Issu de son mémoire de Master 2, ce livre précède la thèse que Morgan Peyrat prépare, consacrée au duché de Parme dans l’Europe des Bourbons. L’installation d’une nouvelle dynastie sous le règne de don Philippe (1748-1765). Autant dire que ce premier travail de recherche se distingue d’emblée autant par ses méthodes que par la solidité de ses résultats. D’autant qu’il fallait oser se lancer dans des recherches sur une femme, une princesse quasi inconnue, l’une des filles de Louis XV et l’appréhender comme actrice à part entière dans le champ diplomatique, à une époque où la diplomatie apparaît comme un apanage masculin.

L’entreprise est d’autant plus remarquable que les archives se trouvent dispersées aux Archives diplomatiques de la Courneuve, dans la petite salle des archives de l’État de Parme ou encore à Madrid, ce qui suppose de se déplacer et de se familiariser avec les systèmes de classement hétérogènes.

Une histoire des femmes

Dès l’origine, Morgan Peyrat inscrit son travail dans le renouveau d’une histoire des femmes et dans celui de l’histoire des pratiques politiques. Il faut dire que le duché de Parme reste bien loin de la recherche française depuis les travaux de Henri Bédarida dans les années 1930, essentiellement tournés vers l’influence culturelle de la France sur le duché. Il était donc temps de reprendre ce dossier en l’inscrivant dans le jeu complexe des relations entre une Espagne gouvernée par le frère de l’Infant, une France plus conciliante sous Louis XV, père de l’Infante et un empire autrichien soucieux de préserver ses positions dans la péninsule italienne ; tout cela dans le contexte des négociations de la fin de la Guerre de Succession d’Autriche (1740-1748). Cette période correspond à un temps creux de l’historiographie parmesane au point que l’Infante Élisabeth de France a disparu des mémoires du duché, éclipsée par l’autre duchessa qui lui succèdera, Marie-Louise, fille de l’empereur d’Autriche et épouse de Napoléon déchu.

Le duché de Parme

Le duché est bien un duché d’équilibre entre les puissances. Et c’est ce que comprend rapidement Élisabeth lorsqu’elle quitte Versailles à treize ans pour rejoindre à Madrid, son époux, un cadet en attente de l’issue de la guerre européenne pour obtenir un établissement territorial. La paix d’Aix la Chapelle en 1748, attribue aux Infants un territoire enclavé entre les Habsbourg qui contrôlent le nord de la péninsule et les Bourbons présents de Naples à Palerme. L’Infante se construit d’abord comme une souveraine, ce que montre avec finesse l’analyse de son trajet de 1749 entre Versailles et Parme. Pendant dix ans, elle contribue à l’affermissement de l’autorité de son mari dans la construction de l’État parmesan. Tant que ne sont pas mis en place les ambassadeurs respectifs et tant qu’elle nourrit l’espoir de négocier un territoire plus enviable, Élisabeth assume elle-même le rôle d’ambassadrice en se rendant à Versailles. Elle y retrouve sa famille, ce qui est extrêmement rare dans la Société des princes. Mais surtout elle travaille sans relâche avec son père, les ministres et secrétaires d’État, fondant des relations étroites avec les représentants présents à la cour de Versailles.

L’étude des correspondances

Ce travail permet l’étude pour la première fois de très nombreuses lettres entre différents membres de la famille, avec Louis XV bien sûr mais également avec la reine et les sœurs de l’Infante. Il met également au jour ce qui était un angle mort, les échanges entre Louis XV et son gendre, l’Infant, antérieurs aux lettres éditées par Élisabeth Badinter entre Louis XV et le successeur, son petit-fils. L’étude minutieuse de ces correspondances, leur croisement systématique encore jamais effectué, l’attention portée aux éléments matériels et concrets de l’échange épistolaire offrent une analyse d’une grande finesse des pratiques familiales et des sentiments monarchiques par-delà les frontières. Si l’on peut prononcer un vœu pieux, on aurait beaucoup à gagner d’une publication extensive de ces lettres délicieuses, primesautières, proches de l’oralité, reflet de la rapidité d’esprit de l’Infante et des courtes mais affectueuses réponses de Louis XV.

Les relations avec les ambassadeurs de France

Morgan Peyrat examine ensuite les relations de l’Infante avec les ambassadeurs de France, notamment, dans cette toute petite cour. Encore une fois, il s’agit d’observer la mise en place des relations diplomatiques nouvelles entre royaume et duché, le choix de représentants agréables aux souverains et capable d’incarner le prestige de la France. On apprend que les ambassadeurs employés ont une connaissance précise du territoire sur lequel ils ont souvent combattu ou parcouru pendant la guerre de Succession d’Autriche. Ces « ministres de famille » très proches de l’Infante, se font son relais auprès de son père. Peut-on envisager dans la thèse, en fonction des sources disponibles, une comparaison avec les écrits diplomatiques issus de Madrid mais aussi Vienne et quelques cours italiennes pour affiner l’analyse des styles et des usages ?

Morgan Peyrat montre que les ambassadeurs français sont doublés par les relations personnelles entre l’Infante et la famille Noailles : le maréchal, le comte, la duchesse de Toulouse. Il fait ainsi apparaître un réseau secondaire ( ? ) extrêmement proche de Louis XV que vient reconfigurer l’arrivée du futur Choiseul (Stainville) et celle de Bernis, notamment. Finalement, l’Infante par ses choix relationnels, contribue à modifier l’équilibre de la cour à Versailles, notamment en reconnaissant la marquise de Pompadour, là où son accueil à la cour restait délicat.

L’action de l’Infante pour le duché

Au gré des courriers et des relations, l’Infante de Parme, soucieuse des intérêts de sa famille et du rang de son mari comme du sien, élabore à force de travail, une nouvelle image du duché de Parme. Elle se bat pour obtenir de Madrid le versement des subsides, sommes promises par le traité de paix qui sortiraient le duché de la misère. Elle inscrit Parme dans la nouvelle géographie diplomatique européenne. En dix ans, ce duché est devenu le lieu obligé du passage des souverains et des aristocrates traversant la péninsule. Elle agit pour favoriser les échanges commerciaux et artistiques. Elle met en place les hommes, éducateurs de ses trois enfants qui feront de Parme « le laboratoire pédagogique des Lumières ». Elle négocie le mariage de sa fille aînée, Isabelle de Bourbon-Parme, renonçant à l’idée d’en faire une duchesse de Bourgogne (fils ainé du dauphin français) pour qu’elle devienne une impératrice en se mariant avec Joseph, le jeune empereur d’Autriche, frère de Marie-Antoinette. Elle profite ainsi du retournement des alliances de 1756 pour offrir un beau parti à sa fille sans déplaire à son père tout en préservant la tutelle de l’Espagne sur Parme. Centre d’équilibre toujours, que ce duché de Parme.

Tous ces projets, toutes ces réalisations, toute cette intense circulation épistolaire parcourant l’Europe, cet « esprit de famille qui transcende l’éparpillement géographique de ses membres » (p. 259) se brisent sur la mort inattendue de l’énergique Elisabeth en décembre 1759.

Alors que toute jeune, elle n’avait pas été formée pour exercer une autorité politique, alors que comme épouse, elle n’a aucune existence politique, l’Infante s’est placée, avec l’assentiment de son mari, au cœur de toutes les négociations essentielles pour son duché. Formée sans doute par sa belle-mère Élisabeth Farnèse, reine d’Espagne, conseillée par le maréchal de Noailles et par son père à distance, elle est devenue une redoutable négociatrice, favorisant l’élévation de ses créatures, construisant un réseau solide de relations. Les formules amoureuses alambiquées dont elle raffole dans ses lettres à son mari montrent clairement, que son couple fonctionne bien et se soutient. La correspondance et les voyages s’avèrent être un puissant outil de l’action politique d’une femme.

L’analyse des correspondances rigoureusement menée par Morgan Peyrat se révèle être un formidable point de vue d’observations. Morgan Peyrat donne par conséquent, une image renouvelée d’une des filles de Louis XV : celle d’une dirigeante qui se fabrique une marge de liberté et d’action dans un petit duché qui jouit, pendant cette dizaine d’années, d’un brillant éclat.