Chargé de conférences à l’IEP de Paris, Fabrice Grenard a publié en 2008 La France du marché noir, version réduite de sa thèse de doctorat. Il inaugure aujourd’hui une nouvelle collection chez un nouvel éditeur. La collection « Enquêtes » des éditions Vendémiaire propose « l’exploration de sujets méconnus » par de « jeunes historiens débarrassés des a priori qui ont marqué les générations précédentes » (on admettra que l’affirmation manque pour le moins de nuances !) et dont les recherches se feront « au plus près des archives ».

A la fin de l’Occupation, l’effondrement de l’autorité incarnée par le régime de Vichy et le développement de l’action subversive menée par les organisations de résistance favorisent l’essor d’une criminalité cherchant à tirer parti de la situation. Criminels et bandits s’efforcent de se parer de vertus patriotiques pour agir en toute impunité. A côté des vrais maquis luttant contre l’occupant, se constituèrent de « faux maquis » qui, sous couvert de résistance, se livrèrent au pillage et au brigandage. Il y eut aussi des « maquis déviants », fondés initialement dans un esprit de résistance, mais qui s’en éloignèrent par la suite et mirent à profit leur force armée pour se livrer à des pillages et exactions. On les appelle les « maquis noirs ».

Le phénomène est effectivement largement méconnu et n’a jamais été étudié pour lui-même : il correspond bien à l’objectif de la collection. Diverses raisons expliquent cet état de fait : la définition d’un faux maquis n’est pas facile à établir, les sources sont assez rares, le sujet est sensible car l’auteur peut aisément être accusé de chercher à grossir la « légende noire de la Résistance». Fabrice Grenard a travaillé surtout à partir des archives du Comité d’histoire de la Seconde Guerre mondiale (tracts, brochures, coupures de presse, journaux de marche des maquis) et les archives du BCRA (en particulier les circulaires et documents émanant du Service national maquis).

Un contexte propice au banditisme

A la fin de l’occupation, l’autorité de l’État s’effondra et l’instauration du Service du travail obligatoire accrut le phénomène de désobéissance. Des actions illégales et frauduleuses se multiplièrent pour venir en aide aux réfractaires, impliquant de nombreuses professions, médecins, maires, patrons : une part croissante de la population, ayant le sentiment que le gouvernement en place n’était plus légitime, estima désormais que la justice et la légitimité réelles se trouvaient du côté de ceux qui étaient devenus des hors-la-loi.

Si une majorité de réfractaires trouvèrent des solutions individuelles de camouflage, on vit se constituer des camps destinés à accueillir des réfractaires dans les forêts, les montagnes et les plateaux reculés. La Résistance fut prise de cours et se trouva dans l’obligation d’encadrer ces « maquis refuges » qui rendirent la Résistance à la fois concrète et visible. Les maquisards incarnèrent « une véritable figure du hors-la-loi, tantôt brigands lorsqu’ils effectuaient des vols ou des coups de main pour leur approvisionnement, tantôt justiciers lorsqu’ils organisaient des expéditions punitives contre les trafiquants du marché noir, tantôt guérilleros lorsqu’ils menaient des actions de sabotage ou des attentats contre l’occupant

La gendarmerie, chargée du maintien de l’ordre dans les zones rurales, fut engagée par Vichy dans de nouvelles missions qui suscitèrent l’hostilité générale de la population. Elle devint d’autant plus impopulaire qu’elle n’avait plus les moyens de lutter efficacement contre la délinquance ordinaire. « Traquer des réfractaires protégés par la complicité de toute une population constituait une tâche particulièrement ingrate et de nombreux gendarmes finirent par ne plus obéir totalement aux ordres ». Vichy créa les Groupes mobiles de réserve (GMR), police mobile de type paramilitaire, pour lutter contre les maquis, et eut aussi recours à la Milice, surtout à la « Franc Garde » qui était sa troupe de choc. Après le débarquement de Normandie, les désertions au sein de la gendarmerie s’accélérèrent ; les maquisards attaquèrent des gendarmeries, parfois avec la complicité des gendarmes.

Actes de résistance et actes de banditisme.

On observe à partir de l’été 1943, et surtout en 1944, une très forte recrudescence des vols, cambriolages, attaques à main armée de commerces, bureaux de tabac, mairies et perceptions. Dans la majorité des cas, il s’agit bien d’actions et de vols effectués par la Résistance pour l’approvisionnement des maquis. Mais ce recours à l’action illégale permit à de vrais bandits de profiter de la situation. Aussi la Résistance officielle s’efforça-t-elle de bien authentifier ses actions. Dans la mesure du possible, les réquisitions devaient être payées ou faire l’objet d’un reçu. Lorsque ces précautions étaient prises, les réquisitions étaient globalement acceptées. « L’usurpation d’identité qui permettait de se livrer au racket sous couvert d’une fausse autorité semble avoir été fréquente. » Il était assez facile de se faire passer pour un maquisard et d’endormir la méfiance des victimes ; on pouvait en outre espérer que le crime resterait impuni.

De véritables bandes organisées se constituèrent, écumant des régions entières, multipliant les attaques, pillages et agressions. Plusieurs régions françaises redécouvrirent le vieux phénomène des bandes de pilleurs qui semaient la terreur lors des périodes de guerre, attaquant les fermes isolées, les châteaux, rançonnant sur les routes secondaires. On vit même renaître, en Bretagne, Dordogne, Picardie, Bourgogne, des « chauffeurs » qui, comme à la fin du XVIIIe siècle, brûlaient la plante des pieds de leurs victimes dans la cheminée pour leur faire avouer l’endroit où elles cachaient leurs économies.

Typologie des faux maquis

Plusieurs chefs de faux maquis étaient des « criminels de haute volée, condamnés à de nombreuses reprises et marqués par un lourd passé ». On vit aussi se constituer de petites bandes incontrôlées de réfractaires qui causèrent d’importantes perturbations dans plusieurs régions. Il y eut des miliciens et des militants collaborationnistes qui furent des agents provocateurs et qui cherchèrent à infiltrer le maquis. Des Français, supplétifs de la Wehrmacht, furent enrôlés dans des groupes anti-maquis, dits « groupes Brandebourg ». Ils n’étaient pas des miliciens mais des engagés volontaires, intégrés dans la Waffen SS. Ils ne furent que quelques centaines mais ils furent efficaces et firent beaucoup de mal à la Résistance et aux maquis. Il y eut des « contre-maquis » organisés par des auxiliaires de l’occupant pour déstabiliser la Résistance à l’échelle locale. Ainsi la « bande du bossu » s’illustra-t-elle par la férocité et la sauvagerie de ses entreprises dans la région de Sedan, à la veille de la Libération.

Pour les vrais maquisards eux-mêmes, la tentation fut parfois forte de se livrer à quelques trafics pour leur compte personnel. Tous les maquis n’étaient pas correctement encadrés et il arrivait que des maquisards puissent agir de leur propre initiative. Quelques petits chefs de maquis enfin, ont pu se transformer en chef de bande ; et lorsqu’un groupe faisait preuve de déviance, la Résistance locale n’avait pas toujours les moyens de le ramener dans le droit chemin.

Les faux maquis, un défi pour la Résistance

Les pillards portaient gravement atteinte au crédit de la Résistance et risquaient de la couper de la population. Ce défi était d’autant plus grand que le régime de Vichy profitait de l’existence des pillards pour discréditer les vrais résistants en les assimilant à de simples bandits. Aux yeux de Vichy d’ailleurs, il n’y avait pas de vrais et de faux maquis, il n’y avait que des « terroristes » et des « bandits ». Les responsables de la Résistance contre-attaquèrent, par la propagande, par l’information et par la répression : des opérations importantes furent entreprises pour lutter contre les faux maquis, arrêter, juger et exécuter publiquement les pillards.

Rivalités au sein de la Résistance

L’accusation de faux maquis fut parfois portée par une organisation de résistance pour en discréditer une autre : souvent les maquis FTP furent ainsi stigmatisés par ceux de l’Armée secrète ou par ceux de l’ORA (Organisation de résistance de l’Armée). Après la guerre, les accusations tendant à assimiler les organisations FTP à la fausse Résistance furent réactivées, dans le contexte de la guerre froide naissante. En 1953, c’est l’un des plus célèbres chefs de maquis qui fut mis en accusation : Georges Guingouin, le « Tito du Limousin », figure légendaire de la Résistance communiste. Il ne fut pas soutenu pas le parti communiste, en raison des divergences tactiques et stratégiques l’ayant opposé, au cours de l’Occupation et au moment de la Libération, aux responsables du parti.

Après la guerre, l’accusation de fausse résistance et de faux maquis continua à être instrumentalisée à des fins politiques et participa largement à la « guerre des mémoires » de la Résistance. Des actions qui s’inscrivaient dans le contexte de la guerre furent décontextualisées et présentées par les anticommunistes comme des crimes ou des pillages.

Difficile retour à l’ordre

Opportunistes, aventuriers et bandits continuèrent à se livrer après la Libération à des pillages, vols et exactions en tentant de les faire passer pour des actions patriotiques épuratrices. Le phénomène perdura tout au long de l’année 1945, maintenant un sentiment d’insécurité, dans les campagnes particulièrement. « Tout au long de l’année 1945, les rapports de gendarmerie continuent de recenser chaque semaine dans de nombreux départements des pillages, des vols à main armée et des braquages. Plus d’un an après la fin de l’Occupation, de petites bandes armées agissaient encore sous couvert de patriotisme, d’épuration et de répression du marché noir. » Il y eut aussi de véritables maquis qui refusèrent de se dissoudre et qui devinrent illégaux. « Il y eut des cas d’imposteurs, qui, se firent passer pour FFI, profitèrent de l’effervescence ambiante et multiplièrent, sous couvert de justice populaire et d’épuration, les vols et les pillages auprès des particuliers, présentés comme trafiquants ou collaborateurs. »

Fabrice Grenard signe un ouvrage qu’il fallait oser entreprendre et publier. Il analyse en effet la situation trouble de l’été 1944, situation que connaissent les chercheurs mais qui est rarement exposée au grand public. Dans la mesure où il montre qu’il y eut des « maquis déviants », qu’il y eut d’authentiques résistants qui furent abusés par de vrais bandits fondateurs et chefs de maquis, il s’aventure largement dans la « zone grise », celle que la mémoire officielle de la Résistance n’aime pas que l’on décrive, préférant opposer les héros et les salauds dans un manichéisme rassurant. Ce travail rigoureux, appuyé sur les sources disponibles pour une étude à cette échelle, a pour seul objectif de mieux appréhender la réalité de la période et non de dénigrer la Résistance. L’auteur plaide d’ailleurs dans les dernières pages pour que les chercheurs s’attellent à « une histoire qui reste à écrire, celle des usurpateurs ».

Joël Drogland, pour Les Clionautes