Cet ouvrage collectif sur Louise de Savoie fait suite au colloque international qui s’est tenu à Romorantin Lanthenay le 1er et 2 décembre 2011. Il découle également d’une prise de conscience de la part des chercheurs de l’importance et de l’omniprésence de la mère du roi lors de travaux collectifs menés sur François Ier et ses conseillers. Ce travail vient combler un manque historiographique notable : aucune monographie sur ce personnage n’existait à ce jour, il permet de plus de réviser la légende noire qui s’accroche à Louise de Savoie depuis Jules Michelet et jusqu’à plus récemment dans les romans historiques attachés à cette période ou à sa personne. Noire, telle est couleur de l’appareil vestimentaire qui ne semble jamais la quitter et dans lequel elle est d’ailleurs représentée sur la couverture de l’ouvrage au premier plan, avec le buste de son fils en trame de fond.

Si l’ouvrage rassemble des chercheurs d’horizons géographiques différents – sur les 22 contributeurs, un tiers officient hors de France –, il s’ouvre également à d’autres horizons disciplinaires : l’archéologie et la littérature notamment. Il est surtout basé sur sur trentaine de pages d’une impressionnante iconographie – 125 figurés – mise en valeur par une reproduction de qualité. La plupart sont de riches enluminures du début du XVIe siècle.


À défaut de suivre, de façon linéaire, le plan en quatre parties proposé par l’ouvrage I. Louise, de la Savoie à la Cour de France,
II. Louise, mère du roi et régente.
III. Louise et les arts.
IV. Louise et les lettres
, nous préférons mettre en avant, et ce, pour plus de clarté, les trois principales idées directrices qui ressortent de ce livre.

Le rôle déterminant de Louise de Savoie dans l’éducation de ses enfants

L’un des premiers combats mené par Louise de Savoie aura été la lutte menée pour obtenir la tutelle de ses enfants. En effet, à la mort de son mari, Charles d’Angoulême, en 1496, Louise de Savoie n’a que 19 ans. Trop jeune au regard de son âge, la tutelle honoraire des enfants revient à Louis d’Orléans, futur Louis XII. Ce dernier la transmet trois ans plus tard au maréchal de Gié, jusqu’à l’ouverture de son procès 1504. Mais si Louise de Savoie n’est pas la tutrice légale de ses deux enfants (Marguerite et François), elle réside néanmoins avec eux, principalement au château d’Amboise, octroyé tout spécialement pour eux par Louis XII, et ce jusqu’en 1508. Après cette date, François d’Angoulême demeure régulièrement à la cour de France, tandis que sa mère se replie sur Romorantin.

Depuis 1501, un chanoine poitevin au service de Louise de Savoie, François Demoulins, devient aumônier et maître d’école de François d’Angoulême. Il le suit à la cour en 1508, et devient son conseiller intime. Charlotte BONNET s’intéresse à ce personnage et à son parcours et met en évidence à travers lui une certaine continuité entre l’entourage de la mère et celui du fils.

La question du contexte de la jeunesse de François d’Angoulême (et de sa soeur) est abondement évoquée et dans laquelle Louise de Savoie joue un rôle majeur. Durant celle-ci, les Angoulême ont accès à d’excellentes bibliothèques : tout d’abord la bibliothèque familiale, à Cognac, où sur les 86 ouvrages, tous en français, un tiers sont représentés avec des miniatures de « Madame » ; ensuite, les bibliothèques royales, dont celle de Blois. Pour Mar y BETH WINN et Kathleen WILSON CHEVALIER, cela ne reflète pas seulement un intérêt bibliophilique (à priori transmis à sa fille), il traduit également une volonté politique et dynastique (en apparaissant sur les enluminures).

L’influence maternelle en matière d’éducation est encore plus perceptible sur la formation artistique des deux enfants, qui vivent dans un milieu de peintres et de leurs oeuvres. La peinture est partout. Pour preuve, l’engouement précoce du petit prince d’Angoulême pour la peinture italienne, observé par un diplomate florentin à la cour de France, alors qu’il n’est pas encore âgé de 10 ans (juin 1504). Cette passion pour la peinture ne se retrouve pas dans la musique, réduite apparement à son strict minimum par Louise de Savoie (Marie-Alexis COLIN) et qui paraît rejaillir plus tard sur son fils, qui « n’apprécie pas la musique comme le roi passé » (c’est-à-dire Louis XII) aux dires d’un de ses scribes.

L’éducation de sa fille Marguerite est également traitée dans cet ouvrage. La future Marguerite de Navarre est connue pour être l’une des princesses les plus cultivées et pieuses de son temps. Cela trouve sûrement ses origines dans l’entourage religieux de Louise de Savoie, mais également d’avoir été au contact de la « Pallas de Savoie », figure maternelle que Louise a construit tout au long de sa vie et qui sera développée dans le prochain paragraphe. Les livres de dévotion présents dans la bibliothèque familiale sont autant d’exemples qui doivent servir à façonner la personnalité de Marguerite. On pense notamment aux Héroïdes d’Ovide qui offrent à la jeune fille un large éventail de femmes maniant la plume – qui marqueront à coup sûr la future écrivaine – et d’héroïnes qui se retrouvent face à des dilemmes tragiques.

La volonté qu’a Louise de Savoie d’assurer son rôle de mère et d’éduquer ses enfants – et en particulier son fils – est parfaitement illustrée par une enluminure du manuscrit Le Compas du Daulphin. Dans celle-ci, elle est représentée tenant d’une main un énorme compas et de l’autre la main d’un jeune garçon, que l’on suppose son fils car il porte lui-même un dauphin. La tâche du compas, qui forme un cercle autour de l’enfant, est «d’indiquer les points ou principes moraux auxquels le prince doit adhérer » (Robert J. KNECHT). Cette enluminure procède d’une volonté plus générale de la part de Louise de Savoie de se façonner une image. Cet axe de l’ouvrage présente le plus d’intérêt à mes yeux.

Louise de Savoie, la construction d’une image

C’est en incarnant « Dame Prudence » que Louise de Savoie a émergé en tant que véritable femme politique. L’ouvrage revient sur ses années de formation et sur l’incarnation de la plus importante des quatre vertus cardinales : la prudence. Cette qualité primordiale dans son parcours lui a permis d’élever le prince, d’assurer son avènement et enfin d’assumer des rôles de conseiller et de régente.
Tracy ADAMS nous donne quelques pistes de l’origine d’une telle vertu chez Louise. Tout d’abord par l’imitation d’Anne de France, auprès de qui elle vit son adolescence ; ensuite par la lecture, notamment de Christine de PIZAN, dont les ouvrages sont présents dans la bibliothèque royale et qui offrent un précieux guide pratique à l’application de cette vertu dans l’action politique. L’analyse novatrice du Journal de Louise de Savoie par Nadine KUPERTY-TSURR permet de mettre en évidence la volonté qu’a eu celle-ci d’élaborer « un véritable ethos de mère dévouée, de politicienne, gardienne et responsable du bien être et des intérêts de ses enfants », au-dessus de tout reproche.

La mise en forme d’autres qualités participent à former cette image politique et sont visibles dans d’autres vecteurs que les enluminures. Dans les emblêmes associés à Louise de Savoie, Pierre- Gilles GIRAULT retrouve une allusion à la pureté. Au château de Blois par exemple, le cygne blanc – couleur de la pûreté – est « navré » car transpercé d’une flèche qui représente les dangers et les tentations qui assaillent, heureusement en vain, une âme pure. Dans la longue tradition médiévale, il existe une forte croyance en la puissance magique des noms. Par son prénom, Louise est ainsi associée à son aïeul glorieux, le roi saint-Louis, et aux qualités qu’on lui prêtait, notamment la première de toute : la piété. Enfin, lors de l’étape finale de la cérémonie des obsèques de Louise de
Savoie, une palme – signe de persévérance – et une branche d’olivier – signe de paix – sont portées dans la tombe, pour saluer une dernière fois la régente « conservatrice du royaume et restauration de la paix ».

La relation fusionnelle entre la mère et le fils transparaît également, à Chambord, dans l’union des emblèmes de la mère et du fils. Les ailes, attribut emblématique de Louise de Savoie, permettent à la Salamandre de François Ier d’atteindre la perfection : à la domination du feu, de l’eau et de la terre, s’ajoute désormais celui de l’air.

L’omniprésence politique

Une fois que son « César » prend place sur le trône de France, Louise de Savoie se voit récompensée par son fils : elle jouit d’une place de choix à la Cour et occupe un rôle politique de premier plan. En effet, elle possède une influence considérable sur le Conseil du Roi, et notamment dans le contrôle de la composition de celui-ci et en introduisant des hommes nouveaux, qui lui sont dévoués (Antoine Duprat par exemple). Louise de Savoie peut être perçue par ailleurs comme un chef de clan. Elle fait profiter de sa position les membr es de sa famille (son beau-frère le Grand Batard de Savoie) et ses anciens et fidèles serviteurs (Artus Gouffier par exemple).

Son influence est également visible dans l’empreinte architecturale des châteaux du Val de Loire : à
Tours, à Blois, à Amboise et à Chambord. On y retrouve la présence de ses emblèmes : le cygne « navré », mais aussi le « vol », les cordelières et le noeud de concorde. Véritable chef de chantier, Louise de Savoie suit l’avancée des travaux menés au château de Blois et en rend compte à son fils. De même, elle bénéficie de moyens substantiels qui lui per mettent d’entreprendre d’importantes rénovations dans le château de Romorantin (Marine PAJON-HERON, Martine VALLON). Elle envisage même un ambitieux projet avec Léonard de Vinci, qui ne verra malheureusement jamais le jour (Pascal BRIOIST).

Louise fait figure de véritable alter rex durant le règne de François Ier et fait preuve d’habilité politique à plusieurs reprises comme le prouve les deux exemples suivants. Le premier, présenté par Laure FAGNART, concerne une commande passée par Louise de Savoie pour une fastueuse chambre de parade, aujourd’hui disparue. Au total, à peu près 80 scènes de Virgile, l’auteur « à la mode » au début du règne de François Ier sont commandées pour la mise en place de cette chambre, qui devait servir à Louise de Savoie pour recevoir et impressionner lors des fêtes et des apparitions officielles. Le second exemple fait suite à l’analyse d’Alexandra ZVEREVA, qui permet de reconsidérer le recueil d’Aix, longtemps tenu pour une simple galerie de portraits. Ces derniers datent de la régence de Louise de Savoie après la défaite de Pavie (1525) et découlent d’un ambitieux programme politique de sa part. Pour faire face à cette période où l’autorité royale est désincarnée (le roi a été fait prisonnier) et à l’inquiétude et l’incertitude de la noblesse française,
Louise de Savoie a l’idée géniale de faire diffuser ces portraits où le roi, les membres de sa famille, ses officiers et capitaines demeurent souriants et tranquilles. Le message est simple et explicite : la captivité de François Ier n’a rien bouleversé et la continuité politique se poursuit en étant personnifiée par elle.

Cet ouvrage passionnant offre un tableau d’ensemble autour de la personnalité extraordinaire de Louse de Savoie et qui fait prendre conscience de l’influence, non seulement politique, mais également concernant les arts, qu’elle a eu durant le règne de son fils, François Ier. C’est pourquoi, ce livre pourrait aisément être utilisé pour accompagner les programmes de Cinquième et de Seconde. L’étude de l’enluminure « Le Compas et le daulphin » par exemple, en plus d’être un exemple d’éducation d’un prince à la Renaissance, permettrait d’entrevoir en classe la plus importante des quatre vertus cardinales : la prudence.

Benoît Lannoye, pour Les Clionautes©