Du 16 juin au 18 novembre 2018, le château de Nantes a accueilli une exposition tout à fait exceptionnelle, tant par son originalité que par sa qualité, sur le thème des Vikings. Il s’agissait d’une exposition itinérante organisée par le Musée historique de Suède (Historika Museet). L’ouvrage que nous présentons ici est le catalogue d’exposition qui réunit les pièces les plus importantes exposées tout au long du voyage proposé par le musée historique de Suède à Stockholm et le musée d’histoire de Nantes. Ce livre a été rédigé sous la direction de Gunnar Anderson, conservateur principal au musée historique de Suède. Dans cette tâche, il a été accompagné par une dizaine de contributeurs, dont Elisabeth Ridel-Granger, docteure en sciences du langage et ingénieure au CNRS, uniquement pour l’édition française.
Le catalogue respecte le choix des organisateurs de l’exposition d’organiser la visite de façon thématique. Pour montrer le dynamisme de la société viking, les multiples objets ne sont pas présentés au sein de séquences chronologiques. L’ouvrage est ainsi divisé en dix parties, la dernière étant propre à l’édition française, en mettant en évidence la présence viking sur le sol breton.

La première partie tient lieu d’introduction. L’ère viking correspond à la dernière période de l’âge du fer scandinave. Deux types de sources sont utilisées pour construire l’histoire de l’ère viking : les sources archéologiques et les sources écrites scandinaves et étrangères. L’un des problèmes posés par les sources écrites est qu’elles ont souvent été rédigées postérieurement. Lorsqu’elles sont contemporaines d’un évènement ou d’une situation décrites, elles donnent la plupart du temps une image déformée et négative du monde scandinave.
Les populations scandinaves n’employaient pas le terme de « viking » pour parler d’elles-mêmes, mais utilisaient le nom de la localité où elles vivaient et ensuite le nom de la province d’origine. Certains chefs puissants de l’aristocratie portaient le titre de « roi » : ce titre ne s’étendait pas sur un territoire, mais sur une population qu’ils maintenaient grâce à des alliances. Hormis la langue et la mythologie (avec toutefois quelques particularités d’une province à une autre), il n’y a jamais eu de culture viking homogène à l’ensemble de la Scandinavie. Dans les sources écrites, le terme « viking » désigne une situation ou une activité de piraterie qui pouvait être assumée par intermittence. Les femmes et les enfants pouvaient être du voyage. Par conséquent presque toute la population scandinave pouvait devenir viking.
Aujourd’hui encore, le terme ou l’imaginaire « viking » sont utilisés comme symboles, particulièrement dans la représentation de la virilité (emblèmes d’un club de football américain, d’un club de supporters du Real de Madrid) ou dans celle de l’homme blanc aryen (au sein de la Waffen SS pendant la Seconde Guerre mondiale). Le mythe du viking est donc exploité pour les intérêts d’aujourd’hui, dans le commerce, en tant qu’idéal masculin mais aussi comme concept mobilisateur politique.

La deuxième partie met l’accent sur la famille. L’économie du monde scandinave repose essentiellement sur l’agriculture et l’élevage. La famille élargie vivant sur la ferme forme la communauté de base. Au niveau au-dessus, on trouve le clan. Si les femmes n’assument pas les mêmes rôles que les hommes, qui sont les seuls à avoir des activités publiques, elles peuvent avoir des implications très élargies lorsqu’elles sont libres. Elles peuvent transmettre ou reprendre le rôle de « chef de famille » ou encore divorcer si elles ne sont pas satisfaites de leur union. La mortalité des enfants était importante et le soin apporté à leurs tombes montre la grande considération que les Scandinaves pouvaient avoir envers eux. Au sein de la communauté, il y avait également des individus non libres dont le statut social pouvait être différent selon les lieux et les époques.
Au sein de cette partie, trois thèmes sont plus largement développés : la grande diversité du rôle des femmes vikings ; la construction de l’identité féminine ; la complexité du groupe des non-libres.

La troisième partie aborde le sujet de l’économie et de l’habitat du monde viking. Ce monde repose essentiellement sur des activités agricoles et pastorales auxquelles il faut ajouter l’exploitation des ressources issues de la chasse et de la pêche. Le bois est également une ressource de première importance pour les populations scandinaves. Il est utilisé dans la construction, pour la fabrication du charbon indispensable pour produire du fer et de l’acier, pour les besoins en chauffage et pour la cuisson, ainsi que dans la fabrication des outils et des objets du quotidien (le thème sur l’artisanat est plus largement développé dans la sixième partie de l’ouvrage).
L’habitat est très variable suivant les régions. Dans le sud de la Scandinavie, il prend la forme de village alors qu’il est plus dispersé dans le nord. De même, la taille et l’apparence des fermes dépend également des régions mais aussi du statut social du propriétaire.

Les deux parties suivantes abordent les thèmes du culte, de la mort et des rites funéraires. Au début de l’ère viking, le christianisme est implanté depuis plusieurs centaines d’années. Vers 1100, c’est la religion la plus pratiquée. Par conséquent, pendant l’ère viking, deux croyances, la « religion » des anciens et le christianisme, cohabitent dans les territoires scandinaves. Toutefois le processus de christianisation est complexe et des différences apparaissent entre les différentes régions. Les auteurs du catalogue privilégient l’espace suédois, plus riche en sources fiables. Le constat est celui d’une forme de symbiose entre les deux croyances. Ce n’est qu’avec le temps que le christianisme s’impose.
La conception de la mort diffère en fonction des croyances. Il y a une grande disparité des sépultures entre les régions quelle que soit la religion des populations. Dans la tradition des anciens scandinaves, la crémation était accompagnée de rites (sacrifices d’animaux ; rituel des anneaux de Thor dans l’Est de la Scandinavie ; rituel du bateau-tombe dans l’aristocratie) pour garantir au défunt la meilleure situation possible dans la mort.

Ce n’est qu’aux parties sept et huit que les expéditions vikings sont abordées. Le IXe siècle coïncide avec le début de la colonisation à grande échelle au-delà des territoires scandinaves. Selon les sources contemporaines, les hommes du nord ont voyagé dans toutes les directions indépendamment de leur région d’origine. Quelles que soient les directions empruntées, les expéditions pouvaient être violentes. Certaines découvertes, comme l’Islande ou le Groenland, relèvent davantage du hasard. D’ailleurs, la colonisation de ces territoires a commencé bien après leur découverte. Les expéditions étaient très dangereuses et les sources mentionnent un grand nombre de disparitions. L’un des symboles de ces voyages est le bateau viking. Il en existe une très grande variété comme le longskip utilisé pour la guerre ou le knörr pour le transport de marchandises.

Enfin la dernière partie de l’ouvrage est consacrée aux attaques vikings sur la Bretagne aux IXe et Xe siècles. L’autrice de cette partie insiste sur l’impact destructeur de l’expansion scandinave. Les sites choisis par les Vikings le sont pour leurs richesses (monastères, ports où résident des marchands aisés). La Bretagne est attaquée au cours de la seconde moitié du IXe siècle. On apprend dans cette partie que les rois bretons ont usé de différentes stratégies pour faire face aux vikings : payer un tribut, faire alliance avec les Vikings pour faire du brigandage, concéder un territoire devenu incontrôlable. Toutefois, l’instabilité politique de la Bretagne à permis aux Vikings de s’attaquer à l’ensemble du territoire depuis leurs implantations dans les îles maritimes ou fluviales. Au début du Xe siècle, les Vikings tentent d’établir une principauté à Nantes, à l’image de la Normandie de Rollon. Cependant cet épisode dure moins de 30 ans. Cette partie de l’ouvrage est dotée d’une bibliographie en français.

L’ensemble du catalogue est accompagné d’un très grand nombre d’illustrations dont la plupart forment la collection de l’exposition. De très jolies photographies permettent également de découvrir les paysages scandinaves, particulièrement ceux de Suède, des pierres runiques et des reconstitutions de villages, de maisons ou de bateaux vikings. On pourra toutefois regretter l’absence de datation sur les objets archéologiques photographiés. Cet ouvrage grand public, très riche en informations, est un bon complément pour tous ceux qui se sont rendus à l’exposition nantaise et qui aimeraient approfondir le sujet, ou tout simplement pour toutes les personnes qui souhaitent découvrir le monde viking, sans passer par une histoire chronologique et politique.