Jean-Paul Cahn, Bernard Poloni, éds, Migrations et identités, l’exemple de l’Alemagne au XIXe et XXe siècles, P. U. du Septentrion, 2009, 25 euros, 223 p.

Pour mieux comprendre le phénomène migratoire et ses implications, les éditeurs de ce volume ont fait le choix de se concentrer sur un espace, l’Allemagne, et d’y étudier tant les phénomènes d’émigration que l’immigration. Ils ont pour cela fait appel à des sociologues, psychanalystes, magistrats, germanistes et historiens qui fournissent un ensemble très varié de contributions. C’est là que le bât blesse, car n’ont que peu ou pas de cohérence : seuls quelques articles sur le sentiment d’identité des migrants, entretiennent un rapport entre eux et la valeur ajoutée de l’ensemble n’apparaît pas clairement. On se concentrera ici sur quelques contributions historiques et géographiques.

Historiographie et identité des régions multiculturelles d’Europe centrale
Milos Reznik analyse le rapport à l’histoire qu’entretiennent plusieurs villes et régions autrefois allemandes mais transférées au cours du XXe siècle à des nouveaux États. Il souligne que, dans le cas de Dantzig comme dans celui d’autres régions disputées entre la Pologne et l’Allemagne, les tensions apparues au XXe siècle sont d’ordre national bien plus que local : c’est l’affirmation de l’État-nation qui suscite l’essentiel de ces affrontements, les rivalités entre communautés locales ayant un rôle beaucoup plus limité. Les historiens furent naturellement au premier plan de ces combats : après le « déplacement vers l’ouest » de la Pologne en 1945 et l’annexion de plusieurs régions, la politique de « repolinisation » fut justifiée par référence à l’époque moderne, durant laquelle la Pologne exerçait une forte influence sur ces territoires. Le cas de Dantzig est particulièrement intéressant car le souvenir de ses connexions hanséatiques y a perduré : en 1976, le premier jumelage entre une ville de RFA et une ville polonaise était signé avec Brême, et, depuis la fin du communisme, Dantzig s’est affirmée comme une ville ouverte au monde, accueillant notamment des grands sommets internationaux. D’autres régions ont connu une semblable redécouverte de leur passé bi- ou trinational durant les années 1990, une évolution historiographique majeure qui n’a pas reçu en France l’attention qu’elle mérite. Le cas de Wroclaw (Breslau en allemand) est particulier, puisque cette ville allemande jusqu’en 1945 a accueilli après la conférence de Potsdam les anciens habitants polonais de Lwow, devenue Lviv lorsqu’elle fut intégrée à l’Ukraine en 1945 ; depuis, la ville conserve des liens complexes avec cette région d’Ukraine et avec son passé de capitale de la Galicie autrichienne (Lviv s’appelait alors Lemberg). La situation en Bohême est différente car la constitution de la Tchécoslovaquie remonte plus loin, et il n’est pas question de multiculturalisme, mais uniquement de deux cultures, tchèque et allemande, à l’exception de Prague.

Guerres et politiques migratoires

Dans la deuxième section, Dieter Gosewinkel analyse les différents statuts pour la population de l’Allemagne nazie et des territoires conquis. Au sein même des citoyens allemands, les lois de Nuemberg en 1935 créèrent une sorte d’élite, les citoyens du Reich, « de sang allemand ou apparentés », ayant montré qu’ils étaient à même de « servir fidèlement le Reich et le peuple allemand ». À mesure des différentes conquêtes, l’attribution de la nationalité et du titre de Reichsbürger devint un outil de la politique nazie dans la mesure où elle assurait une protection aux populations qui en bénéficiaient et les plaçait au-dessus des autres groupes ethniques : plus on allait vers l’est, plus elle était rare et limitée à quelques communautés et personnes. Manfred Kittel revient ensuite sur les migrations forcées des Allemands à la fin de la Seconde Guerre Mondiale ; il remarque qu’aucun pays occidental n’expulsa ses citoyens germanophones, même quand des minorités avaient pris fait et cause pour le régime nazi. À l’est de l’Europe, cette politique ne fut pas non plus systématique puisque la Roumanie ne procéda pas à une expulsion massive des minorités germanophones, bien que leur sort n’ait pas toujours été enviable. La Roumanie a ceci de commun avec les nations occidentales que son indépendance est relativement ancienne et qu’elle n’avait pas besoin pour s’affirmer d’expulser ces populations, au contraire de la Pologne, la Tchécoslovaquie, la Yougoslavie et la Hongrie, qui ont toutes rendu ces populations responsables du nazisme et les ont contraintes à émigrer ou, dans certains cas en Pologne, à acquérir la culture polonaise. Elles le firent avec l’approbation plus ou moins tacite des grandes puissances qui avaient accepté le principe de la « désimbrication des nationalités » à Potsdam, sans pour autant prévoir concrètement ces transferts massifs. Mathilde U. von Bülow analyse ensuite le problème posé par les Algériens qui s’installèrent en RFA durant la guerre d’Algérie, pour fuir la répression française ou les pressions du FLN et du MNA : ils furent un problème épineux pour la RFA. Elle était obligée de les accueillir en raison de la construction européenne et parce que la France insistait sur leur statut de Français – tout en souhaitant qu’ils soient étroitement contrôlés – mais aussi parce que la RFA ne voulait pas se brouiller avec les pays arabes pour maintenir vivante la doctrine Hallstein, puisque la RDA utilisait l’anticolonialisme pour briser son isolement. En même temps, elle ne pouvait se fâcher avec la France et devait éviter de devenir une base arrière des indépendantistes.

Suivent un article sur les piétistes allemands qui s’installèrent en Palestine à partir des années 1860 et qui ont marqué certains lieux de leur empreinte, une contribution sur les artistes allemands qui se réunissaient au café du Dôme à Paris au début du XXe siècle, une autre sur les mouvements de population entre RFA et RDA, puis une autre sur les mouvements entre ces espaces depuis 1990 : les Länder de l’est perdent leurs forces vives – et ce sont surtout les femmes qui émigrent – et connaissent des problèmes graves de désertification rurale et de vieillissement de la population. La pyramide démographique de ces régions est celle d’un pays sortant d’une guerre !

S’y ajoutent des articles sur le poète Michael Hamburger, qui quitta l’Allemagne à 9 ans en 1933 pour la Grande-Bretagne, trop tard pour que l’anglais soit sa langue maternelle, trop tôt pour qu’elle soit une langue secondaire, sur l’organisation politique des alévis en Turquie et Allemagne, et une conclusion sur l’évolution des migrations en Europe depuis 1945 : comme on le voit, un assemblage dont on peut louer ou déplorer la diversité.

Yann Coz