Pour leur première publication dans les colonnes de la cliothèque, nous faisons le choix de présenter « le mot du fondateur » Moïse Kissous, en chapeau de cette critique.
Le mot du fondateur

Dans un monde où une information chasse l’autre, où le plus grand nombre est connecté, où il est parfois complexe de démêler le vrai du faux sans aucunement céder aux sirènes trompeuses du complotisme, où les idéologies ont montré leurs faiblesses et parfois leurs inhumanités, Steinkis éditions a vocation à apporter une lecture des évènements à hauteur d’Homme. Une lecture qui part de l’aventure individuelle, de l’expérience humaine, de la figure de l’Autre, pour que l’Homme reste bien la mesure de tout et non un grain de sable substituable, soumis aux aléas.
Parce que chaque vie compte, les ouvrages de Steinkis racontent les vies. Le plus souvent celles de ceux que l’on ne voit pas, les Invisibles, qui n’ont pas moins à partager. Des moments, des trajets de vie qui nous touchent, nous font réfléchir et grandir dans notre compréhension de l’âme humaine.

La découverte de ce roman graphique de plus de 200 pages permet de rencontrer un personnage parfaitement atypique, que l’on a pu considérer comme une figure centrale de l’anarchisme italien, un courant politique qui s’est développée dans le nord de l’Italie à la fin du XIXe siècle. On connaît beaucoup mieux pourtant Errico Malatesta qui a été, aux côtés du Russe Bakounine, l’un des propagandistes de ce courant anti-autoritaire qui se développait en opposition à Marx, au moment de la création de la première internationale.
Leda a vu le jour dans une petite ville de Toscane, dans une famille ouvrière, et elle a commencé à travailler comme typographe. Cela n’était absolument pas évident pour une femme, dans ce type de milieu. Sa trajectoire personnelle la conduit à Alexandrie, en 1901, même si les conditions de son séjour restent encore mal connues. Ce qui est sûr en tout cas, c’est que le roman graphique y fait largement référence, notamment de ces rencontres avec les anarchistes italiens qui sont installés dans la grande ville portuaire du delta du Nil. Toutefois, certains travaux de recherche sur le personnage remettent en cause l’existence de ce séjour égyptien. On la retrouve à Florence. Et à nouveau, on la retrouve engagée dans une maison d’édition, celle de son compagnon, Hugo Polli, avec qui elle se marie, « fort bourgeoisement », dans la mesure où l’union libre faisait parti du credo des anarchistes.
Il semblerait qu’elle ait découvert l’islam, dans la tradition soufie, celle de ce mysticisme et de ce syncrétisme très éloigné du puritanisme des wahhabites.
En 1910, elle rencontre à Milan un nouvel amant, avec qui elle dirige une revue anarchiste La Protestation humaine. Il semblerait, et cela semble attesté par des travaux historiques, qu’elle ait entretenu une relation intime avec Mussolini, avant qu’il ne s’engage dans l’interventionnisme, avec le journal qu’il fonde grâce aux subsides fournis par l’ambassade de France en Italie : Il Popolo d’Italia.
La gitane anarchiste se retrouve dans les années 30 assez isolée, et elle se taille une réputation de voyante, lisant les lignes de la main, en cultivant cette forme d’orientalisme qui fait d’elle, la rebelle de ses jeunes années, une femme soumise.
Si la trajectoire du personnage est intéressante, avec la perception qu’elle a pu avoir notamment de la philosophie de Nietzsche, avec une lecture critique du Coran, on ne peut pas dire que le roman graphique ait pu rendre compte de la richesse de ce personnage. Avec cette juxtaposition de vies différentes, il aurait fallu un scénario beaucoup plus solide, véritable fil conducteur, pour ne pas perdre le lecteur au fil des pages. La composition graphique est intéressante, et on retrouve le style de la bande dessinée italienne telle que Hugo Pratt a pu l’incarner. On est quand même assez loin du compte au niveau de la construction, même s’il faut noter sur certaines planches, une incontestable maîtrise du sujet. On appréciera les différentes biographies des personnages, et la petite présentation du contexte historique sur les dernières pages. Et on ne saurait conseiller aux lecteurs qui souhaiteraient « rentrer dans ce roman graphique » de commencer par les lire. Cela leur évitera de se perdre dans une inventivité graphique qui s’accommode parfois mal avec le récit historique.

——
Bruno Modica, pour Les Clionautes