CR par Françoise Berger, agrégée d’histoire et docteur en histoire contemporaine (associée à l’UMR-IRICE- Université de Paris I).

Cet ouvrage est composé des actes d’un colloque tenu à l’Université de Paris IV, du 19 au 21 novembre 1998, sur le thème de l’Europe dans la Guerre froide. Dix-neuf contributions variées et toutes pertinentes, proposées par de grands spécialistes de ces questions, abordent des aspects essentiels des tensions ayant parcouru l’Europe de 1947 à 1953, de la phase d’émergence de la Guerre froide jusqu’à la mort de Staline. Ces articles précis et stimulants éclairent de nombreux aspects de la perception, à l’Est comme à l’Ouest, des premières tentatives d’organisation européenne et les conséquences du nouveau contexte stratégique sur la politique intérieure et extérieure des pays européens. Il est impossible de rendre compte dans le détail de chacun d’entre eux, mais dans leur ensemble, ils permettent une meilleure compréhension de la position des principaux pays de l’Europe face à ce conflit dans lequel ils étaient à la fois parties prenantes et observateurs.

Les limites de la période d’étude proposée (1948-1953) sont un choix qui prend en compte le retour à une conception très stricte de la Guerre froide. Ennio Di Nolfo affirme en effet que, dans le cas de l’Europe, la situation étant stabilisée et acceptée de part et d’autre, la période postérieure à 1953 ne relève plus de ce concept. C’est un choix qui tend à détacher la situation européenne de la situation mondiale, pour cette période, et il ne semble pas qu’il fasse l’unanimité pour le moment. Les articles sont consacrés à des aspects encore neufs – ou d’approche largement renouvelée – de la recherche, rendus accessibles par l’ouverture, encore partielle, de nouvelles archives, tant aux Etats-Unis qu’en Russie. On regrette cependant que les papiers personnels de Staline sur cette période ne soient toujours pas accessibles, car certaines interrogations sur les conceptions personnelles qu’avait le dictateur de la situation européenne ne peuvent que se nourrir d’hypothèses, pour le moment.
Dans cet ouvrage, on trouve en particulier un éclairage plus précis des hésitations françaises entre les dangers allemands et soviétiques. Antonio Varsori estime que les états d’esprit n’ont pas encore basculé fin 1948, ce qui soutiendrait alors la thèse de la réelle surprise du Plan Schuman. Il nous semble que ceci doit encore être discuté, car des évolutions majeures ont eu lieu cette année-là, et même avant, dans les cercles de décideurs, tant dans les milieux économiques que politiques. S’il est certain que le Traité de Bruxelles constitue un tournant majeur à l’Ouest, on peut souligner que dans le cas de la France en particulier, le nouveau contexte politique entraîne de nouvelles prises de position déchirantes dès l’année 1947.
Ce livre propose une double approche qui n’est pas si fréquente : le déroulement des événements vu de l’Est et de l’Ouest. Plusieurs auteurs présentent la « perception » de l’autre et l’analyse de l’évaluation que l’on fait du camp d’en face. C’est une approche qui n’est pas nouvelle, mais qui est particulièrement stimulante, car elle permet d’expliquer certaines décisions qui sortaient de la logique ordinaire dans un contexte donné. C’est le cas de la tardive prise en compte de la menace soviétique par la France ou encore celui de la fameuse note de Staline du 10 mars 1952, éclairée par trois articles. Ce dernier exemple illustre aussi la nécessité de poursuivre l’affinage des recherches, même sur des événements connus, car chaque nouvelle recherche permet de retirer une épaisseur du voile. C’est ainsi que d’autres événements clés sont revus, tels que, du côté Ouest, le traité de Bruxelles, les débuts de la construction européenne ou la mise en œuvre concrète de l’OTAN, et du côté Est, la crise yougoslave ou la création de la RDA. Ce regard neuf sur des faits connus permet de secouer de manière salutaire quelques idées reçues. L’analyse de la réalité de la crise yougoslave est en ce sens tout à fait passionnante. De même, l’approche complexifiée de la querelle de la CED en France, qui prend en compte l’évolution de la perception de la menace soviétique et de la politique européenne des Américains.
Tout autant intéressantes, et sans doute plus originales, sont les approches consacrées aux domaines sociaux et culturels des relations Est-Ouest. Ainsi sont proposés une analyse d’un lieu de rencontre original, un pont entre les deux mondes en formation, que constitua de manière éphémère la Fédération mondiale des trade-unions, deux autres sur les mouvements intellectuels de sens opposés que furent le Mouvement de la paix et le Congrès pour la liberté et la culture. L’article présentant le rôle de Radio Free Europe, à Berlin, retient particulièrement l’attention, car il montre que les Américains s’étaient donnés les moyens d’une forme d’intervention qui donne à réfléchir sur la définition du terme de propagande, dans une période qui connut sans doute l’apogée de celle-ci.

Voici donc un livre indispensable, en particulier pour les étudiants en histoire contemporaine et les candidats aux concours, tout comme pour les chercheurs qui peuvent y trouver une mise au point rapide, mais précise, sur les nouvelles interprétations des grands événements de la première Guerre froide. Si les articles sont courts, denses et qu’ils méritent une lecture individuelle attentive, on peut cependant regretter qu’il n’y ait pas un court résumé de chacun ou bien une conclusion générale qui trace le bilan des avancées de la recherche à travers ces nouveaux écrits.

Françoise Berger (UMR-IRICE, IEP de Paris et lycée Voltaire)
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