Le nom de cette petite escadrille de la France libre, devenue régiment de chasse opérant sur le front russe aux côtés de l’Armée rouge, n’est certes pas inconnu, mais on ne connaît guère que ce nom !

La bibliographie la concernant est des plus réduites, et ce n’est pas la mieux connue des unités de la France libre. « Qui se souvient des combats livrés par ce régiment contre les Allemands sur les territoires de Russie, de Biélorussie, de Lituanie et de Prusse orientale ? Qui se souvient des 99 pilotes qui ont formé ses rangs ? De leurs 869 combats aériens, de leurs 273 victoires confirmées et de leurs destinées ? Qui sait comment ils ont été formés ? Comment ils ont combattu dans des conditions climatiques souvent extrêmes ? »

Telles sont les questions auxquelles Stéphane Simonnet se propose de répondre dans cet ouvrage. Docteur en Histoire, chercheur à l’Université de Caen et ancien directeur scientifique du Mémorial de Caen, Stéphane Simonnet a consacré sa thèse au Commando Kieffer. Auteur de plusieurs ouvrages sur la Seconde Guerre mondiale, il a notamment publié Commandant Kieffer, le Français du Jour J (2012), Les 177 Français du Jour J (2014), Maquis et Maquisards (2015), La Résistance en armes, 1942-1944 (2015), Les combats oubliés de la Libération, les poches de l’Atlantique (2015), Sur les traces du Commando Kieffer en Normandie (2017). Il est membre du Conseil scientifique de la Fondation de la France Libre et depuis 2015 à la tête d’Histo Facto, agence en charge du développement de projets muséographiques liés à la Seconde Guerre mondiale

S’appuyant sur des archives issues des fonds du Service historique de la défense de Vincennes, du Musée de l’Ordre de la Libération, et des archives de la Fondation de la France Libre, sur le Journal de marche du régiment Normandie-Niémen, sur le Fonds iconographique Igor Eichenbaum (sous-lieutenant qui a réalisé 3000 photographies du régiment) et sur celui de l’ECPAD (Etablissement de Communication et de Production Audiovisuelle de la Défense), Stéphane Simonnet nous livre un ouvrage relativement bref mais complet, très richement illustré d’environ 80 photographies, qui sont plus que des illustrations car elles apportent beaucoup à la connaissance des réalités vécues par les pilotes et les mécaniciens.

Le livre est structuré en six chapitres chronologiques, chaque chapitre étant composé sur le même mode, efficace et pédagogique : la première page est une synthèse du chapitre qui expose l’essentiel avec clarté et précision ; les suivantes sont des développements des faits principaux, des gros plans sur des divers aspects, des biographies, avec un complément photographique solide. On trouve en annexe une carte localisant le parcours de l’escadrille devenue régiment, la liste des 21 Compagnons de la Libération du Régiment, dont 12 sont morts pour la France, la bibliographie et les sources.

Les origines et la naissance de l’escadrille Normandie (février-novembre 1942)

Deux hommes surent convaincre le général de Gaulle d’envoyer des pilotes français combattre aux côtés de l’Armée rouge sur le front oriental : Charles Luguet et Albert Mirlesse. Le lieutenant-colonel Luguet, ex attaché militaire de l’ambassade de France à Moscou, a rallié l’état-major de la France libre à Londres le 1er décembre 1941. Le capitaine Mirlesse, d’origine russe, s’est engagé dans les Forces aériennes françaises libres (FAFL) dans l’été 1940 avant d’être affecté au 2e bureau de l’Air à Londres. Les deux hommes se sont rencontrés à Londres et sont parvenus à convaincre le général Valin, commandant les FAFL d’envoyer une force militaire française en URSS. De Gaulle accepte d’autant plus facilement l’idée qu’il veut équilibrer les alliances de la France libre et être présent sur tous les fronts.

La création de l’escadrille Normandie est le résultat de longues négociations entre la France libre et les autorités soviétiques, entreprises en février 1942. En juin, le général Valin confirme la création de l’unité aérienne française, le « Groupe de chasse 3 », et désigne les commandants Pouliquen et Tulasne pour en assurer le commandement, le premier (qui a combattu en Libye et en Egypte) sur le plan administratif, le second sur le plan opérationnel.

Le 1er septembre 1942, la liste des 62 premiers volontaires, pilotes, mécaniciens et administratifs,  validée par l’état-major FAFL, est envoyée aux autorités soviétiques pour approbation. Les 14 pilotes sont tous très jeunes (entre 21 et 31 ans) et fortement motivés. Ce sont les meilleurs éléments des FAFL qui ont été sélectionnés. Ils viennent d’Angleterre, de Damas, du Liban, et se regroupent sur la base de Rayak au Liban. Après une remise d’insigne aux armes du nouveau groupe baptisé « Normandie », le détachement français entame le 12 novembre 1942 son long périple vers l’URSS, en train et en avion, via Bagdad, Bassorah, Téhéran puis Bakou. Le 29 novembre ils arrivent sur la base d’Ivanovo, à 250 km au nord-est de Moscou, pour commencer leur entrainement au sein de l’aviation de chasse russe. Le dépaysement est total, tout est blanc, gelé, figé dans l’hiver russe.

Apprendre à combattre avec les Russes (décembre 1942-mars 1943)

La mission des volontaires français est de se mettre au service de la chasse soviétique au sein de la 1ère Armée aérienne qui doit défendre le front de Moscou. Cette armée soutient au sol les combats terrestres de l’Armée rouge qui a repris l’offensive et qui ne va plus cesser d’avancer vers l’ouest après la victoire de Stalingrad en février 1943. L’adaptation est difficile pour les pilotes et pour les mécaniciens habitués jusqu’ici aux combats dans le ciel d’Angleterre ou au dessus des déserts. Il leur faut prendre en main un nouvel avion (ils ont choisi un avion soviétique, le Yakoviev ou Yak-1, construit depuis les années 1930 sous licence française Hispano-Suiza), apprendre de nouvelles techniques de combat (il ne faut pas voler seul au risque de perdre tout point de repère au-dessus des immensités blanches ; il faut donc apprendre à voler aux instruments et à voler en groupe avec un système de couverture mutuelle), il leur faut aussi apprendre les rudiments de la langue russe, s’adapter au grand froid, accepter que les missions soient fixées par le commandement russe. Ce sont en effet les Russes qui attribuent les avions, livrent le carburant et les pièces détachées, entretiennent les infrastructures, fournissent l’intégralité des mécaniciens à partir d’août 1943.

Durant ces quatre mois, ils enchaînent les entraînements, revêtus de canadiennes, de bonnets de fourrure et de bottes de feutre. Ils suivent des cours de mécanique, d’armement, de russe. Ils ont le droit de sortir en ville, où ils sont les seuls étrangers, objets de sympathie. Autour d’eux gravitent tout un ensemble de personnels russes qui assurent la logistique, y compris du personnel féminin, couturières, radio-télégraphistes, serveuses, cuisinières. Néanmoins une tenue correcte est exigée, dans tous les sens du terme : les Français doivent être irréprochables, ce sont en quelque sorte des ambassadeurs de la France, de la France libre aussi ; les liaisons avec les jeunes filles et femmes russes sont strictement contrôlées et ne peuvent être que très épisodiques. Lors de l’inspection du 20 mars 1943, le commandement russe fixe le départ du groupe pour le front au 22 mars, avec une nouvelle base établie près de Kalouga, au sud de Moscou. A la veille de sa première campagne militaire, le groupe aligne 14 avions, 14 pilotes et 42 mécaniciens.

Combats en Russie (avril-juillet 1943)

Pouliquen a quitté le groupe Normandie, laissant seul aux commandes son adjoint le commandant Tulasne, qui a commandé une unité de chasse au Liban et va démontrer « ses qualités de meneur d’hommes et de chef d’escadrille hors pair ». L’escadrille part au combat avec 15 pilotes aguerris, rejoints en mai 1943 par les premiers renforts, une vingtaine de pilotes supplémentaires. « En étoffant ses rangs et en multipliant ses missions, l’unité française allait montrer cependant ses limites. Ses effectifs toujours sur la corde raide -privés de volontaires expérimentés capables de combler ses pertes régulières- ne lui permettent plus à partir de l’été 1943 d’assumer l’entretien, la préparation et les réparations de ses Yak. A tel point qu’il faudra que l’escadrille se sépare, la mort dans l’âme, de ses mécanos aussitôt remplacés par des techniciens russes plus nombreux, mais aussi plus résistants aux conditions climatiques extrêmes. Cette séparation entre les pilotes et leurs mécaniciens, engagés ensemble en novembre 1942, constitue un tournant dans l’histoire du Normandie. »

Les pilotes français escortent des bombardiers russes qui pilonnent les ponts, les voies ferrées, les gares et les aérodromes pour empêcher la progression au sol des troupes allemandes. Le 13 avril 1943, trois pilotes français trouvent la mort dans leurs avions abattus. Les missions se multiplient, jusqu’à plus d’une dizaine par jour. Les hommes sont harassés et doivent être envoyés au repos début juin. Le général Valin confie à Pierre Pouyade la mission de créer une seconde escadrille au sein du groupe Normandie. Il arrive le 9 juin. « Commandant d’escadrille  à la forte réputation et au caractère bien trempé, cet homme de 32 ans, camarade de promo de Jean Tulasne à Saint-Cyr, ancien de la campagne de France » a combattu en Indochine où il a été fait prisonnier, s’est évadé et a rejoint Londres après un périple de quatre mois et 40 000 kilomètres. Douze nouveaux Yak-9 sont livrés.

Les Allemands déclenchent le 5 juillet 1943 l’opération Citadelle, vaste offensive pour réduire le saillant de Koursk. L’attaque s’enlise et les Soviétiques passent à l’offensive dans le secteur d’Orel. Les combats aériens sont d’une grande intensité. Le 17 juillet 1943, Jean Tulasne est porté disparu. Du 13 au 17 juillet 1943, le groupe Normandie accomplit 122 missions de guerre, abat 17 avions ennemis et perd six pilotes. « Un an après leur arrivée en Russie, lorsque les Yak sont mis à l’abri en novembre 1943 lors du repli hivernal sur l’aérodrome de Toula, seuls cinq pilotes sur les quatorze premiers volontaires seront encore en vie… C’est dire l’ampleur du sacrifice des Français. »

Combats en Biélorussie et en Lituanie (août 1943-décembre 1944)

Normandie prend ses quartiers d’hiver à Toula, à 180 km au sud de Moscou. Grâce au renfort d’une cinquantaine de pilotes, ce n’est plus un groupe de chasse mais un régiment de chasse, composé désormais de quatre escadrilles. Pendant sept mois, en vue de la prochaine campagne prévue au printemps, les pilotes enchaînent les entraînements. Le 25 mai 1944, le régiment et ses 62 pilotes quittent ses baraquements de Toula pour s’envoler vers Doubrovka, entre Smolensk et Minsk, avec 40 avions neufs.

« Normandie prend une part active à la reconquête soviétique, appuyant au sol les grandes offensives lancées dès le 23 juin 1944 sur Vitebsk, Orcha, Borissov, Minsk ». Le front est percé, la base du régiment doit se déplacer de 400 km vers l’ouest, à Mikountani, entre Vilno et Alitous. Le 16 octobre 1944 marque le début de l’offensive sur la Prusse-Orientale, en particulier sur Königsbeg. Les missions des Français sont de deux sortes : la protection de bombardiers russes et la couverture aérienne de l’offensive au sol. Les pilotes réalisent une  centaine de sortie au cours de la journée du 16 octobre, abattant 29 avions ennemis sans connaître de pertes. Le 27 novembre 1944, Normandie est la première unité française à atteindre le territoire allemand. C’est ce jour là aussi que, suite à une proposition de Staline, le régiment Normandie devient « Normandie-Niémen ». Le 9 décembre 1944, le régiment est présenté à Moscou au général de Gaulle qui épingle la croix de la Libération sur le fanion du régiment.

Combats en Prusse-Orientale (janvier-mai 1945)

A la veille de la troisième campagne militaire de Normandie-Niémen, c’est désormais Louis Delfino, arrivé au groupe en février 1944, qui dirige Normandie-Niémen en remplacement de Pierre Pouyade, gravement blessé dans un accident de voiture en France, alors qu’il était en permission. La campagne de 1945 se déroule au-dessus du territoire du Reich. Dans les airs comme à terre, la supériorité numérique soviétique est énorrme : 18 contre 1. Les pilotes français ne volent plus sur des Yak-9, mais sur des Yak-3, nouvel avion de chasse tout juste sorti des ateliers Yakoviev et réservé aux unités d’élite de l’aviation militaire soviétique. Les missions militaires des pilotes français se multiplient. Les ultimes victoires du régiment sont acquises au printemps 1945 ; le dernier avion allemand est abattu le 12 avril. Cette troisième  campagne est marquée par 72 victoires aériennes confirmées, et la mort de neuf pilotes.

Avec 273 victoires aériennes au total, Normandie-Niémen est cité à l’ordre du jour de Staline, décoré de l’ordre du Drapeau rouge, honoré de compter dans ses rangs quatre pilotes élevés à la dignité de « Héros de l’Union soviétique ». Sur un total de 99 pilotes, 42 sont morts pour la France. Le régiment français a payé un très lourd tribut. Pour le remercier, Staline lui fait don de ses 40 avions Yak-3 « qu’une foule, venue nombreuse acclamer ses héros, verra se poser quelques jours plus tard sur le tarmac de l’aéroport du Bourget (…) Cette dernière mise en scène grandiose et organisée sur le territoire d’une France libérée clôt l’épopée du Normandie-Niémen ».

Mémoire et pérennité du Normandie-Niémen

Cinquante ans après son départ en Russie, Normandie-Niémen s’est vu consacrer un musée lui rendant hommage. Il fut inauguré en septembre 1992, aux Andelys, dans l’Eure. Devenu Mémorial Normandie-Niémen en 2005, il fut transféré au musée de l’air et de l’Espace du Bourget et fut inauguré le 4 juin 2015.

Sur le plan militaire, Normandie-Niémen ne fut pas dissous après la guerre, mais transformé. Il devint le groupe de chasse 2/6 et participa à la guerre d’Indochine, puis à la guerre d’Algérie. Après la guerre d’Algérie, devenu escadron de chasse 2/30, il retrouva ses quartiers en France à Orange, puis à Reims où ses premiers Mirages lui furent livrés en 1993, puis à Colmar, sous l’appellation « escadron de chasse 1/13 ». Il participa dans le cadre de l’ONU, à des opérations de maintien de la paix au Rwanda, en Bosnie, puis au Kosovo, aux côtés des forces stratégiques de l’OTAN.

« Mis en sommeil en juillet 2009 puis de nouveau opérationnel sur avion Rafale le 25 juin 2012 sur la base aérienne 118 de Mont-de-Marsan, le régiment de chasse 2/30 Normandie-Niémen porte aujourd’hui le souvenir de l’action héroïque de son prédécesseur, plus de quatre-vingts ans après sa création en 1942 au Liban. »

© Joël Drogland pour les Clionautes