Lorsqu’en décembre 1887 paraît « Le guide touristique de La Côte d’Azur » signé Stéphen Liégard, c’est la première mention de cet espace géographique. Si cet ancien homme politique crée le mot, c’est qu’auparavant, il n’en était nullement besoin. Son ouvrage rencontre un véritable succès. Il permet de mesurer combien, depuis cette époque, les voyageurs se sont accaparé ce littoral et son arrière-pays. Ralph Schor, dans cette somme, démontre comment ce bout de terre française, sur 250 ans, est devenu le décor de nombre d’œuvres littéraires et de leurs auteurs.
Le temps d’avant
Jusqu’au milieu du XIXe siècle, la Côte d’Azur est un territoire en retrait. En effet, il faut 12 jours de diligence pour rallier Nice depuis Paris et 10 à 18 heures de mer (selon la météo) pour la traversée Marseille-Nice. Mais déjà, la région est considérée comme « un chef-d’œuvre de la nature » avant d’être celui des écrivains. Les rares étrangers qui s’y rendent s’émerveillent de ce cadre. Les superlatifs sont de mise. La montagne impressionne. Quand les Alpes sont couvertes de neige, elles semblent offrir un bouclier protecteur et peu visité : trop hautes, trop isolées, infranchissables. La mer, infiniment bleue, subjugue. Les orangers étonnent. Parfois, il est possible pour le visiteur d’apercevoir au loin le littoral corse.
Souvent, les auteurs étrangers portent un regard bien acerbe sur les populations locales. Parfois, le déterminisme géographique prime. Si les montagnards sont endurants, les femmes se flétrissent vite ! La misère et la malpropreté dominent aussi bien le vieux Nice que le moindre village. Tous notent la bonne humeur et l’indolence de ces méridionaux qui vivent dans des conditions difficiles. Leur foi, parfois extravertie, remplit des pages de ces écrivains étrangers qui vivent entre eux. Le printemps perpétuel, la symphonie des couleurs semblent adoucir le quotidien. Nietzsche s’y installe l’hiver, comme nombre d’écrivains qui fuient la saison estivale au climat trop rude. Une autre époque pour la région.
Au fil des saisons
La révolution des transports marque « l’entrée dans l’ère moderne » ainsi que l’écrit Ralph Schor. En effet, devenue accessible par le chemin de fer, la Côte d’Azur peut enfin se développer. Il faut construire, et pas pour n’importe qui. Ainsi que l’écrit James Baldwin : « La Côte d’Azur en hiver, est le séjour favori des gens riches. » Désormais, d’innombrables personnalités s’y côtoient. Stars en tout genre, têtes couronnées, artistes et écrivains séjournent sur ce littoral français prisé. Scott Fitzgerald place ses héros dans les nouveaux palaces. Simenon fait figurer La promenade des Anglais dans « La Fuite de monsieur Monde » (1945). Non loin de là, les plus riches construisent des villas éblouissantes et s’amusent dans les casinos, au spectacle, dans les Salons… Le mythe est né.
Il s’accentue avec l’appropriation des bains de mer et du bronzage. C’est, tout à la fois, un havre pour les soldats de la Première Guerre mondiale et les Américains qui en construisent l’image. Ainsi, le compositeur Cole Porter, dès 1922, et le couple Fitzgerald évoquent la douceur de vivre et les excès de « la génération perdue ». Cette dernière semble se noyer dans le bruit et la surpopulation estivale. Pourtant, Louis Stevenson trouve encore des pensions peu chères. Apollinaire apprécie l’authenticité des hommes et des lieux. Joseph Conrad, dans « La Veuve Bosca » (1933), porte son regard sur les méridionaux oubliés ailleurs. Si la modernité est appréciée, la démocratisation de la Côte d’Azur est le plus souvent critiquée par une élite plus ancienne et installée.
Deux visages
Dès le XVIIIe siècle, le sud de la France est une résidence thérapeutique. Les écrivains soignent leurs affections pulmonaires dans ce paradis hivernal. S. Maugham, Tolstoï, Stevenson mais aussi des milliers d’anonymes, forment parfois une « ambiance sinistre », un « rendez-vous des mourants » sur la Riviera pour les riches oisifs venus s’amuser. La Côte d’Azur est aussi « un havre qui efface tous les tourments » ; elle soigne les âmes souffrantes. Cependant, pour quelques-uns, la Côte d’Azur est un lieu de perdition. L’extravagance et la débauche règnent dans ce territoire où les écrivains sont à l’abri. Les excès sexuels, le jeu, l’alcool se pratiquent aux yeux de tous et sans crainte. Ernest Hemingway dans l’inachevé « Le Jardin d’Éden », raconte de l’intérieur cette histoire.
Pour d’autres, bien au contraire, Simenon dans « Liberty Bar » (1932) place le commissaire Maigret dans une sensation de vacances. De Ernst Jünger à Romain Gary en passant par Henry Miller, tous sont emportés par le cadre naturel. Aldous Huxley y voit une expérience magique. Stevenson va même, comme d’autres, acheter une villa et poser ses bagages. La Côte d’Azur accueille et inspire de nombreux réfugiés en ce début de XXe siècle. Les Russes forment la plus grosse communauté autour de Bormes-les-Mimosas. Les Allemands et les Autrichiens, tels Thomas et Heinrich Mann s’y sentent protégés. Cependant, cette société cosmopolite trouve la même inspiration sur ce littoral méditerranéen. S’ils ne forment pas une école littéraire, ils composent une communauté heureuse.
Les derniers mots de Ralph Schor rappellent que la Côte d’Azur est » le lieu de tous les commencements « . De tout temps, elle a rendu les écrivains heureux d’y vivre et a inspiré leurs œuvres.



