A travers les personnages d’Afife et de Mehmet, l’évocation de Mustafa Kemal et de la Turquie des années 20 et 30.
Dans cet ouvrage, Loulou Dedola et Letterio Donaccorso évoquent le sujet difficile de l’embrigadement islamiste à travers la relation complexe entre une universitaire turque, atteinte d’un cancer, et son neveu, orphelin de père, désocialisé et en cours d’embrigadement. Afife se donne une dernière mission: ramener son neveu en la raison, en lui faisant découvrir l’histoire de son peuple et son territoire.
Afife est une intellectuelle vivant à Izmir. Appelée à l’aide par sa soeur vivant dans la banlieue lyonnaise, elle rencontre son neveu Mehmet, un jeune un peu paumé, déscolarisé et sur le point de se radicaliser. Atteinte d’un cancer en phase terminale, elle va consacrer ses dernières forces à lutter pour sauver son neveu.
Pour cela, elle va emmener le jeune adolescent sur les traces du passé de son peuple, lui faire découvrir celui qui incarne la Turquie moderne, Mustafa Kemal. A travers l’histoire de cet illustre personnage, elle veut lui montrer la diversité de la Turquie kémaliste, la gestion du multiculturalisme dans ce pays et les progrès réalisés par la société turque sous la domination d’Atatürk.
Mais aussi le faire réfléchir sur sa situation, le heurter parfois, le faire s’interroger sur ce qu’il croit être des convictions solides. Enfin, lui faire prendre conscience des réalités de la Turquie actuelle et des changements qui la traversent.

Les auteurs ont choisi d’alterner différentes séquences tout au long de la bande dessinée. D’abord, des passages de la vie personnelle d’Afife. Nous la voyons évoquer ses difficultés personnelles, à travers sa maladie bien sur, mais aussi à travers ses échecs amoureux et maternels. Les auteurs lui inventent un passé dans la Turquie kémaliste, ce qui leur permet d’évoquer pêle-mêle les combats pour les droits des femmes, la vie nocturne stambouliote, les réflexions sur l’Empire ou la religion.

Puis, la vie de Mustafa en lui-même, depuis son école militaire de Monastir où il se fait remarquer pour ses talents et obtient son surnom de Kémal, la perfection en turc. Les auteurs évoquent son passé glorieux pendant la première guerre mondiale, notamment dans les Dardanelles, sa relation avec Churchill. Apparaissent aussi les sociétés secrètes qui se multiplient à la fin de l’Empire et la vision nationaliste de Mustafa. Puis, ce sont les évaluations sociétales qui sont mises en avant: scolarisation, latinisation de l’alphabet, laïcisation, féminisme.

Enfin, c’est le personnage de Mehmet qui retient l’attention: embrigadement par les réseaux sociaux et dans les mosquées, raisons de l’embrigadement, vision de la société qui l’entoure… Les auteurs montrent de manière réaliste tout ce qui peut traverser ces adolescents et comment une vie peut basculer rapidement. Mehmet est un personnage complexe, très travaillé, touchant quand il suit sa tante dans leur périple.

Au final, cette BD est une œuvre réussie, sur le fond et la forme, même si des problèmes d’impression touchaient l’exemplaire reçu. Une vision plus critique de Kémal est sous-jacente mais elle aurait pu être plus approfondie. L’ensemble est très plaisant et est accessible à tous. Il peut-être une lecture très agréable à ceux qui préparent actuellement l’agrégation ou le CAPES.

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Matthieu Henry, pour Les Clionautes