Dans son ouvrage Les échos de la Terreur – Vérités d’un mensonge d’État 1794 – 2001, Jean-Clément Martin nous rappelle que nous vivons une époque où les menaces, le terrorisme, réaniment nos lointains souvenirs et nous interrogent sur le rôle de la terreur dans notre histoire. Quelle place peut-on donner à « la Terreur » de 1794 pour comprendre notre époque.

L’auteur décrit comment « la Terreur » a été produite, inventée en 1794 après la mort de Robespierre. Cette fabrication de toutes pièces avait pour but – et a réussi – de le rendre responsable des violences perpétrées. Cette invention s’est ainsi progressivement imposée, pendant près de deux siècles, parce qu’elle satisfaisait tout autant une ambiance crépusculaire qu’une aspiration au sublime, voire à l’enthousiasme. La Terreur, celle de 1794, a dressé le canevas d’une nouvelle philosophie de l’Histoire nimbée de métaphysique et de spiritualité. Pour autant, le débat entre experts sur la Terreur de la Révolution française continue. Le livre de Jean-Clément Martin nous propose une enquête sur deux cents ans de discussions, de représentations et de réflexions autour de cette légende politique sur laquelle s’est fondée notre conscience politique nationale.

Jean-Clément Martin est professeur émérite à l’université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne, ancien directeur de l’institut d’Histoire de la Révolution française et a consacré de nombreux ouvrages à la Révolution française comme à la Contre-Révolution et à leurs mémoires.

Le présent livre répond à diverses interrogations : la Terreur de 1794 est-elle encore notre contemporaine ? Ne doit-t-on pas revenir sur les fondements de cet événement et les conditions dans lesquels il s’est constitué ? Enfin, pourquoi les termes terreur et terroriste n’ont jamais été clairement explicités ? Comme l’a précisé l’auteur dans d’autres ouvrages, l’invention de « la Terreur » résulte d’une période pour dénoncer une pratique de gouvernement et l’identifier à un homme, Robespierre. Cette invention se situe dans un laps de temps très court, à savoir dès le lendemain de la mort de Robespierre et le mois d’août 1794 par les vainqueurs de Robespierre et en particulier de Jean-Lambert Tallien, (1767 – 1820), ancien Montagnard, qui en est à l’origine. Le moment « Thermidor » ne fut, pour l’auteur, qu’une révolution de palais sans retour à la démocratie, qu’il n’y a pas eu de sortie violente de la Révolution mais dénonciation d’un groupe accusé de « terroriste ». L’invention sociale de « la Terreur » est une réussite puisqu’elle a perduré jusqu’à nos jours et fixé dans la mémoire collective un Robespierre terroriste en puissance. Ce sont par conséquent les contemporains qui ont imposé cette « norme », avec toutes les difficultés auxquelles l’historien doit faire face pour démontrer les antagonismes, le fantasme et le réel. L’auteur a donc replacé « la Terreur » dans une chronologie, l’a décrite dans ses diverses configurations. La grande plasticité de cette période implique de lire cette histoire à rebours, de façon presque généalogique.

Deux autres grandes questions traversent ce livre : Comment expliquer la réussite et le succès de Jean-Lambert Tallien à l’époque et jusqu’à nos jours ? Peut-on raisonner et établir un début de vérité sur ce seul personnage ? Les manipulations de Tallien et de ses alliés étaient bien réelles mais il faut néanmoins se « réconcilier avec le faux » et citer Pierre Laborie  pour ses travaux à propos de la Seconde Guerre mondiale : « le rôle de l’historien n’est pas seulement de distinguer la mémoire de l’histoire, de séparer le vrai du faux, mais de faire de cette mémoire un objet d’histoire, de s’interroger sur l’usage du faux comme du vrai et sur le sens que les acteurs veulent ainsi donner au passé et à leur passé. ». Jean-Clément Martin prolonge aussi l’interrogation de François Furet sur le jour qui avait ouvert la Révolution. Il estimait que la « dénivellation » s’était produite le 17 juin 1789 plus qu’au 14 juillet ou le 4 août car l’Assemblée nationale constituante avait fait entrer, ce jour-là, le pays dans un régime parlementaire. C’est pour cela que ce livre revient sur la naissance au XVIIIe siècle de la dénomination « la Terreur » avant d’en étudier l’emploi dans les deux siècles qui suivent. Trois périodes sont ainsi concernées : 1789 à 1794, le tournant de 1794 puis les deux ans qui suivirent où les artistes, auteurs, peintres ont décliné à loisir la période funeste de « la Terreur ».

Jean-Clément Martin a établi, factuellement, les étapes qui ont permis à « la Terreur » de devenir cette réalité particulière. Cette fiction a donné un sens nouveau aux années qui venaient de s’écouler et imposé une lecture politique de l’emploi de la violence révolutionnaire. Son succès est dû au rapport de forces qui s’établit à la fin de 1794, ainsi qu’aux mutations culturelles qui sont en train de s’accomplir et auxquelles elle participe. Son ouvrage, paru en 2017, s’inscrit aussi dans un déplacement d’échelle et de perspectives. Selon l’auteur « c’est l’intérêt de l’histoire, disciple au statu incertain ; c’est là qu’elle rencontre sa limite la plus brutale, lorsque la réflexion se mène sur un événement mal établi, voire volontairement déformé. ». C’est en ce sens que « la Terreur » a perduré comme un mensonge d’État jusqu’à nos jours.

Bertrand Lamon

pour les Clionautes