« Alors que les passagers blancs ne sont pas soumis à des contrôles ostentatoires et sortent en toute liberté du port, il est obligé, lui, natif de ce pays et citoyen au même titre que les autres blancs, de courber l’échine, une fois de plus. »

Ainsi le ton est donné.

Journaliste, écrivain et professeur d’histoire, Moussa Yoro Bathily, Tunka,  a décidé d’honorer le premier député du Sénégal d’ascendance africaine, un noir et non un métis, à la chambre des députés (assemblée législative de la IIIe République) par un roman paru aux Éditions L’Harmattan. Cet ouvrage est paru grâce au fond d’aide à l’édition du ministère de la Culture et de la Communication du Sénégal.

Un documentaire romancé

L’auteur revendique d’emblée sa prise de position, puisqu’il ajoute en sous-titre, « l’honorable député ». Parler de roman permet d’assurer une plus libre interprétation de la vie de Blaise Diagne. Pour les historiens, on parlerait plutôt « d’hagiographie » car ce portrait montre l’admiration de l’auteur pour son personnage.

L’ouvrage relève du documentaire. Les lieux fréquentés comme les événements ou les personnages rencontrés sont décrits avec soin. Par exemple est expliquée la spécificité des quatre communes (Saint-Louis du Sénégal p.7, Rufisque p.19, Dakar p.33 et Gorée p.41) bénéficiant de la citoyenneté française au titre de la loi sur l’abolition de l’esclavage de 1848. Cette loi a permis aux habitants d’élire une député. La IIIe République accorde ensuite à trois villes, puis Dakar fondée en 1850 et capitale de l’AOF en 1902, le statut de communes dites de plein exercice, c’est à dire la possibilité d’élire également un conseil municipal et un maire comme en métropole.

Un « indigène » de Gorée né en 1872

« Je suis le fils d’un cuisinier nègre et d’une pileuse de mil. C’est à la force du poignet que j’ai forgé mon destin »… p. 70.

Blaise Diagne a un parcours exceptionnel qui peut évidemment faire l’admiration des Sénégalais.

Né à Gorée en 1872, Blaise Adolphe Diagne est le fils d’un cuisinier marin et d’une ménagère. Il est très tôt adopté par une famille respectée de métis originaire de Gorée et de Saint-Louis qui lui donne le prénom de Blaise (Adolphe étant le prénom de son père adoptif). Il fréquente donc l’école et réussit le concours de fonctionnaire des douanes (p.43)

Ce destin particulier lui permet de voyager à travers l’Afrique, à Madagascar où il côtoie Lyautey et en Guyane où il rencontre des francs-maçons. Cette protection le pousse vers des mandats électifs.

« Je suis noir, ma femme est blanche et mes enfants sont des métis ».

Le roman s’attache à décrire la campagne électorale de Blaise Diagne. Alors qu’en métropole, certains courants politiques réfutent l’assimilation des populations de souche dans les colonies, opposant les « civilisés » et « indigènes », la citoyenneté des quatre communes du Sénégal est montrée comme un héritage encombrant. Grâce à ses soutiens, il est élu à la députation le 26 avril 1914. La division de ses adversaires lui a permis d’asseoir sa popularité au Sénégal, même auprès des métis et des créoles (« Où allons nous, si un nègre siège au palais Bourbon et décide de l’avenir de la France !  » p.68 )

Le premier député noir originaire d’Afrique

Après le déclenchement de la Grande Guerre, le nouveau député se rapproche de ses pairs (francs-maçons ou issus des colonies) et dénonce l’utilisation des « tirailleurs sénégalais », la force noire de Mangin, lors de l’offensive Nivelle, au chemin Des dames (avril 1917). Il milite pour l’incorporation des citoyens des quatre communes dans les régiments métropolitains. Reconnu pour sa ténacité, Clemenceau fait nommé Blaise Diagne comme haut-commissaire du gouvernement pour le recrutement des forces noires de février à août 1918. Ce dernier devient « le commis voyageur » de la mobilisation républicaine. Il réussit à motiver des populations coloniales en faveur de la France en échange de décrets prometteurs dans les domaines de la santé et de l’éducation, notamment par la création d’écoles afin de former de futurs cadres. Le recrutement s’avère un succès : 50 000 hommes en AOF et 14 000 en AEF (p.117).

Un vif partisan de l’assimilation

Si aux élections du 30 novembre 1919, l’homme politique est largement réélu, les positions du député attisent certaines oppositions. Blaise Diagne pense que l’émancipation des noirs passe par l’adhésion des « indigènes » aux valeurs de la mère patrie. Il prône la coopération pacifique entre blancs et noirs qui permettrait le développement de l’Afrique, en s’appropriant la culture occidentale.

La fin du roman décrit le prestige de l’homme en France, ses appuis au palais Bourbon et sa participation dans plusieurs gouvernements, jusqu’en 1931. Elle s’attache à souligner la désillusion d’un homme considéré au Sénégal comme « trop proche de la puissance coloniale ».

Ce roman documentaire a le mérite de souligner l’importance d’un homme peu connu en France. Sa lecture agréable permettra une mise au point rapide sur les sociétés coloniales en Afrique noire.