Notice de l’éditeur : « Tonnelier originaire de l’Aude, Louis Barthas est envoyé au front dès 1914. Démobilisé en 1919, il met au propre ses notes prises tout au long du conflit. Militant socialiste et écrivain à son insu, le caporal Barthas a observé jour après jour la vie dans les tranchées : les rats, la boue, les bombes…
Avec une plume extraordinaire et un étonnant sens de l’humour, il décrit les poilus livrés en masse à une mort anonyme, les chefs assoiffés de gloire, mais aussi les Allemands, qu’on appelle « ennemis » mais avec lesquels on fraternise à l’abri des regards.
Publiés aux éditions Maspero en 1978, les Carnets de guerre de Louis Barthas sont devenus un classique, traduit dans de nombreux pays. Fredman met son trait au service de cette œuvre unique. Composée d’extraits soigneusement sélectionnés, respectant l’esprit et la lettre des Carnets originaux, son adaptation graphique donne une nouvelle vie à ce témoignage exceptionnel ».

 

Il y a quarante ans, en 1978 paraissaient les carnets de guerre du tonnelier de Peyriac, Louis Barthas, qui avait patiemment consigné ses souvenirs dans dix-neuf cahiers, soient 1 732 pages. Soixante années après la fin de la première guerre mondiale, cette publication devenait l’un des témoignages les plus marquants sur le conflit, vu du côté français. Et aussi l’un des plus poignants, tant Louis Barthas s’est attaché à décrire la guerre telle qu’il l’avait vécue, en y mettant toute son âme et ses convictions. Socialiste pacifiste avant juillet 1914, il ne cesse de l’être malgré le ralliements des dirigeants de la SFIO à l’Union sacrée : il nous montre la communauté de souffrance qui unit les soldats, quelle que soit leur nationalité, mais pas quel que soit le grade, qui conduira à des scènes de fraternisation ou de neutralité bienveillante. La compassion des prisonniers allemands à l’égard de son unité de territoriaux qui part au front, après l’hécatombe de la fin de l’été 1914, est particulièrement éclairante : eux savent ce que ces relativement vieux mobilisés vont subir.

C’est aussi sous cet angle que Louis Barthas apprécie les faits et gestes de la hiérarchie militaire. Il nous en montre sans fard l’arrogance et l’impéritie : faute d’avoir disparues, elles sont une caractéristique de l’institution militaire — s’il n’y avait qu’elle… —, avec toutes les conséquences meurtrières qu’elles ont entraînées. Le regard de Louis Barthas est d’autant plus féroce qu’il est resté au niveau des hommes du rang et qu’il a réchappé au grand massacre : rares sont les gradés qui trouvent grâce à ses yeux. Ses sardines de caporal, acquises, perdues (à sa grande satisfaction) puis réattribuées, ne changent rien à l’affaire : il conserve une liberté de ton, avec toute la réserve nécessaire, dont peu d’ouvrages autobiographiques se font l’écho. L’âge qu’il a au moment où la guerre se déclenche — il est né en 1879 —, explique peut-être sa fermeté prudente à l’égard des gradés. À l’heure où il est de bon ton de célébrer sans les distinguer autorité et autoritarisme, les relations de Louis Barthas constituent un témoignage indispensable : celui d’un homme libre et qui entend bien le demeurer.

Le travail de Fredman s’appuie sur une partie des Carnets. Il serait facile de lui reprocher la sélection faite, ce qui serait commencer à faire preuve de mauvaise foi : il a agi avec toute la sensibilité d’un dessinateur de 2018. Car le choix des épisodes, pour difficile qu’il ait pu être dans la masse d’informations qu’a rapportée Louis Barthas, rend particulièrement bien compte des quatre années de guerre qu’il a subi. On pourra juger que le dessin de Fredman est loin d’un Jacques Tardi — qui viendra forcément à l’esprit au moment de saisir le livre, plus réaliste peut-être — mais qu’est-ce que cela veut dire ? Le choix des couleurs, limitées à des aplats aux teintes sombres comme le montre la couverture, contribue à bien rendre l’oppression qui submerge les hommes, et leur impuissance face à l’engrenage guerrier. Aussi, il ne faut pas hésiter à dire que cela fait de l’adaptation de Fredman l’une des meilleures bandes dessinées qu’il soit sur la première guerre mondiale. Le résultat est particulièrement saisissant et puissant, à telle enseigne que le lecteur devra parfois refermer l’ouvrage pour laisser retomber l’émotion qui le saisira. Il serait vraiment présomptueux de faire un rempart de la masse de ce qu’on aura pu voir, lire et entendre sur le sujet… Cela ne doit cependant pas nourrir de réticences à livrer ces Carnets à un public scolaire : témoignage d’un homme de conviction, ils sont aussi celui d’un humaniste.


Frédéric Stévenot, pour Les Clionautes