Cet ouvrage constitue une veille scientifique de premier ordre pour les professeurs du secondaire. Eric Pincas, rédacteur en chef du magazine Historia, s’est associé à Jacques Malaterre pour les documentaires. Il fait le point dans une synthèse claire sur les découvertes sur la préhistoire et leur interprétation de ces dernières années. Son propos s’articule autour de questions simples parfois simplistes, qui constituent les chapitres, lui permettant d’éluder et d’éclaircir certains points aujourd’hui prouvés ou débattus par d’éminents historiens.

Dans son avant-propos et ses chapitres liminaires, l’auteur rappelle l’historiographie préhistorique avec cette volonté de connaître les origines du genre humain, souvent en opposition ou en contradiction avec les thèses de l’Église, même si nous devons beaucoup à l’abbé Breuil ou aux frères Bouyssonie, découvreurs du premier squelette néandertalien à La-Chapelle-aux-Saints. Il se félicite de l’engouement du public et des chercheurs sur la période la plus ancienne.

L’homme descend-il du singe ?

En étudiant les branches de l’arbre phylogénétique (étude des liens existants entre les espèces apparentées), nous savons que l’évolution des hominidés puis des homo n’est pas linéaire. Yves Coppens a bien montré nos origines issues des primates avec les chimpanzés et les gorilles. Seul le genre nous distingue : nous sommes des homo et les grands singes des Panidés. Toumaï est le premier hominidé bipède. La séparation entre les hommes et les grands singes se situe autour de 6 millions d’années. La détermination du premier homme divise encore : Homo habilis ou Homo erectus ? Singes et hommes sont des rameaux différents qui ont évolué à partir d’un certain point.

L’Afrique est-elle le berceau de l’homme moderne ?

Depuis leur apparition, il y aurait eu 100 milliards d’êtres humains sur la Terre. Nous venons tous de ce berceau tropical et africain. L’homme de Toumai, nom qui signifie « espoir de vie » en langue gorane parlée au Tchad, datant de 7 millions d’années, divise les préhistoriens quant à sa bipédie et à sa filiation montrant qu’il est le plus ancien représentant de notre lignée.

L’homme naît-il bipède ?

Avec l’utilisation du feu, le corps humain est devenu longiligne et s’est spécialisé avec la course d’endurance. Nous sommes aujourd’hui les seuls bipèdes permanents. Le recul de la forêt favorise l’apparition des premiers hominidés bipèdes, en quittant la sécurité des arbres pour chercher sa nourriture au sol. Ils bravent les défis de la gravité. Leurs poils tombent pour s’adapter à une plus forte chaleur.

L’homo sapiens a-t-il été le premier à parler ? Etait-il blanc ?

La bipédie s’avère la pierre fondatrice de l’origine du langage par des premières vocalises accompagnées de gestes expressifs, il y a 7 millions d’années. Les membres supérieurs libérés, l’augmentation de la taille du pharynx, la formation du palais creux, la flexion de la base du crâne, permettent la constitution de l’appareil phonatoire (présence d’un petit os appelé « hyoïde » situé au-dessus du larynx). On a découvert ces éléments sur des pré-Néantertaliens vieux de 430 000 ans ainsi que l’identification du gène du langage. D’ailleurs, les linguistes émettent l’hypothèse de l’existence d’un protolangage chez l’homo erectus lié aux progrès réalisés sur la pierre taillée. La pratique de la technique Levallois qui consiste à anticiper une forme de l’outil, ne peut se transmettre qu’avec une pensée plus structurée avec un langage qui a dû évoluer sur le temps long. D’après Henry Lumley, la réunion autour des foyers a stimulé l’esprit de groupe et la transmission du langage. En témoignent les activités complexes comme la chasse aux mammouths ou la construction des huttes. Bien sûr, l’homo sapiens n’était pas blanc puisque son berceau est africain. Il est né il y a 300 000 ans comme l’atteste la dernière recherche en 2017 sur les fossiles du Djebel Irhoud au Maroc à une période « du Sahara vert » car le climat était tropical. Pour se protéger de la chaleur, la pigmentation de la peau fonce grâce à  la mélanine. Aujourd’hui, on commence à comprendre comment les homo sapiens ont blanchi depuis 45 000 ans. Contrairement aux reconstitutions des sculptures exposées dans les musées, il apparaît que le processus de dépigmentation des Européens n’a commencé à s’accélérer que vers 8000 ans, plus tardivement qu’on le pensait à partir d’étude génétique montrant la présence de sapiens de couleur en Europe au Néolithique. Le processus de dépigmentation vient aussi de l’alimentation riche en céréales et en produits laitiers mais plus pauvre en vitamine D.

Le Néandertalien est-il un de nos ancêtres ?

Découvert en Allemagne dans la vallée de la Düssel, l’homo Neandertalensis n’est pas notre ancêtre direct. Il est issu de l’homo erectus apparu,  il y a 1,9 millions d’années, la forme plus ancienne française étant l’homme de Tautavel. A cause de la barrière glaciaire qui couvre une grande partie de l’Europe, les erectus se trouvent bloqués et connaissent des mutations génétiques (un tronc large, des membres plus courts et voies respiratoires adaptées). Tandis que l’erectus africain évolue vers une forme de sapiens, l’homme de Néandertal a vécu de -400 000 ans à -39 0000 ans. Il élabore une technique de taille exceptionnelle dite Levallois, enterre ses morts, tout en ayant une très bonne connaissance de son environnement. Depuis 2010, nous savons que le sapiens possède en moyenne 2 % de son ADN, les échanges entre les deux espèces se situant au Proche-Orient, vers -80 000 ans et en Europe entre -45 000 et -39 000. Le Néandertal a vécu environ 400 000 ans sur la planète alors qu’il a disparu en 6 000 ans. L’arrivée de l’homme moderne en Europe marque rapidement son repli géographique. Des tensions ont dû survenir résultant d’une concurrence sur la même niche écologique. Il semblerait que si le choc guerrier a existé, ce serait plutôt le choc épidémiologique qui soit le plus dévastateur. Venant du Proche-Orient ou d’Eurasie, le sapiens est porteur de maladies, d’infections parasitaires qui ont été transmises aux populations néandertaliennes, incapables d’y résister. S’y ajoutent la pratique d’un cannibalisme rituel et de l’endogamie dans certains groupes. Leur faiblesse démographique a été fatale.

Différents modes de vie : la maîtrise du feu, la coexistence avec le mammouth, le cannibalisme.

Encore aujourd’hui, des doutes subsistent sur la vie commune entre des hommes préhistoriques et les mammouths. Contrairement à une idée reçue, le mammouth ne descend pas de l’éléphant. Trois espèces sont célèbres : celle de Colomb, celle des steppes et le mammouth laineux. Attesté depuis 1,5 million d’années, l’animal a bénéficié de la baisse du niveau de la mer par un refroidissement du climat. Il s’est répandu en Eurasie, en Amérique et en Europe. Il mesure de 3 à 4 mètres et pèse 10 tonnes. Particulièrement bien adapté au froid (10 cm de graisse, peau épaisse, fourrure sur plusieurs couches, petites oreilles…), les chercheurs ont prouvé qu’il est contemporain du Néandertal et du sapiens qui l’ont représenté sur les peintures pariétales, même en Espagne où il n’a pas du aller en raison de températures plus chaudes. Vers -20 000 ans, commence le réchauffement climatique. L’herbe de la steppe, largement consommé par ces animaux (200 kg par jour) est remplacée au sud par des conifères. Les mammouths ne sont pas parvenus à surmonter le changement de milieu de vie.

Nous savons que la friction de deux silex ne suffit pas à produire du feu. Il faut un silex combiné à un minerai de fer. Les étincelles chaudes enflamment du combustible (brindille, amadou). Le frottement de deux bouts de bois génère une chaleur inflammable. L‘homo erectus a maîtrisé ce feu vers -790 000 ans. Il a fait brûler des graines, du bois, des silex au Proche-Orient. Nul besoin de préciser les conséquences sur le mode de vie et la physionomie des utilisateurs groupés autour du foyer : facilité de la mastication, réduction de la mâchoire et des dents, croissance du cerveau. Les recherches de plus en plus poussées, l’étude du strontium de l’émail dentaire comparée à celui de l’environnement permet de comprendre l’origine géographique des aliments ingérés par les individus. On constate ainsi que les hommes du paléolithique exploitent leurs ressources dans une logique pragmatique où rien ne se perd. La panylogie (étude des pollens et des pores fossilisés) affine la connaissance de la grande variété des plantes ingérées. La viande est boucanée pour sa conservation. Ces hommes sont aussi des charognards et même des cannibales depuis au moins 800 000 ans en Espagne.

La religion et les rites funéraires. L’art pariétal.

André Leroy-Gourhan a montré qu’il exixtait un sentiment religieux nourri de l’inquiétude face aux phénomènes naturels et à la dépendance du soleil, source de vie. Il y a au moins 100 000 ans, au Proche-Orient, l’homme préhistorique s’est mis à enterrer ses morts, souvent en position fœtale, la tête tournée vers l’est, interprété comme un symbole de la renaissance. S’y ajoute un mobilier funéraire. Ainsi peut-on penser à un hommage rendu aux morts et à un espoir de vie future mais aucune certitude quant à un culte voué à des divinités. Certains parlent de pratiques chamaniques.

Les femmes de la préhistoire sont-elles cantonnées aux tâches domestiques ?

On exhume encore des « Vénus » comme celle de Renancourt, publiée en décembre 2019, une statuette en craie de 4 cm retrouvée dans la région d’Amiens, datant du gravettien (-28 000 à -22 000 ans). Plus de 250 objets de ce type sont connus, surtout en Europe, interprétés par leurs formes suggestives comme des symboles de la fécondité ou des objets de culte. Au Néolithique, les déesses mères (voir la « Dame aux fauves » de Catal Huyuk en Turquie) invitent à de nombreuses interprétations. Il est certain que le nomadisme n’a pas favorisé les grossesses (stress, accidents…). Les paléodémographes estiment que les femmes tombent enceintes tous les trois ans et peuvent avoir 5 à 6 enfants. Les bébés sont sevrés vers 3 ans, ce qui est plus rapide que les grands singes. Pour les chercheurs, les femmes participent aux activités collectives comme la chasse aux mammouths. A Pincevent, site magdalénien sur la rive gauche de la Seine, on a pu déterminer que 75 rennes ont été abattus en moins de trois semaines. Un tel rendement n’est possible qu’avec la participation de tout le groupe. Des empreintes de tissage, de tannage des peaux, de tressage démontrent que ces activités sont plutôt réservées aux femmes. Sur les rives de la mer de Galilée, des graines carbonisées de 142 espèces différentes associées à une meule, ont été trouvées proches de femmes accompagnées d’enfants pour la fabrication des premières galettes, ceci grâce à l’étude des squelettes avec des articulations déformées par des gestes répétés. Dean Snow met au point un logiciel qui différencie les mains féminines et masculines. Il montre le rôle féminin des peintures pariétales à Pech Merle dans le lot.

De nouvelles recherches bouleversent la datation et les attributions.

L’homo sapiens n’a pas tout inventé. Déjà l’homo erectus sait emmancher les outils comme en témoignent des sagaies fixées sur des hampes de bois. D’après une méthode de datation très précise, des peintures pariétales espagnoles sont datées de – 65 000 ans et seraient l’œuvre du Néandertal. Ce dernier sait déjà coller avec de la poix chauffée des lames de silex, formant des lances. Même l’aiguille à chas lui est aujourd’hui attribuée ! Jean Clottes voit dans les peintures préhistoriques une fenêtre ouverte sur le monde des esprits et des forces de la nature. En échange de sa force vitale, le chasseur obtiendra du gibier en quantité suffisante, une hypothèse assez proche de celle de « la magie de la chasse ». Eric Pincas termine son propos en reconnaissant les réserves des chercheurs sur ces projections, bien des mystères encore dont la signification nous échappe.

Très facile à lire, ce petit ouvrage représente une mise au point scientifique. Il fournit aussi une source de textes à faire lire et travailler dès le cycle 3.