Massimo Osanna, directeur du site archéologique de Pompéi depuis 2014 et commissaire de l’exposition immersive du Grand Palais POMPÉI – Promenade immersive. Trésors archéologiques. Nouvelles découvertes – Grand Palais, Salon d’Honneur – Square Jean Perrin, Paris – 1 juillet 2020 – 2 novembre 2020. L’exposition, dont le thème principal est la vie quotidienne, s’ouvre sur une rue imaginaire de Pompéi, bordée de 4 Domus. La première partie évoque la vie des habitants de la cité avant l’éruption. La seconde partie est consacrée aux fouilles archéologiques les plus récentes. Au centre, les visiteurs sont immergés, grâce à des dispositifs numériques visuels et auditifs, au cœur de la catastrophe. Quelques objets du quotidien sont exposés, certains pour la première fois, ainsi qu’une mosaïque, une fresque, des sculptures et des copies de moulages des corps des victimes., raconte en dix chapitres « sa » Pompéi et ses multiples vies (du VIIe siècle av. J.-C. à aujourd’hui). La (re)découvrir avec son regard, passionné et sensible, nous entraine en introduction dans une Pompéi imaginaire, rêvée par les savants et les artistes depuis le XVIIIème siècle et le début des fouilles officielles (1748). Pour Marcel Proust, Jean Cocteau, le marquis de Sade ou Mme de Staël, cités par l’auteur, Pompéi et le Vésuve touchent les tréfonds de notre âme et inspirent réflexions et émotions. Les traces du quotidien conservées par la cité antique nous fascinent et nous troublent. Ils racontent les vies d’une humanité brutalement fauchée par l’éruption en l’an 79 de notre ère. Le chercheur invite le grand public à le suivre dans les rues de la cité antique, au travers des dernières et spectaculaires découvertes.

1. La longue vie de Pompéi : les sanctuaires et la cité 

Le premier chapitre est consacré à la Pompéi la plus ancienne, fondée vers la fin du VIIe siècle av. J-C., dont seuls les sanctuaires et la présence d’un circuit défensif témoignent aujourd’hui. La difficulté d’interprétation liée aux nombreuses fouilles dont ils ont fait l’objet, et l’intérêt qui était autrefois plus particulièrement porté aux artefacts à exposer, est compensée par de nouvelles méthodes plus adaptées et l’utilisation de toutes les technologies modernes. La connaissance des sanctuaires d’Apollon et d’Athéna permet de mieux comprendre le développement historique de la cité et ses changements d’occupation du VIe s. av. J.-C. jusqu’à l’éruption de 79 apr. J.-C. Fondations étrusques, lieux d’échanges «internationaux» à l’époque archaïque, ils deviennent des lieux de culte « locaux » durant l’époque samnite. Au IIe siècle av. J.-C. , Pompéi connait un âge d’or. Le sanctuaire d’Apollon est restructuré et deux nouvelles zones sacrées sont fondées : le sanctuaire d’Isis et le temple d’Esculape. Les objets votifs et liturgiques mis au jour dans les différentes aires sacrées témoignent d’une influence grecque.

2. Aux origines de Pompéi et des Pompéiens 

« Mi mamarces tetana » (« Je suis de Mamarce Tetana ») : à l’instar de l’inscription de ce vase en bucchero étrusque figurant parmi les plus anciens, certains vases de Pompéi « parlent » à la première personne et nous renseignent sur les premiers Pompéiens. Dès la fin du VIIe s. av. J.-C., des familles d’une nouvelle classe citoyenne se rendent dans le sanctuaire de Fondo Iozzino (du nom du propriétaire du terrain où le sanctuaire fut découvert en 1969), près de l’embouchure du fleuve Sarno, où 70 autres « vases parlants » étrusques vont être excavés. Mamarce est l’un des noms propres les plus répandus dans l’Étrurie antique et celui qui a déposé cette offrande dédicacée n’est que l’un des nombreux pratiquants du sanctuaire. Mais, comme les autres inscriptions, elle évoque « l’étrusquité » de Pompéi et de son peuplement. L’étude des vases du sanctuaire de Fondo Iozzino a permis de connaitre leur précieux contenu et de mieux comprendre le fonctionnement du rite : le vin avait un rôle central dans la communication avec les dieux. D’autres offrandes, comme des armes ou des objets personnels, évoquent des statuts de haut rang et la supériorité des Pompéiens qui fréquentaient ce sanctuaire, peut-être dédié à « Apa » (« Père » en langue étrusque) identifié par l’auteur à Jupiter Meilichios.

3. Rues, maisons et boutiques, le nouveau quartier retrouvé de la Région V 

Dans le chapitre 3, nous accompagnons M. Osanna dans sa visite guidée d’une partie de la Région V au Nord-Est de la ville, dans le quartier appelé Cuneo (le coin). L’aspect actuel du quartier date du IIIe-IIe s. av. J.-C. La « ruelle des Balcons », entièrement dégagée, comprenait deux maisons sur le côté occidental : la luxueuse maison des Noces d’Argent, la plus imposante du quartier, et la maison d’Orion, devenue célèbre en décembre 2018 grâce aux mosaïques qui y ont été découvertes (décrites dans le chapitre 6). La maison du Jardin lui fait face, sur le côté opposé de la ruelle. Des travaux de restauration suite au tremblement de terre de 62 apr. J.-C. étaient en cours sur la façade et dans la rue où le dallage n’était pas encore terminé lors de l’éruption. La visite se poursuit dans la maison d’Orion, qui s’est développée selon le modèle des maisons à atrium du IIe s. av. J.-C. (fermé vers la fin du Ier s. av. J.-C.). Deux marches maçonnées indiquent la présence de l’escalier de bois qui permettaient d’accéder aux pièces de l’étage. Un plan du rez de chaussée de la maison (p. 75) rend compte des différentes pièces décrites par l’auteur. Dans le triclinium, dédié aux repas, les archéologues ont révélé les traces carbonisées des lits, des matelas et et des lambeaux de tissu qui les recouvraient. La décoration de la maison, dans un état de conservation remarquable, mettait en valeur les décors originaux du Ier style, comme pour manifester l’ancienneté de la demeure et l’enracinement de la famille dans la Pompéi des origines. Parmi les meubles et les objets de la vie quotidienne mis au jour dans la maison, une quantité significative d’une grande qualité provient de la chambre 6, malgré la présence d’une tranchée lors d’explorations clandestines. La pièce est également décorée d’une des deux remarquables mosaïques découvertes lors de cette campagne de fouilles.

4. « Sans gloire » mais pas « sans histoire » 

« XVI K NOV IN OLEARIA / PROMA SUMSERUNT (…) » (« Seize jours avant les calendes de novembre ils ont prélevé dans le cellier à huile … »). Sur la paroi Est de l’atrium de la maison du Jardin, la découverte de cette petite note insignifiante, relative à la gestion de la domus, va avoir des répercussions historiques. Invectives de rues, inscriptions électorales, sarcasmes, évocations sexuelles, citations littéraires ou déclarations d’amour, les graffitis de Pompéi nous font réfléchir sur notre proximité avec les Anciens de la ville. Les inscriptions relevées dans la maison d’Orion ou de sa voisine, la maison du Jardin, n’échappent pas à la règle. Là encore, un plan de cette dernière (p. 101), en restructuration au moment de l’éruption, permet au lecteur de s’orienter. De nombreux épigraphes et dessins réalisés à la craie, au charbon ou gravés avec un stylet y ont été retrouvés un peu partout ; comme ce phallus, dessiné au- dessus de la tête de lit d’une chambre à coucher en contact direct avec l’extérieur, qui semble indiquer l’exploitation de prostituées au profit du maitre de maison. D’autres graffitis obscènes ornent le mur Sud de l’entrée. L’inscription au charbon de l’atrium fournit quant à elle une indication temporelle permettant de déduire la date de l’éruption à l’automne. L’inscription mentionne un mouvement de produit dans le cellier « seize jours avant les Calendes de novembre », soit le 17 octobre. Des fruits d’automne présents dans les maisons et boutiques pompéiennes laissent eux aussi penser au 24 octobre, au lieu du 24 août de l’an 79 apr. J.-C. mentionnés dans les manuscrits médiévaux qui reprennent les lettres de Pline le Jeune.

5. Gladiateurs et tavernes : occupations et loisirs 

M. Osanna nous entraine ici dans la vie de quartier de l’un des carrefours de la ville, sur l’esplanade qui s’ouvre au croisement des ruelles de Balcons et des Noces d’Argent. Petite place de quartier, les habitants s’y retrouvaient notamment pour s’approvisionner en eau. Des inscriptions électorales tapissaient les murs des édifices. Un lieu de culte aux lares compitales, les divinités protectrices des carrefours, et deux tavernes s’y côtoyaient. Dans l’une d’elle, une remarquable peinture de deux gladiateurs en action, décrite par l’auteur, décorait le local (voir la 6ème planche du cahier hors texte en fin d’ouvrage). Un thermopolium, lieu de restauration rapide, lui faisait face, de l’autre côté de la petite place (voir la 8ème planche du cahier hors texte en fin d’ouvrage). Une fois dégagé du matériel volcanique, le comptoir est apparu intact aux archéologues. Des analyses des restes conservés, associés aux résultats d’autres fouilles, comme celle d’un dépotoir dans la ruelle de Cecilius Giocondus, permettent aux chercheurs d’établir le « régime méditerranéen » des Pompéiens.

6. Le mystère élucidé des mosaïques d’Orion

La maison d’Orion doit son nom aux deux spectaculaires mosaïques sur fond noir qui y ont été découvertes (voir les planches 9 et 10 du cahier hors texte en fin d’ouvrage). Toutes deux déplacées de leur emplacement d’origine, elles ont été insérées dans des sols de mosaïque plus anciens, l’une dans une aile de l’atrium et l’autre dans le cubiculum, la chambre de repos. La première met en scène trois personnages superposés au-dessus d’un cobra. En haut, une figure masculine ailée, tient une couronne et la dirige vers une deuxième figure ailée qui enflamme les cheveux de la troisième figure avec une torche. Celle-ci est dotée de grandes ailes de papillon. La partie inférieure du corps est celui d’un scorpion dont l’homme semble émerger. La deuxième mosaïque appartient à un même cycle mythique. Un énorme papillon multicolore aux ailes ouvertes est tenu par un personnage masculin partiellement conservé qui tient par des lanières différents animaux sauvages, aigle, renard, panthère, ours, chien, crocodile, sanglier et sans doute une chimère. L’iconographie de ces deux scènes est inconnue par ailleurs. Après « enquête » et « autopsie » poussée des mosaïques, M. Osanna identifie le personnage central au héros Orion, transformé en constellation. Un texte d’Ératosthène vient conforter son interprétation : « Orion se rendit en Crète et se livra au plaisir de la chasse avec Artémis et Léto. Il menaçait de détruire toutes les bêtes féroces vivant sur terre. Gaia, en colère contre lui, fit surgir un scorpion gigantesque qui l’ayant mordu de son aiguillon, le fit mourir ; mais Zeus, à la prière d’Artémis et Léto, le plaça parmi les étoiles à cause de son courage, et il y plaça également le scorpion, en mémoire de cet événement ». La chevelure en flammes évoque le catastérisme en cours. Pour l’auteur, l’enquête est bouclée.

7. Dans la chambre de Léda : mythe et érotisme 

Le tableau illustrant le mythe de Léda provenant d’une chambre à coucher de la maison homonyme est l’une des découvertes majeures de ces dernières années. Après un bref descriptif des travaux de sécurisation du front de fouilles dans cette zone, dans la Région V, le long de la rue du Vésuve, l’auteur raconte avec émotion la découverte inopinée de « l’un des plus beaux tableaux mythologiques que la cité vésuvienne nous ait restitué » (p. 175). De la maison, destinée à rester enterrée, seules ont été fouillées l’entrée, une partie de l’atrium et une chambre à coucher. Dès l’entrée, une peinture de Priape pesant son énorme phallus érigé évoque la prospérité des lieux et du dernier propriétaire. Un grand tableau avec le mythe de Narcisse figure sur la paroi Sud de l’atrium et, sur les côtés, des figures ailées provenant du monde de Dionysos, des Satyres et des Ménades, sont un « hymne à la joie de vivre » des résidents. Enfin, dans le cubiculum, entièrement dégagé, la fresque de Léda, levant son voile pour accueillir le cygne, est un « véritable chef-d’œuvre d’érotisme » (pour les trois tableaux, voir les planches 11 et 13 du cahier hors texte en fin d’ouvrage).

8. Le plus aimé des Pompéiens – Une tombe particulière à la porte de la ville 

Autre découverte inattendue : celle d’une tombe monumentale construite au cours du Ier siècle apr. J.-C. et retrouvée lors des travaux de restructuration de l’actuel siège des bureaux du Parc archéologique, le long de la voie qui sort de Porta Stabia en direction du port. Une inscription longue de 4 mètres rappelle les grands moments de l’histoire pompéienne et celle de son commanditaire. On y apprend entre autres que pour célébrer son entrée dans la communauté civique, ce dernier convia l’ensemble des citoyens de Pompéi à un spectacle de gladiateurs où avaient été engagés 416 combattants, ainsi qu’à un fastueux banquet où les convives étaient répartis par groupes de quinze sur 456 tricliniums, soit 6840 citoyens ! Un rapide calcul permet alors à l’auteur d’estimer la population de Pompéi à 45 000 individus, esclaves inclus. L’inscription évoque ensuite ses largesses envers le peuple et les combats de gladiateurs qu’il offrait aux Pompéiens. Un grand relief récupéré au XIXe siècle, dont l’iconographie correspond au texte épigraphique, appartenait possiblement à cette tombe. Mais qui était le défunt et était-il vraiment mort lors de l’éruption ? Il s’agissait sans nul doute de quelqu’un de très populaire, que l’enquête de M. Osanna identifierait à Nigidius Alleius Maius, représentant d’une nouvelle classe dirigeante peut-être décédé lors de l’éruption.

9. Cendres et lapilli : anatomie d’un désastre 

« Pompéi est un lieu d’exception, où s’offre au passé une occasion de ressusciter » (p. 250). Dans ce chapitre, l’auteur s’emploie à décrire la stratigraphie archéologique dans la zone des nouvelles fouilles pour mieux comprendre l’histoire de la cité et de ses précédentes excavations, clandestines et officielles. L’éruption explosive de 79 apr. J.-C. a, dans un premier temps, formé une puissante colonne éruptive de 32 kilomètres, entrainant une pluie continue de pierres poreuses, les lapilli, qui allaient recouvrir tous les espaces ouverts de la ville sur 2 mètres de hauteur. Les accumulations de ponces entravaient alors les issues extérieures et surchargeaient les toits peu pentus. 400 victimes n’auraient ainsi pas pu fuir, piégées dans leurs maisons. Dans un second temps, après 20 heures d’activité, la colonne s’affaisse et s’effondre, entrainant sept coulées pyroclastiques dévastatrices, composées de cendres et de gaz. Les morts sont multiples : asphyxie due aux cendres, choc thermique ou traumatismes.

Le décès de la première victime découverte dans la Région V, près du carrefour entre la ruelle des Balcons et celle des Noces d’Argent (voir chapitre 5), est emblématique. La presse en a fait un homme sans tête, écrasée par un énorme bloc de calcaire. Les chercheurs ont pu déterminer que le fuyard avait été surpris par le quatrième flux pyroclastique et avait dû mourir asphyxié par les cendres. Le bloc l’aurait écrasé post mortem. Son crâne et son humérus gisaient sous lui, au fond d’un couloir creusé lors de fouilles clandestines.

10. « Arrachés à la mort » les premiers moulages des victimes de Pompéi 

Le Grand Projet Pompéi avait pour objectif principal de financer les opérations de sécurisation des ruines et la restauration des bâtiments. Mais il a également permis de constituer un catalogue des artefacts conservés dans des dépôts in situ. Les moulages des victimes en font partie. Les découvertes sont là encore exceptionnelles. Biographie des victimes, aspect et santé, sont connus grâce aux radiographies des restes osseux et aux analyses d’ADN effectuées. L’étude des moulages montrent aussi une pratique qui évolue : le plâtre utilisé au XIXe siècle était de meilleure qualité et a permis de garder des empreintes plus fines ; à l’inverse, l’emploi du ciment dans les années 1980 a donné des résultats moins fidèles et des moulages plus lourds et plus fragiles. L’auteur prend ensuite l’exemple emblématique de la réalisation des moulages du premier groupe de fugitifs découverts en 1863. Il décrit comment G. Fiorelli, alors surintendant, utilisera pour la première fois une technique qui allait permettre de redonner forme aux corps et reproduire leurs dernières expressions. Sur 103 moulages retrouvés par la bibliographie, 90 ont été recensés. Une vingtaine ont bénéficié d’une restauration minutieuse et ont été exposés en 2015 dans le cadre de l’exposition pompéienne « Pompéi et l’Europe. 1748-1943 ». Ces moulages sont aujourd’hui « recontextualisés » et exposés dans des espaces adaptés.

Annexes 

Les 44 pages suivantes décrivent la première phase des fouilles officielles à partir de 1748 et l’action des grandes figures du passé qui ont œuvré à Pompéi, telles que G. Fiorelli et A. Maiuri. Puis, il s’attarde sur la dernière vie de Pompéi et les fouilles entreprises suite à l’effondrement de la Schola Armaturarum en 2010. Le Grand Projet Pompéi, plan de mesures de sécurisation structurelle de tout le site, terminé fin 2019, a permis de consolider les fronts de fouilles, de restaurer une trentaine de demeures et de mettre 32 des 44 hectares fouillés à disposition du public.

Notes (p. 333-357) / Chronologie (p. 358) / Glossaire des termes latins et techniques (p. 359-361) / Bibliographie (p. 363-392) / Cahier hors-texte de 16 pages avec des photographies en couleur en fin d’ouvrage.

 

En conclusion, Les nouvelles heures de Pompéi est un ouvrage scientifique pour le grand public, accessible et très bien documenté (on regrettera juste un plan général du site). Tour à tour carnet de fouilles, guide touristique de la Région V, enquête policière ou récit historique, il passionne et nous entraine dans les différentes vies de la cité jusqu’aux grandes découvertes de ces dernières années. Le billet pour Naples est d’ores et déjà réservé.