afrique orientale et de la corne de l’Afrique jusqu’au Tchad d’un côté et l’Afrique du Sud de l’autre. Les empreintes des pieds à Laetoli sont les vestiges les plus anciens de cette nouvelle bipédie de nos ancêtres (il y a 3,75 millions d’années). Les auteurs insistent à ce stade sur la pluralité de notre histoire, ce qu’ils appellent l’ « évolution buissonnante », c’est-à-dire une histoire de cohabitations entre différentes espèces ou sous-espèces, chacune présentant des adaptations spécifiques. Les premiers représentants du genre Homo font leur apparition il y a 2,8 millions d’années. Il s’agit là d’une bifurcation adaptative cruciale. On parle d’Homo habilis, d’Homo rudolfensis ou d’Homo ergaster (exemple de l’enfant du Turkana, il y a 1,6 million d’années). Leur capacité de mobilité est grande, déjà hors du continent africain. Elle s’accompagne du développement de nouvelles espèces comme l’Homo antecessor en Eurasie, ancêtre des Néandertaliens. En Afrique, les premiers Homo erectus apparaissent. La dermoplastie et la reconstitution spatiale permettent de se faire une idée précise et saisissante du faciès de ces différentes espèces et sous-espèces. Leur volume cérébral augmente alors considérablement lors de ces phases évolutives du genre Homo. La domestication du feu, l’organisation d’une véritable vie sociale, la création d’une véritable industrie lithique en sont des conséquences.

 

  • UNE PLURALITÉ DE FORMES HUMAINES DANS L’ANCIEN MONDE : les premiers représentants de notre espèce, Homo sapiens, apparaissent en Afrique subsaharienne il y a 200 000 ans. Ses caractéristiques vont s’imposer : anatomie élancée, augmentation de la capacité de sa boîte crânienne, amélioration des techniques de travail de la pierre. Elles expliquent les multiples dispersions de notre espèce hors d’Afrique en plusieurs phases il y a 130 000 ans. Elle rencontre alors, notamment en Eurasie avec les Néandertaliens, d’autres espèces humaines. L’homme de Neandertal, plus trapu et au crâne plus aplati, est notre cousin homininé le plus rapproché. Il partageait avec nous des techniques et une complexité sociale (sépultures de Shanidar au Kurdistan, grotte de Bruniquel), au point qu’une certaine hybridation Néandertal-homme moderne ait pu exister (l’enfant de Lagar Velho). Les dernières recherches montrent des traces (entre 2 et 4%) d’ADN néandertalien chez l’homme moderne, uniquement chez les non-africains. Les raisons de son extinction restent soulevées : scénarios violents d’extermination physique ou d’origine épidémique ? problème d’adaptation environnementale ? Plus probablement, après de longues périodes de cohabitation dans les mêmes territoires, les Homo sapiens auraient connu un développement démographique plus important. D’autres cohabitations ont également été possibles : découverte d’une autre humanité coexistante (les Dénisoviens) avec l’homme moderne et l’homme de Néandertal sur les mont Altaï en Sibérie, l’Homme de Florès découvert en Indonésie en 2003 lointain descendant de l’Homo erectus,… Mais l’Homo sapiens reste l’unique forme d’humaine ayant eu une expansion planétaire. Il devient le dernier représentant du genre humain vers 30 000 ans, avec l’extinction des derniers Néandertaliens. Cette « exception récente », cet « événement anecdotique à l’échelle des temps géologiques » ne doit pas cacher notre vulnérabilité face aux évolutions géophysiques globales de la planète (exemple de l’éruption du Toba sur l’île de Sumatra il y a 75 000 ans).

 

  • LA SECONDE NAISSANCE D’HOMO SAPIENS : Pour la première fois apparaissent des capacités de pensée et des habiletés de création, inconnues d’autres espèces vivantes dans la nature. La formation de réseaux sociaux favorisent la naissance et la diffusion d’innovations culturelles. L’art pariétal s’épanouit. Les cavernes ornées de peintures (Chauvet, Lascaux,…) peuvent être considérées comme les premiers « sanctuaires » de l’humanité : « des lieux de récits mythologiques et de communications rituelles avec le monde des esprits ». Les premières formes de sculptures naissent, la musique devient un plaisir (flûte en os découverte en Allemagne). Les somptueuses sépultures rituelles à Sungir (il y a environ 30 000 ans) montrent également la complexité et l’organisation d’une société. Des formes rudimentaires de navigation ont pu être expérimentées pour accoster sur les rivages de la Nouvelle-Guinée ou du Nord de l’Australie, où des peintures rupestres datant d’il y a 30 000 ans ont été découvertes. Des peuples sibériens ont ensuite pu coloniser l’Amérique après un nouveau refroidissement climatique intervenu entre 22 000 et 18 000 ans. « Depuis les grottes d’Afrique australe et les vallées de l’Éthiopie, l’expansion de la population humaine aura été longue pour atteindre enfin la pointe méridionale de l’Amérique du Sud ! ».

 

  • LA RÉVOLUTION NÉOLITHIQUE ET L’EXPANSION MONDIALE : les conditions climatiques deviennent plus favorables il y a environ 11 500 ans avec pour conséquence la rétraction des glaciers. La population humaine s’est alors propagée rapidement en quelques générations. Un déséquilibre entre le nombre croissant d’êtres humains et le manque relatif de nourriture disponible dans la nature s’est créé, engendrant le développement de l’agriculture et de l’élevage. Cette domestication des plantes et des animaux surgit indépendamment à partir de différents centres. En Europe, elle se diffuse à partir du Moyen-Orient. La population humaine commence à y croître à un rythme jamais connu. Elle crée des habitats stables, aboutissant aux premiers centres urbanisés. Ces sociétés sédentaires favorisent la création de nouvelles hiérarchies sociales. Cette Révolution Néolithique a également généré les premières formes d’écritures avec des systèmes logographiques et/ou phonographiques. En même temps, la grande marche de l’humanité se poursuit à partir de plusieurs régions du monde. Le processus d’expansion ne s’achève que vers l’an 1000 avec la conquête de la Nouvelle-Zélande. Les hommes modernes poussent même dans des régions où l’agriculture n’est pas possible comme le Grand Nord. Les innovations et la diffusion culturelle permettent de palier les contraintes environnementales. Cette adaptation, récente,  aux circonstances locales des environnements terrestres se voit dans les caractères phénotypiques des êtres humains en provenance de différentes parties du globe. Mais « sous la peau, le degré de cousinage de tous les être humains sont très élevés », grâce à notre origine africaine, unique et récente de l’Homme moderne.

 

  • LA DIVERSITÉ DES GÈNES, DES PEUPLES ET DES LANGUES : se pose la question d’une proto-langue commune ancestrale, à laquelle on ne peut actuellement pas répondre. Par contre, « l’arbre évolutif planétaire des familles linguistiques s’accorde avec une précision surprenante à l’arbre génétique des populations ». Les langues se sont en effet adaptées à l’environnement dans lequel elles sont parlées par une certaine population dans un contexte géographique, écologique et social précis. L’Italie ou la Nouvelle-Guinée sont des exemples pertinents de la diversité génétique et linguistique des populations. Toutefois, si la tendance actuelle se poursuit, la moitié des langues ne seront plus parlées dans deux ou trois générations, actant à chaque fois la disparition d’une culture, mais aussi « d’un vécu tout entier de coadaptation entre une population humaine et un écosystème ».

Sur le fond, ce Grand Atlas Homo sapiens est un formidable outil de vulgarisation scientifique, aux textes accessibles sans simplifications excessives. Différentes disciplines sont tour à tour invoquées pour répondre aux différentes problématiques concernant les évolutions de nos ancêtres : géographie, histoire, ethnologie, sciences naturelles mais aussi archéologie, paléontologie et génétique. On prend plaisir à (pour)suivre les routes parcourues par ces homininés sur des millions d’années et à comprendre en quoi « nous sommes tout à la fois si différents et unis ». Sur la forme, il s’agit d’un superbe ouvrage aux nombreuses cartes, schémas, photographies, chronologies, reconstitutions. Le format (280 x 378 cm) en permet une lecture aisée. Il associe donc l’utile à l’agréable : à la fois une formidable idée-cadeau pour les fêtes de fin d’année et un outil idéal pour travailler le premier thème d’histoire en classe de 6ème.