Avec Printemps à la Charité, troisième volet de la tétralogie saisonnière imaginée par Philippe Pelaez et Alexis Chabert, la série poursuit son exploration sensible des saisons à travers un récit mêlant romantisme, mystère, science, art et fantastique. Dans un Paris de la Belle Époque aussi fascinant que troublant, les auteurs tissent une intrigue élégante et envoûtante, où les émotions et l’étrange s’entrelacent pour mieux happer le lecteur. D’emblée, le vert, couleur du printemps, domine l’album, et ce dès la très belle couverture, annonçant une atmosphère à la fois vivante, organique et mystérieuse.
Les ombres du bazar de la Charité
Paris, printemps 1897. La capitale, encore marquée par l’élégance et l’effervescence de la Belle Époque, porte en elle une cicatrice récente : l’incendie du bazar de la Charité. Le 4 mai, le sinistre a ravagé le lieu en quelques instants, laissant derrière lui plus d’une centaine de morts, en majorité des femmes et des enfants. Dans la panique, certains ont survécu au prix de gestes brutaux, abandonnant toute morale face à la peur.
Quelques semaines plus tard, une série d’événements troublants vient rompre l’apparente reprise de la vie parisienne. Un avocat réputé meurt en se jetant dans le vide au Muséum d’Histoire naturelle, tandis qu’un banquier est en proie à des visions terrifiantes peuplées d’araignées. Ailleurs, une tentative d’attentat vise un atelier de création cinématographique, et le spectacle ambulant d’un forain est réduit en cendres par une explosion. Ces faits, en apparence isolés, intriguent les autorités.
L’enquête est confiée à l’inspecteur Amaury Broyan, un homme fragilisé par la perte de sa fille et englué dans une dépendance à l’opium. Aux côtés de son collègue Jules Tissot, il tente de relier ces drames qui semblent défier toute logique. Peu à peu, une piste commune émerge : chacune des victimes, directement ou indirectement, est liée à la tragédie du bazar de la Charité.
Au fil de ses investigations, Amaury croise le chemin de Blanche Dambreville, une veuve aussi brillante qu’énigmatique, spécialisée dans l’étude des insectes au Muséum. Leur rencontre marque un tournant. Entre science et phénomènes troublants, Blanche apporte un regard nouveau sur des faits qui oscillent entre rationalité et hallucination.
Alors que les morts s’accumulent et que les survivants du drame semblent frappés les uns après les autres, Amaury s’enfonce dans une affaire où se mêlent culpabilité, mémoire et vengeance. Entre les salons feutrés de la haute société et les quartiers plus sombres de la ville, il tente de démêler une vérité qui menace de faire vaciller sa raison.
Scénario et dessins : une alchimie envoûtante
Avec Printemps à la Charité, le duo formé par Philippe Pelaez et Alexis Chabert confirme toute la richesse et la singularité de ce projet en quatre tomes chez Grand Angle.
D’abord, il faut souligner le talent de Philippe Pelaez au scénario. Son écriture se distingue par son efficacité : l’intrigue, solidement construite, captive sans jamais se perdre, même si son issue peut sembler relativement attendue. L’essentiel est ailleurs, dans cette manière qu’il a de tisser une enquête policière avec des accents fantastiques et une profonde exploration psychologique. On retrouve l’inspecteur Amaury Broyant, personnage cabossé, en lutte contre ses propres démons, évoluant dans un Paris de la fin du XIXe siècle recréé avec finesse. Philippe Pelaez enrichit son récit de clins d’œil historiques comme la présence de Georges Méliès et de nombreuses références littéraires, convoquant Arthur Rimbaud, Charles Baudelaire ou encore Victor Hugo pour structurer son récit.
Ce qui frappe tout autant, ce sont les dessins d’Alexis Chabert. Ses aquarelles sont tout simplement magnifiques, portées par des couleurs somptueuses qui baignent chaque planche dans une atmosphère à la fois élégante et envoûtante. Son travail graphique puise dans l’impressionnisme, l’art nouveau et l’art déco, tout en multipliant les clins d’œil graphiques transformant l’album en kaléidoscope artistique : Mucha, Monet, Caillebotte ou encore Gustave Doré. Les décors, qu’ils représentent les grands magasins, les parcs ou les avenues de la capitale, sont d’une richesse impressionnante. Le vert, couleur du printemps, s’impose comme une teinte dominante, enveloppant le récit d’une identité visuelle forte et cohérente.
Le mélange entre intrigue policière et fantastique fonctionne parfaitement, notamment grâce à des personnages denses, traversés par des émotions contradictoires : fragilité, passion, peur, désir ou encore culpabilité. Derrière l’enquête, Philippe Pelaez explore les failles humaines, tandis que Alexis Chabert leur donne corps avec une expressivité remarquable.
Enfin, il est tout à fait possible d’entrer dans cet album sans avoir lu les tomes précédents. La lecture reste fluide et compréhensible, même si quelques références aux volets antérieurs peuvent échapper au lecteur. Cela n’est toutefois pas un obstacle insurmontable, bien au contraire : ce troisième tome donne surtout envie de se procurer les précédents pour enrichir pleinement l’expérience !
Avec Printemps à la Charité, le duo d’auteurs parvient ainsi à créer un univers où se croisent les passions humaines et une société fascinée par le progrès, les arts et les sciences. Une série qui a toute sa place dans les CDI des établissements scolaires afin d’initier les élèves à l’histoire sociale, culturelle et artistique de la fin du XIXe siècle.




