Frédéric Régent est un historien exercé, spécialiste du monde des esclaves dans les Antilles françaises. Il s’appuie ici sur ses propres publications antérieures, ses propres travaux de recherche ainsi que ses lectures et des sources d’archives pour traiter de l’histoire des esclaves affranchis.
Le titre est un peu réducteur et dissimule la grande richesse de l’ouvrage : il propose en réalité une histoire longue de l’esclavage, du sort des esclaves captifs, transportés puis libérés et intégrés dans les sociétés coloniales ou métropolitaines du XIVe au XIXe siècle. Il ne traite donc pas que des esclaves affranchis ! C’est ce qui rend le livre particulièrement complet.
L’Histoire des esclaves affranchis est un excellent accompagnement de l’ouvrage Born in Blackness : Africa, Africans, and the Making of the Modern World, 1471 to the Second World War (traduit en français Noires origines : L’Afrique et la création du monde moderne, 1471-1945) de l’historien américain Howard French qui rend à l’Afrique et aux Africains leur place centrale dans le développement du paysage colonial et du monde moderne.
Une histoire concrète, complexe et évolutive, qu’une écriture claire rend limpide et agréable à suivre
Prenons l’exemple de la première partie.
La première partie est très claire. Elle s’intitule « Le temps des genèses : XIVe-XVIIe siècles » et est découpée ainsi :
- Frédéric Régent présente longuement les pratiques de l’esclavage. Le lecteur y trouvera donc une histoire précise du développement de l’esclavage et de la traite méditerranéenne puis atlantique du XIVe au XVIe siècle (chapitre 1) ;
- Ce contexte posé lui qui permet ensuite de se concentrer sur les pratiques de l’esclavage amérindien et africain ainsi que sur les métissages biologiques et culturels dans des sociétés qui ne sont pas encore segmentées dans les colonies européennes d’Amérique (chapitre 2) ;
- Il peut terminer son développement en suivant ce que deviennent les anciens esclaves une fois leur liberté acquise (chapitre 3).
Dès le départ, l’auteur rappelle que la société chrétienne occidentale employait des esclaves et des affranchis africains ou caucasiens. C’est la conséquence de la Peste noire (1347-1352) qui a entraîné une forte chute du nombre de travailleurs en Occident. Les employeurs se sont donc reposés sur les marchands italiens (en particulier les Génois) qui leur ont fourni la main d’œuvre dont ils avaient besoin en achetant des esclaves au Maroc et surtout en mer Noire. Certains de ces esclaves (Blancs comme Noirs) ont d’ailleurs accompagné les conquistadors et ont été secrétaires, domestiques ou même soldats dans les différentes phases de la conquête de l’Amérique.
Le courant d’approvisionnement se tarissant après la prise de Constantinople par les Ottomans (1453), les Portugais ont recherché de nouvelles routes afin de s’approvisionner directement en Afrique de l’Ouest : c’est le début des rafles portugaises, entre 1441 et 1471. Les Espagnols, eux, une fois à Hispaniola puis en Amérique centrale, capturent des Amérindiens qu’ils répartissent dans des encomiendas et les obligent au travail forcé jusqu’à ce que le Pape et Charles Quint ne décident de les protéger (1537 et 1542). Ce sont alors les Africains qui deviennent la seule force de travail servile en Amérique : le besoin en esclaves est démultiplié au même moment, alors que se développe l’économie de plantation.
L’affranchissement au cœur de la complexité des sociétés coloniales
Frédéric Régent détaille ensuite les différentes formes et raisons de l’affranchissement des esclaves :
- Par testament du maître (la charité en échange du Salut après la mort)
- Après quelques années de service domestique rendu
- Pour se débarrasser d’un poids (esclave malade, estropié, enceinte)
- Pour libérer les enfants conçus avec une esclave concubine
- Pour gagner de l’argent (lorsque les esclaves rachètent leur liberté)
- Par affection
- Par le mariage de l’esclave avec une femme libre
- Par la volonté de l’Etat colonial, en remerciement d’une tâche ou d’un service rendu (la dénonciation d’un complot, d’un marronnage, ou pour le service dans l’armée ou la milice)
« Dans l’horreur de l’esclavage, les rapports humains dépassent la rigidité d’un système effroyable. L’analyse du phénomène d’affranchissement permet de remettre en cause une représentation binaire et manichéenne de la société esclavagiste, pour révéler sa complexité et ses contradictions. Par l’affranchissement, le maître reconnaît la dignité d’homme à son ancien esclave. Rares sont les familles de colons qui n’accordent pas la liberté à un ou à quelques esclaves » (p. 102-103).
Tout ceci est très bien décrit par Frédéric Régent.
Le préjugé de couleur est une construction
Au milieu du XVIe siècle, cependant, les Espagnols sont les premiers à prendre des mesures :
- Pour limiter les affranchissements
- Pour limiter les métissages
- Pour créer une séparation franche entre Blancs, mulâtres, métis, libres de couleur et esclaves
L’apport majeur de l’ouvrage est de montrer qu’avant le XVIIe siècle avancé, les statuts sociaux ont une faible importance. Chacun pouvait naviguer dans une hiérarchie sociale très lâche, encore peu hiérarchisée. Puisque les affranchissements étaient courants, les premiers esclaves amérindiens ou les premiers esclaves africains pouvaient accéder à la liberté et cohabiter avec leurs anciens maîtres, bénéficier d’une condition quasi-égale à eux, dans l’accès à la propriété foncière, au droit notarié, au mariage, à l’exercice des fonctions publiques.
Le statut hiérarchisé entre Blancs, Amérindiens, métis, mulâtres, affranchis, libres de couleur, Nègres… ne se définit que très lentement. Il naît en péninsule ibérique au cours du XVIe siècle, puis en France et en Angleterre dans le dernier quart du XVIIe siècle, et enfin en Hollande au XVIIIe siècle.
L’objectif, comme le montre bien Frédéric Régent dans la deuxième partie (« Le temps des préjugés : XVIIe-XVIIIe siècles), est de renforcer les hiérarchies et d’assigner à tout le monde une place et un statut.
Ce changement majeur est lié au renforcement des sociétés aristocratiques, très hiérarchisées, dans les sociétés royales européennes. C’est dans la péninsule ibérique qu’est née, au XVIe siècle, l’obsession majeure de la « pureté du sang ». Dans toutes les monarchies, l’absolutisme se renforce et la société se segmente autour de prétendus privilèges. Le préjugé de couleur naît en rapport avec le préjugé de sang. Les autorités coloniales reconnaissent partout que tous les gens de couleur ne sont pas toujours des esclaves : beaucoup possèdent des papiers prouvant leur affranchissement. Les libres de couleur sont d’ailleurs utiles au bon fonctionnement des colonies (par exemple dans la milice, dans la marine, dans l’artisanat, dans l’industrie ou dans le commerce). Mais leur liberté est différente de celle des colons : elle ne peut pas leur accorder les mêmes possibilités qu’aux Blancs. Le préjugé religieux (la malédiction de Cham) s’ajoute à cette conception discriminatoire. Dès lors, tous les Noirs (qu’ils soient esclaves, affranchis ou libres de naissance) sont assimilés à une catégorie inférieure à celle des Blancs.
« Il faut le souligner : cette ségrégation n’est jamais le résultat d’un refus de servir ensemble ; la séparation n’est pas pensée par les contemporains selon un principe d’exclusion, mais selon un principe partagé de hiérarchie (chacun à son rang). Or, cette hiérarchisation du corps social implique aussi des formes d’inclusion sociale et civique des libres de couleur, pensés comme des subalternes » (p. 115).
Un autre phénomène qui conduit les colons à inférioriser les autres populations est la crainte des révoltes. Au XVIIIe siècle en particulier, dans les colonies françaises ou anglaises, les autorités craignent les rumeurs avertissant que des libres de couleur s’allient entre eux pour fomenter une révolte politique, ou s’emparent du pouvoir en devenant la population majoritaire des colonies. Or, le capitalisme de plantation a besoin d’une main d’œuvre servile très importante ; elle n’a pas besoin d’affranchis.
Un autre phénomène lié à l’absolutisme des métropoles est qu’en limitant par la loi le pouvoir des propriétaires à affranchir leurs propres esclaves, la monarchie absolue contrôle également les maîtres.
Le préjugé de couleur n’est donc pas un donné inné : c’est une représentation qui se construit peu à peu en réponse à un contexte politique, économique et sociétal particulier. Cette construction est également différenciée selon le contexte urbain (où les esclaves domestiques ou artisans sont davantage respectés et s’intègrent plus facilement car ils sont plus éduqués et cultivés) ou rural (les esclaves des plantations ne bénéficient pas de la même reconnaissance, même s’il faut distinguer les esclaves des champs des autres esclaves de la plantation). Ce qui rassemble tous les contextes, c’est qu’une fois défini, le préjugé de couleur n’a ensuite fait que se renforcer avec le temps, même après les abolitions du XIXe siècle.
Des mesures de ségrégation variées
« Chaque fois que la couleur devient centrale aux Amériques, elle s’impose comme une ressource discriminante afin de fixer les limites théoriques à l’ascension sociale des nouvelles élites locales » (p. 120).
A partir de la fin du XVIe siècle et tout au long du XVIIe siècle, dans toutes les colonies européennes, des mesures de ségrégation sont décidées par les pouvoirs politiques locaux ou en métropole. Frédéric Régent en énumère une longue liste, nation après nation. Les mêmes mesures sont souvent copiées d’une colonie à l’autre.
Par exemple, les milices noires peuvent être interdites, ou bien conservées dans le but de distinguer les milites aristocratiques blanches. L’accès aux confréries est limité aux populations de couleur, ou bien les libres de couleur doivent avoir leur propre confrérie pour ne pas être mélangées aux autres populations. Dans les recensements, on sépare et on catégorise les populations selon leur couleur de peau… Les Etats imposent des taxes aux affranchissements pour dissuader les maîtres…
De plus, les droits des libres de couleur sont revus dans un sens plus restrictif afin de les inférioriser davantage : dans l’accès à la propriété foncière, aux charges municipales, aux tribunaux. Les métis et les mulâtres sont également davantage surveillés, de crainte qu’ils ne soient un danger pour l’ordre public.
Une histoire des relations entre les esclaves, les libres de couleur et les Blancs dans le monde colonial
C’est ainsi qu’il faut considérer l’ouvrage de Frédéric Régent. Si la période commence dans un monde où chacun se mélange, au sein d’une société où tous les non-Blancs cohabitent avec les Blancs, l’auteur nous montre progressivement la constitution d’un laboratoire colonial dans lequel la couleur finit par tout définir.
Le cœur de cette analyse se trouve dans le chapitre 4 (« Limitation des affranchissements et développement du préjugé de couleur »), en particulier entre les pages 133 et 160.
Frédéric Régent conclut ainsi :
« Lorsqu’elles étaient dans leur phase de construction, les sociétés coloniales ne faisaient pas de différence entre libres blancs et libres non blancs, surtout lorsque les femmes européennes étaient peu nombreuses. Le groupe blanc a commencé à se structurer et à s’isoler du reste de la population lorsqu’il s’est trouvé suffisamment fort sur le plan démographique.
Les mesures prises dans les différentes colonies servent à éloigner les affranchis des Blancs et à rapprocher leur statut de celui des esclaves. L’affranchi, au sortir de l’esclavage, reste ainsi assigné à une condition sociale modeste, dans une volonté d’ordonner la société coloniale. La couleur de peau d’un affranchi agit comme un aimant qui attire sur lui les jugements de valeur négatifs et comme le témoignage d’un danger pour le Blanc s’il sort de la place sociale qui lui est attribuée. Le préjugé de couleur se développe davantage dans les économies de plantation […].
Les libres de couleur opèrent de leur côté de multiples tentatives pour s’insérer dans les sociétés coloniales aux côtés des personnes blanches. Au point de contrarier ces dernières, qui mettent en place des mesures ségrégatives » (p. 160-161).
Le renversement de situation
Dans la troisième partie (« Le temps des combats : fin XVIIIe-XIXe siècle), Frédéric Régent apporte une analyse des différences d’insertion des Noirs libres et affranchis selon les colonies. Toutes les nations européennes n’ont en effet pas traité leurs populations noires ou métis de la même manière. A l’intérieur des Treize colonies britanniques, par exemple, il éclaire la différence de traitement entre la Caroline du Sud et la Géorgie face aux autres colonies.
Dans le premier chapitre, il décrit la situation des esclaves et des libres de couleur durant la Guerre d’Indépendance. Dans les deux camps opposés, l’armée a recruté des esclaves. L’appel de Dunmoire (1775-1776) aux esclaves américains qui fuiraient leurs maîtres pour obtenir la liberté dans les rangs de l’Angleterre est connu et repris, mais il est prolongé par Henry Clinton en 1780. Dans le camp des Insurgents, il y aurait eu 5000 Noirs parmi les 200 000 soldats, contre 1500 dans le camp britannique. Les soldats noirs servaient de soldats, mais le plus souvent de cuisiniers, ouvriers (pour construire les fortifications, les camps, les routes, les ponts), guides, portefaix, espions, conducteurs, marins.
Grâce à l’analyse de plusieurs biographies, Frédéric Régent illustre le désordre qui ressort de la guerre, à la fois dans les armées mais aussi dans les plantations désertées. Une fois l’indépendance des Etats-Unis acquise, il met en évidence les fausses promesses de liberté et les contradictions entre les idéaux des Patriotes et leur volonté de maintenir l’esclavage en place.
Les chapitres suivants lancent ensuite le lecteur sur la voie de l’abolition. A partir de l’analyse historique des révolutions de Saint-Domingue, de la Martinique et de la Guadeloupe, il suit les différents combats des esclaves et des libres de couleur jusqu’à l’abolition française du 4 février 1794. Ce chapitre est particulièrement clair et agréable à lire. Il observe dans la longue durée des événements qui se croisent et s’interpénètrent pour s’influencer mutuellement. Frédéric Régent suit la traînée de poudre provoquée par l’explosion de Saint-Domingue entre 1792 et 1811. Dans toutes les Antilles, les colonies connaissent des révoltes d’esclaves.
Ces deux chapitres sont particulièrement intéressants pour un lecteur qui cherche à approfondir ses connaissances sur l’âge des révolutions atlantiques (pour la dissertation d’histoire de l’agrégation interne 2027).
Le dernier chapitre conclut avec autant de richesse sur les lois d’abolition de l’esclavage et sur le sort qui attend les nouveaux libres au XIXe siècle.
Un ouvrage très riche et complet, agréable à lire. Il intéressera autant les lecteurs cherchant les origines du préjugé de couleur en Europe que les étudiants qui souhaitent un ouvrage de synthèse sur l’esclavage dans les Amériques. Enfin, il sera particulièrement utile aux candidats à l’agrégation interne qui préparent la question d’histoire moderne sur « L’âge des révolutions atlantiques ».



