Professeur à l’université de Paris –Nanterre, spécialiste des violences de guerre et des liens qui unissent les deux guerres mondiales, Annette Becker consacre cet ouvrage au juriste Raphael Lemkin et au Résistant polonais Jan Karski qui ont perçu précocement la spécificité de l’extermination des juifs en forgeant le terme de génocide ou en témoignant de ce qu’il avait vu et compris dans le ghetto de Varsovie, et surtout en s’efforçant d’alerter les dirigeants des puissances alliées sur les crimes qui étaient en train d’être commis. L’ouvrage est un hommage à ceux qui ont compris ce qui se passait et ont voulu transmettre ce qu’ils avaient compris ; c’est aussi une critique de ceux qui n’ont pas voulu voir ou agir quand il en était encore temps. C’est aussi une réflexion sur la nécessité de voir et de comprendre dans des situations extrêmes. L’ouvrage s’inscrit dans le cadre des travaux d’ Annette Becker sur les violences contre les civils, en particulier les Arméniens. Mais l’ouvrage est aussi sous- tendu par l’engagement éthique de l’auteur : rappel de la barbarie absolue du nazisme, hommage rendu à ceux qui ont compris, mais aussi appel à la vigilance. Dans un contexte difficile (génocide rwandais de 1994) exactions commises contre les Yezidis et d’autres minorités religieuses en Syrie, renaissance de l’antisémitisme, propos des dirigeants polonais visant à nier la complicité de nombreux Polonais dans le génocide, sujet auquel se réfère l’auteur à la fin du livre, l’ouvrage est un appel à voir et à transmettre ce que l’on a vu.
Le génocide juif : témoigner, nommer, comprendre, s’aveugler.Jan Kozielewski qui conserva ensuite son nom de guerre de Jan Karski est un résistant polonais catholique Mobilisé en 1939 dans l’est de la Pologne ,il échappe aux Soviétiques et sans doute par là même au massacre de Katyn. En 1940 ,il est capturé et torturé par la Gestapo ,mais parvient à s’évader. Membre de la Résistance polonaise dont les dirigeants sont réfugiés d’abord en France puis en Angleterre, Karski rédige à leur intention un rapport sur la situation de la Pologne qui subit une double occupation nazie et soviétique. Dans ce premier rapport, il évoque la situation de la Pologne en général ,plaide pour une unité nationale qui intégrerait les Juifs .Il comprend aussi la situation spécifique des Juifs dans la Pologne occupée par les nazis et les humiliations dont ils sont les victimes. Il est plus sévère pour les juifs qui soutiennent l’occupant soviétique. Enfin, il comprend que la résistance polonaise ne pourra guère aider les Juifs , compte tenu de l’antisémitisme d’une partie importante de la population polonaise qui va profiter de l’occupation allemande pour commettre des pogroms et piller les biens des juifs. En juillet ou septembre 1942 , à la demande de la résistance juive du ghetto de Varsovie qui lui demande de faire connaître au monde ce qui se passe, il rentre dans le ghetto, découvre les conditions épouvantables dans lesquels vivent les juifs, victimes de la famine et des assassinats, et comprend alors la spécificité de la situation des Juifs : l’extermination d’un peuple tout entier. Ses guides l’envoient à Izbica sorte de « gare de triage » où sont entassés les juifs avant d’être acheminés au camp de Belzec. Il découvre que les juifs sont assassinés avec de la chaux vive répandue dans les wagons de déportation. Il rejoint Londres où il rédige son rapport qui est diffusé auprès des services diplomatiques britanniques et américains ,mais aussi dans une partie de l’opinion. Le 28 juillet 1943, il rencontre Roosevelt (auquel une version du rapport Karski avait été transmis dès la fin de 1942) qui évoque avec lui longuement le sort de la Pologne. Karski ne parvient à évoquer l’extermination des juifs qu’à la fin de l’entretien. Roosevelt assure qu’il faut avant tout gagner la guerre et que les criminels seront châtiés après la victoire C’est le pont majeur qui a été reproché à Roosevelt : ne pas voir agi ou menacé les Allemands de représailles ,pour tenter d’arrêter le processus d’extermination. Retourner en Pologne s’avérant trop dangereux, Karski demeure aux États- Unis où il commence la rédaction de ses Mémoires Story of a secret state dans lesquelles il évoque surtout la Résistance polonaise .Il consacre pourtant deux chapitres au génocide juif , en montrant la spécificité de la politique d’extermination. Raphaël Lemkin est né au début du XXe siècle dans la ville polonaise, qui comptait une importante communauté juive, de Wolkowysk , près de Bialystok ( au nord –est de la Pologne actuelle, près de la frontière biélorusse). Il est victime de l’antisémitisme dans sa jeunesse et dans sa carrière professionnelle en Pologne.Il devient un spécialiste réputé de droit international et dès l’entre-deux guerres il cherche à caractériser juridiquement et pénalement le crime contre l’humanité. Lors de l’invasion de la Pologne par les nazis, il parvient à se réfugier en Lituanie et à gagner les États-Unis en passant par la Sibérie et le Japon. Quarante-neuf membres de sa famille sont exterminés et Annette Becker décrit les conditions épouvantables dans lesquelles le shtetl de Wolkowyzk fut détruit : fusillades massives, utilisation de gaz ,déportations. Aux États–Unis , en 1944, Lemkin publie Axis rule in occupied Europe, dans lequel il montre que la politique nazie ne relève pas de la violence spontanée, mais s’appuie sur un arsenal juridique dirigé contre les populations civiles pour asservir et homogénéiser les peuples ( plus clairement pour permettre aux Allemands de coloniser une partie de l’Europe orientale). Dans cet ouvrage figure le terme de génocide , c’est-à-dire l’action volontaire et coordonnée d’un État de destruction d’un peuple tout entier aussi bien physiquement que culturellement. D’autres comprirent aussi la spécificité du génocide . Ce fut le cas de l’historien Simon Dubnov que Lemkin avait rencontré et d’ Emmanuel Ringelblum qui recueillit les témoignages du ghetto de Varsovie et qui furent tous deux assassinés par les nazis. Ils avaient conscience de vivre la destruction totale du peuple juif (Hurbn en hébreu). Ce fut aussi le cas des dirigeants juifs polonais en exil . L’un d’eux se suicida, désespéré par l’inaction des dirigeants alliés. C’est aussi le cas de Varian Fry, un Américain membre d’une association humanitaire qui permit à de nombreux réfugiés de quitter Marseille en 1941. C’est aussi le cas d’écrivains comme George Orwell et Arthur Koestler. De manière plus générale , les journaux britanniques et américains,et certains journaux clandestins de la Résistance française avaient publié des informations qui permettaient de comprendre au moins partiellement ,le processus d’extermination en cours.
D’autres enfin n’ont pas vu ou voulu voir le processus d’extermination, par aveuglement, indifférence ou antisémitisme. Dès mars 1942,le Foreign Office britannique était en possession de photos qui montraient les exécutions de prisonniers soviétiques ,ainsi que les populations mourant de faim des ghettos. Mais certains hauts fonctionnaires britanniques semblent avoir douté de l’ampleur du massacre et l’un d’eux avait ajouté en marge des photos : « Aucune action ne semble nécessaire ». L’un des enjeux cachés de cette passivité était de ne pas développer l’immigration juive dans la Palestine mandataire. De même, certains responsables du Département d’État américain semblent avoir ,par antisémitisme, minimisé l’ampleur des massacres. Le rapport Karski ne provoqua pas de prise de conscience : l’extermination des juifs était perçue comme l’une des violences perpétrées par les nazis. Certains ne voulaient pas non plus être « soupçonnés « de faire la guerre pour les juifs , comme les en accusaient les nazis .Arthur Koestler et Annette Becker critiquent sévèrement ceux que l’historien américain Raul Hilberg nommait des « bystanders », ceux qui étaient contemporains du massacre et ne sont pas intervenus ou ont participé au massacre. Le 17 décembre 1942, les Alliés publient une déclaration promettant de juger les responsables des massacres des Juifs, mais ne proposent pas de mesures immédiates d’intervention.

Flash-back : La Première guerre mondiale, matrice explicative.

La Première guerre mondiale peut servir de matrice explicative à l’aveuglement de certains .En effet ,lors de la première guerre mondiale les Allemands avaient commis des exactions bien réelles en Belgique et dans le nord de la France, mais les puissances de l’ Entente les avaient accusés de crimes imaginaires , en particulier d’écraser les mains des enfants. Cette «Greuelpropaganda » (propagande sur les atrocités) eut des effets catastrophiques sur la prise de conscience du génocide. Beaucoup crurent avec plus ou moins de bonne foi ( « cécité fonctionnelle » disait Raul Hilberg) qu’il s’agissait de propagande. En 1944,une grande partie des Américains croyaient que les récits de l’extermination des juifs relevaient de la propagande de guerre. Mais ,à l’inverse, la guerre provoqua une prise de conscience des violences exercées contre les civils et une réflexion sur les moyens de les prévenir et des les sanctionner. La première guerre mondiale donna lieu à de nombreuses violences contre les civils . Sur le front oriental ,l’armée russe pratiqua des déplacements massifs et se livra à des massacres de populations qu’elle considérait comme suspecte , en particulier les juifs. A la fin de la guerre ,certains juifs furent victimes de pogroms de la part des Polonais . Mais c’est surtout le génocide des Arméniens ( et des Assyro- Chaldéens) qui provoqua des protestations et des réflexions. Dès 1915 , Français ,Anglais et Russes avaient qualifié le génocide de crime contre l’humanité . Dans l’Entre-deux guerres, un certain nombre de juristes ,parmi lesquels figurait Lemkin cherchèrent à caractériser juridiquement le crime contre l’humanité. Lemkin ne limitait pas son étude au génocide des Arméniens ou aux pogroms , il cherchait à remonter dans l’histoire ( croisade contre les Cathares ,persécution des protestants ,massacre des Hereros en Namibie) .Lemkin retenait trois critères principaux : l’arrêt des communications entre l’État auteur du crime et le reste du monde ,les violences exercées contre des individus et groupes déterminés, et la destruction de leur patrimoine culturel. Il pensait que ces actes devaient être sanctionnés à l’échelle internationale.

Après –guerre.

Après la guerre, Lemkin et Karski connurent des destins singuliers. Aucun d’eux ne pouvait ou ne souhaitait rentrer en Pologne et tous deux travaillèrent et enseignèrent aux États-Unis. Lemkin , qui avait perdu 49 membres de sa famille dans le génocide participa de manière marginale au procès de Nuremberg . C’est alors la notion de « crime contre l’humanité » c’est-à-dire les violences contre les civils pris individuellement qui dominait. Toutefois, la notion de génocide , c’est-à-dire les violences contre des groupes entiers, commençait à être connue et discutée. Elle était peu à peu dissociée de la notion de crime de guerre. L’objectif de Lemkin était avant tout dans l’avenir de protéger les populations. En 1948 l ‘Assemblée générale de l’ONU réunie à Paris adopta la Convention pour la prévention et la punition du crime de génocide. Il s’agit de lutter à la fois contre les massacres des personnes et contre la destruction de leur patrimoine culturel et de dénoncer les « génocides camouflés»..La Convention fut ratifiée par de nombreux États ,mais peu appliquée. Toutefois ,la Convention eut une portée symbolique importante auprès des Arméniens, car Lemkin avait trouvé un mot et une qualification juridique pour dire ce qu’ils avaient subi en 1915 (en arménien génocide se dit Tséghasbanoutyoum) et des militants noirs américains qui s’approprièrent le concept pour souligner que la discrimination et les conditions de vie déplorables dont étaient victimes les Noirs du Sud des États-Unis ou dans l’ Afrique du Sud de l’apartheid pouvait être un facteur de génocide. Lemkin dénonça aussi l’antisémitisme dont étaient victimes les juifs soviétiques. A sa mort, en 1959, il travaillait sur une encyclopédie des génocides et s’intéressait particulièrement à la grande famine en Ukraine.
Le destin de Karski fut lui aussi singulier. Lorsque les États-Unis reconnurent le gouvernement communiste polonais, Karski cessa de travailler pour l’ambassade de Pologne et enseigna les relations internationales,en particulier les relations entre les Grandes puissances et la Pologne , sujet de sa thèse. Très anticommuniste dans le contexte de la guerre froide, il travailla pour la CIA et dénonça la mainmise de l’URSS sur la Pologne. Il n’évoque guère le génocide des juifs. Pourtant, un retournement va se produire. Lors du procès Eichmann, le procureur général Gideon Hausner cite Karski parmi ceux qui ont aidé ou sauvé des juifs et l’ État d’ Israël lui décerna le titre de « Juste ».et il devint citoyen d’honneur d’Israël en 1994. Après de longues hésitations, il accepta en 1978 d’être filmé par Claude Lanzmann et évoqua ce qu’il a vu dans le ghetto de Varsovie . sans doute fut-il pris par l’urgence de témoigner. Il participe à de nombreux colloques , dans lesquels il souligne qu’il a témoigné quand il était encore possible d’arrêter le génocide. La renommée de Karski répond aux interrogations des années 1990- 2000 sur l’absence d’action des puissances alliées. Comme le soulignait Elie Wiesel : « Nous devons être les messagers des messagers ». Karski meurt en 2000, mais connaît une postérité artistique et littéraire . Des romans/récits de Bruno Tessarech et de Yannick Haenel mettent en scène Karski et il est représenté par deux statues à Washington et à Varsovie. Dans la conclusion de son ouvrage

Annette Becker évoque les réflexions poignantes des rescapés du génocide des Tutsis au Rwanda comme Emilienne Mukansoro , s’adressant à toute sa parentèle exterminée « J’ai passé plus de temps avec vous qu’avec ma famille vivante. J’ai essayé d’être mon père et ma mère » ou Esther Mujawayo : « La puissance d’un génocide, c’est exactement cela :une horreur pendant, mais encore une horreur après. Intérieurement, il n’ y a pas fin à un génocide». Et Annette Becker conclut : « Génocide :les victimes et le droit enfin sur le même plan : souffrances sans fin, crime imprescriptible ».