Mâle décolonisation est un essai stimulant qui, au travers d’une documentation plongeant aussi bien dans la culture populaire que dans les discours et théories politiques, revient sur l’obsession française autour de l' »homme arabe », particulièrement l’Algérien, après 1962. A l’intersection des études de genre et de race, mêlant histoire coloniale, histoire politique et histoire de la sexualité, ce livre montre combien, malgré l’indépendance algérienne ou justement en raison de celle-ci, la figure de l’homme arabe en France devint obsessionnelle, et interroge la manière dont on a pensé cet homme arabe après 1962.

Todd Sheppard défend l’idée que, dans le contexte d’une décolonisation toujours en marche, la « virilité » arabe est apparue comme enjeu politique majeur des années 60 et 70. Pendant la guerre d’Algérie, l’extrême droite avait dénoncé ceux qui défendaient l’indépendance algérienne en termes homophobes, les accusant de vouloir « se soumettre » aux Fellagas. L’extrême gauche ayant, quant à elle, vu dans la torture en Algérie des pulsions homosexuelles et sadiques inconscientes, cette guerre fut donc aussi une guerre de clichés orientalistes sexuels. Dans la continuité de cette histoire T. Sheppard montre dans Mâle décolonisation, comment, pour penser la défaite, l’extrême droite a dressé l’image d’un homme arabe « voleur », « violeur », à l’hypersexualité menaçante (tandis qu’au début de la période coloniale l’homme arabe était plutôt, comme l’a montré E. Saïd, « féminisé », comme allégorie de la terre à conquérir.). Il évoque également l’écho rencontré par ce cliché dans les médias ou au cinéma (par exemple dans Dupont Lajoie, suite au viol d’une jeune fille par un ami de sa famille, un jeune algérien est lynché suite à l’intervention d’un ancien d’Algérie).Dans cet ouvrage l’universitaire américain souligne aussi combien le vainqueur héroïque et viril de l’indépendance algérienne a pu inspirer l’extrême-gauche aspirant à la libération révolutionnaire mais aussi sexuelle. L’invention de « l’homme arabe » par l’extrême droite française coïncide ainsi avec la circulation du manifeste situationniste du FHAR (Front homosexuel d’action révolutionnaire) de 1973 (détournant le « Manifeste des 343 Salopes » pour le droit à l’IVG) : « Nous sommes plus de 343 salopes. Nous nous sommes fait enculer par des Arabes. Nous en sommes fiers et nous recommencerons. ».Dans cet essai foisonnant, le fantasme de l’intégration des Algériens à la communauté homosexuelle « pour cause de misère sexuelle » ou « sexualité débridée » _également alimenté par des auteurs très populaires comme R. Boudjedra ou T. Ben Jelloun_ croise le débat sur la prostitution (notons que dès 1946, la France, après avoir interdit les maisons closes, avait autorisé leur maintien en Algérie et même en métropole pour les militaires nord-africains _à condition d’y trouver des « filles » de même « race »), les rumeurs sur la « traite des blanches » (qui se souvient qu’elle était dénoncée dans Diabolo menthe?!) ou la peur du viol des femmes. De manière très globale, donc, l’ouvrage souligne combien, malgré l' »oubli » apparent de la guerre d’Algérie, sa mémoire a irrigué les débats politiques des décennies suivantes, et combien en particulier la révolution sexuelle des années 1960 lui fut intimement liée (en témoignent fort bien notamment les pages consacrées à l’étude du Dernier tango à Paris « analité et révolution algérienne »…).

Après Guerre d’Algérie : Le sexe outragé, sous la direction de Catherine Brun, auquel avait déjà contribué T. Sheppard, Mâle décolonisation, enrichira donc celles et ceux qui enseignent « l’Histoire et les mémoires de la guerre d’Algérie », certains exemples, certaines pages pouvant même probablement trouver une exploitation en classe.

Par ailleurs, dans un contexte où les figures de femmes (au travers du voile) et hommes (accusés d’être particulièrement agressifs dans leur sexualité) « arabes » sont inlassablement convoquées, où questions sexuelles et politique migratoires continuent d’être mêlées, le travail de T. Sheppard permettra sans doute de prendre du recul et d’interroger, dans la droite ligne de ce que Michel Foucault appelait « l’histoire au présent », les enjeux de notre actualité.