Danielle Jouanna, dans son ouvrage, entend présenter toutes les facettes du serpent chez les Grecs, animal « à la fois réel et fabuleux qui a fasciné toutes les civilisations du monde antique et en particulier le monde grec, où il occupe une place importante et parfois insoupçonnée dans la mythologie (p.7) ».
Les occurrences pour le désigner en grec sont nombreuses. On le retrouve sous le nom de drakôn (qui donne le nom de « dragon »), d’ophis ou encore de hydra. Reptile monstrueux de la mythologie ou ophidien étudié par les praticiens, le serpent fait autant partie de l’imaginaire que du quotidien des Anciens.
Organisé comme un diptyque, avec dans chaque grande partie trois chapitres, le livre offre d’abord une découverte du serpent dans la mythologie puis la vision du serpent dans la vie réelle.
Le serpent dans la mythologie
Dans la mythologie, le serpent peut être un « dieu-serpent », un monstre qu’il faut combattre ou un auxiliaire des divinités.
Le dieu-serpent
Les dieux-monstres chez les Grecs sont mi-humain, mi-serpent. Très souvent malveillants et féminins, ils incarnent, en fonction de leur sexe, la force extrême ou la perfidie. Les dieux marins font toutefois figure d’exception puisqu’ils ne cherchent pas nécessairement à nuire aux Hommes et certains dieux prennent aussi parfois la forme d’un ophidien. Le plus terrifiants des monstres de cette catégorie demeure Typhée/Typhon qui était doté de 100 têtes de serpents. Echidna (« vipère) n’est pas en reste. Entité monstrueuse, elle est l’ incarnation de la perfidie et la mère de Cerbère et de l’hydre de Lerne. Scylla, créature parfois serpentiforme, fait aussi l’objet d’un développement, tout comme les terribles Erynies et la Gorgone Méduse. Tous ces êtres, note l’autrice, vivent dans les profondeurs et, s’ils sont bien malveillants, ils n’agissent, pour la plupart, que par ce l’on s’en prend à eux.
Les dieux marins sont également doté d’un élément rappelant le serpent, leur queue reptilienne. Poséidon ne rentre pas dans ce schéma avec son apparence totalement humaine contrairement à Nérée (« le Vieillard de la mer ») ou à Triton (fils de Poséidon). Le roi Kékrops, roi légendaire d’Athènes, est lui aussi doté d’une queue de serpent.
Deux grandes divinités sont aussi des serpents. La première est Zeus meilichios (« doux comme le miel »), dieu souterrain honoré dans le cadre familial et civique. Le serpent Glycon (« le doux », « le bienveillant »), honoré dans les actuelles Roumanie et Bulgarie, évoqué dans le superbe Pamphlet de Lucien intitulé Alexandre ou le faux prophète, est la seconde divinité à être représentée sous les traits d’un reptile.
Le serpent-gardien attaqué par un héros, épreuve choisie ou imposée
Dans le mythologie grecque existent également des monstres-serpents sans rien d’humain et associés à un lieu mythique. Premiers occupants du lieu ou protecteurs de l’endroit, ils se retrouvent liés à un personnage venant se mesurer à eux.
L’autrice consacre d’abord un long développement à la geste de Persée face à Méduse puis face au monstre (un Kètos. Le terme désigne un animal volumineux qui vit dans l’eau) venu dévorer Andromède. Vient ensuite le combat de Bellérophon, contraint ou choisi, face à la Chimère, monstre constitué d’une tête de chèvre, d’une autre de lion et d’une dernière de serpent (la créature, en sus, crache des flammes). Le serpent dont elle est en partie formée ne semble pas présenter de grand danger pour le héros qui va l’occire. C’est ensuite la mise à mort de Pythô, premier occupant du site de Delphes par Apollon, qui est évoquée. « Dragon » monstrueux, il est mis à mort volontairement par le fils de Zeus. Le grand éradicateur de monstres qu’est Héraclès affronte tour à tour l’hydre de Lerne et Ladon, le gardien du jardin des Hespérides. Jason combat un dragon pour prendre possession de la Toison d’or et Cadmos, fondateur légendaire de Thèbes, lutte lui aussi contre un tel animal.
L’historienne consacre ensuite un paragraphe aux serpents « barbus », à ceux dotés d’une crête et au Kètos, déjà mentionné supra, qui peut être soit un reptile, soit un gros poisson, soit un cétacé.
Le serpent instrument des dieux
Le serpent peut également servir d’intermédiaire entre les dieux et les hommes, informant les humains des volontés divines et parfois les exécutant.
Certains ophidiens ont un rôle malveillant, à l’instar des serpents envoyés par Héra dans le berceau d’Héraclès. Le reptile est parfois le messager de Zeus (comme dans l’Iliade), d’Athéna (ou d’Apollon) comme dans l’épisode de la mort de Laocoon et de ses enfants ou encore d’Héra (ou d’Apollon ou de la nymphe Chrysè) dans le cas de Philoctète. Le serpent se fait aussi secourable. Guide des voyageurs, il peut aussi les protéger et les sauver.
Tout autre est le serpent d’Asclépios/Esculape, le dieu de la médecine. Le divin médecin, souvent représenté barbu, est assez régulièrement identifiable à son bâton serpentaire (qui n’est pas le caducée), aujourd’hui emblème des praticiens. Le serpent est un auxiliaire du dieu, assurant la guérison (comme on peut le voir dans le Ploutos d’Aristophane). L’autrice mentionne également les Iamata (récits de guérison) d’Epidaure et les serpents présents sur ce sanctuaire. Lors de ses épiphanies, Asclépios/Esculape prend régulièrement la forme d’un ophidien comme à Rome lorsqu’il investit l’île Tibérine. Le héros guérisseur Amphiaraos est lui aussi accompagné d’un serpent (il est honoré à Oropos) et le serpent d’Athéna est aussi un protecteur à Athènes.
Le serpent dans la vie réelle
Les serpents vus par les savants Grecs
Le serpent a aussi fait l’objet de la curiosité des Anciens qui ont pu lui consacrer quelques éléments de leurs travaux.
Aristote, dans son Histoire des animaux, écrit ainsi qu’il existe deux types de serpents : les serpents terrestres et les serpents aquatiques. Hérodote mentionne de curieux serpents ailés et volants en Arabie et le médecin Nicandre de Colophon parle d’un serpent amphisbène, « qui marche dans les deux sens » et donc doté de deux têtes… Elien va même relater la relation fusionnelle, en Arcadie, entre un homme et un serpent géant.
L’étude des ophidiens donne naissance à des travaux descriptifs comme ceux d’Aristote, d’Hérodote ou encore de Galien. Anecdote amusante, le Stagyrite affirme que les vipères adorent le vin ! Le serpent, chez les auteurs de l’Antiquité, a pour ennemis la belette et, de manière plus surprenante, le cerf ! Dans les « contrées lointaines » que sont l’Égypte, l’Inde ou l’Éthiopie, l’éléphant et le serpent se combattent.
Le basilic (« le serpent royal »), animal légendaire, n’est pas mentionné dans les écrits les plus anciens. On en voit des descriptions fantaisistes chez Nicandre et chez Pline l’Ancien.
Les devins et les serpents
Un court chapitre s’intéresse aux liens entre la divination et les reptiles. L’autrice évoque Apollon et la colonne serpentaire de Delphes. Le serpent est aussi un symbole de l’agression face à un ennemi et il peut dénoncer l’homme politique usurpateur. Les devins se chargent alors d’interpréter le rôle du serpent. L’ophidien a aussi un rôle « magique » : il peut assurer de la virginité en Argolide ou encore aider à la résurrection d’un mort en compagnie d’un devin.
Les médecins et les serpents
Le lien entre la médecine et le serpent est déjà acté par le dieu Asclépios/Esculape.
Les praticiens mentionnent rarement, à l’époque classique, les serpents ; les mentions sont beaucoup plus fréquentes aux époques hellénistique et romaine. Les écrits médicaux ne traitent pas exclusivement de l’herpétologie (la science des serpents) mais ils s’intéressent souvent aux reptiles (ainsi chez Scribonius Largus, Celse, Dioscoride, Galien ou encore Pline l’Ancien). Les récits concernant le serpent offrent soit des antidotes en cas de morsure, soit des remèdes utilisant le corps du reptile. Les antidotes proposés donnent souvent le vertige (on ne citera, à titre d’exemple, que l’un des remèdes évoqué par Nicandre qui propose d’utiliser de la fiente de chèvre mélangée à du vin ou à du vinaigre). Les plantes sont aussi jugées efficaces, à l’instar du serpentaire, tout comme parfois les animaux. Le corps du serpent a été utilisé pour concocter des remèdes : la peau pour ses « qualités régénératrices » : la tête pour les yeux et les oreilles ; les dents comme amulettes apotropaïques ; la graisse et la chair à des fins thérapeutiques.
En guise de conclusion générale, Danielle Jouanna écrit qu « au terme de cette exploration du monde mythique et du monde réel à la recherche du serpent, on ne peut que constater que la frontière entre ces deux mondes est poreuse dans l’esprit des Grecs (p.209) ». Et l’autrice de remarquer également que notre monde contemporain est toujours fasciné par ce reptile et lui prête encore parfois de nombreuses vertus.
Écrit dans un style alerte, l’ouvrage de Danielle Jouanna est une belle somme érudite, explorant toutes les facettes de la perception qu’avaient les Anciens du serpent. Le livre intéressera tout autant le curieux cultivé que le collègue désireux d’approfondir ses connaissances en Histoire Ancienne.


