François Herbaux Journaliste scientifique et ancien élève de l’ESJ de Lille. a publié plusieurs ouvrages sur Pythéas et il se propose, dans ce nouvel opus, d’offrir une synthèse complète sur ce personnage qui a déjà fait couler beaucoup d’encre. L’auteur, dans son propos liminaire, écrit que « Pythéas était un savant grec de l’antique Marseille, auteur d’un traité astronomique et géographique apparemment composé à l’issue d’un voyage au nord-ouest de l’Europe. Voilà ce qu’on peut affirmer à partir des rares fragments de son œuvre parvenus jusqu’à nous ». Ainsi définie, la matière de l’enquête pouvait paraître pour le moins aride mais François Herbaux y voit plutôt une invitation à remettre sur le métier l’ensemble des éléments qui permet d’apporter des éclairages réactualisés sur ce personnage, largement méconnu du grand public mais dont la postérité s’est avérée parfois pour le moins étonnante. L’auteur a structuré son ouvrage autour de quatre grands axes respectivement intitulés « Les sources antiques », « Visions du Grand Nord », « Postérité de Pythéas » et « Le dossier Pythéas ».

Les sources antiques

De Pythéas et de son œuvre, nous ne disposons que de fort peu de choses. D’abord une citation. Elle est donnée par l’astronome Géminos de Rhodes qui aurait vécu « au plus tard » au Ier siècle de notre ère. L’auteur antique, évoquant la durée du jour dans différents lieux (Rhodes, Rome, la Propontide et « plus au nord encore ») écrit dans son Introduction aux Phénomènes : « Il semble que Pythéas le Marseillais soit aussi allé dans ces contrées. Il dit en tout cas dans ses recherches Sur l’océan : « Les Barbares nous montraient où le Soleil se couche ; car il arrivait du côté de ces lieux que la nuit se fasse toute petite, pour les uns de deux heures, pour les autres de trois, de sorte qu’après son coucher et un petit espace [de temps] le Soleil se relevait aussitôt ». F. Herbaux relève que la citation nous renseigne sur deux éléments : Pythéas aurait atteint une latitude élevée, probablement un lieu en Scandinavie, et il n’était pas seul dans son expédition, comme l’indique le « nous » employé. La citation comporte le nom d’un ouvrage de Pythéas, Sur l’océan et il est possible que le massaliote ait également été l’auteur d’un ouvrage intitulé Un Tour du monde, seulement mentionné par un scholiaste d’Apollonios de Rhodes (d’après cet auteur inconnu, Pythéas aurait décrit « le volcanisme des îles Éoliennes »). Au total, seuls onze auteurs antiques ont mentionnés le nom de Pythéas, Strabon étant celui qui, dans sa Géographie, le mentionne le plus souvent mais avec le dessein de le discréditer (il le qualifie plusieurs fois de menteur. D’autres auteurs apportent peu de crédit à Pythéas, à l’instar, par exemple, de Polybe). Les compétences scientifiques de Pythéas, dans les domaines astronomique et mathématique, sont mentionnées par des auteurs comme Hipparque. F. Herbaux écrit que l’on doit à Pythéas « la détermination du pôle céleste », « la juste mesure de la latitude de Marseille » et la découverte que « le mouvement des marées serait lié à celui de la Lune (pp.30-31) ». De nombreuses difficultés se posent lorsque l’on s’intéresse au parcours effectué par Pythéas. On ne peut savoir dans quel sens s’est effectué son voyage ni si les lieux évoqués ont fait l’objet d’une ou de plusieurs expéditions. Les limites de sa traversée demeurent également floues. F. Herbaux écrit ainsi que Pythéas est l’ « auteur d’une expédition au nord-ouest de Marseille, il atteint les régions arctiques en passant par l’Armorique et les îles Britanniques et (qu’) il a aussi visité le littoral germanique. C’est à peu près tout (p.46) ».

Visions du Grand Nord

F. Herbaux évoque tout d’abord la vision mythique de l’Extrême-Nord avec notamment les « paisibles Hyperboréens ». Véritable « pays de cocagne », l’Hyperborée est un lieu de prédilection pour Apollon et ses habitants ne connaissent ni vieillesse, ni maladie. Au-delà de ce pays mythique, la vision du Grand Nord est pour le moins incertaine. Hérodote considère les régions de cette partie du monde comme inhabitables en raison de la vigueur de l’hiver, tout comme Aristote qui affirme que « les régions situées sous la Grande Ourse (sont) inhabitables à cause du froid (p.71) ». Le voyage de Pythéas n’a en rien mis un terme à l’existence du terme « hyperboréen » dans la littérature antique. Hécatée d’Abdère rédige ainsi une description du pays des Hyperboréens qu’il apparente à une île et qui ressemble, par certains aspects, à la Grande-Bretagne. Strabon les mentionne également, tout comme Eratosthène ou encore Pline l’Ancien. Vient ensuite la question de Thulé. Pythéas, écrit F. Herbaux, est le premier à l’avoir mentionnée, à l’avoir « révélée ». Il la situe « sans ambiguïté à la latitude du cercle arctique, c’est à dire 66°N (p.86) ». On ignore si Pythéas a visité Thulé et si elle était habitée. Ce qui est sûr, poursuit F. Herbaux, c’est que « Thulé a échappé à son inventeur (p.88) ». La localisation de Thulé a fait l’objet de plusieurs conjectures, tout comme la composition des populations qui y séjournaient éventuellement. A côté de l’entité géographique va voisiner une « Thulé symbolique », à l’instar de l’Ultima Thule de Virgile. Thulé va ensuite être reprise de l’époque médiévale à l’ère contemporaine (avec parfois le pire comme notamment son incorporation dans l’idéologie nazie). C’est enfin de ce nom que fut baptisé un village inuit du Groenland, au début du XXe siècle, par le danois Rasmussen.

Postérité de Pythéas

Durant l’époque médiévale, le nom de Pythéas a été quasiment oublié. On trouve mentionnée Thulé et Pythéas dans l’œuvre du savant anglais Bède le Vénérable, la seule Thulé dans les œuvres de l’irlandais Dicuil, d’Adam de Brême, du Danois Saxo Grammaticus et du Gallois Giraud de Cambrie et de Thulé et de « je ne sais quel Pythéas de Marseille » sous la plume de Pétrarque. A l’époque Moderne, Pythéas fait son « grand retour » notamment avec les astronomes Gassendi et Wendelin. L’anatomiste suédois Olof Rudbeck, à la fin du XVIIe siècle, cherche pour sa part à identifier Thulé à la Scandinavie en prenant en considération le témoignage de Pythéas. Pierre bayle, dans son Dictionnaire, reconnaît les qualités d’homme de sciences de Pythéas mais l’accuse également de « vantardises et d’affabulation ». L’académicien Nicolas Fréret va totalement réhabiliter Pythéas mais il va également prendre quelques libertés avec la vérité historique en construisant un scénario hypothétique de ses expéditions. Il fait également du voyage du massaliote une odyssée stratégique et commerciale. Chez Jean-Pierre de Bougainville, l’expédition de Pythéas remonte à 327 avant notre ère. Il le présente comme un astronome, un physicien, un géographe et un « hardi navigateur ». Si la traversée de Pythéas pouvait avoir des visées commerciales, selon cet auteur, il y a également un objectif scientifique à ce long voyage (il tente également de reconstituer son itinéraire). Enfin, avec l’Encyclopédie, « le portrait de Pythéas était fixé. C’était un savant voyageur, auteur d’une expédition à la fois scientifique et commerciale menée de Marseille jusqu’en Islande par le détroit de Gibraltar » écrit F. Herbaux (p.122). De manière assez cocasse, Pythéas va se voir qualifier de plus ancien auteur « gaulois » de l’histoire et Thulé va être identifiée au Jutland et même à l’île estonienne de Saaremaa par l’auteur et ancien président de ce pays Lennart Meri. Le nom de Pythéas se voit encore aujourd’hui utilisé par des entreprises de services, de l’informatique ou encore de l’électronique.

Le dossier Pythéas

F. Herbaux évoque, dans cette quatrième partie, les débats qui ont pu avoir lieu autour du personnage Pythéas, avec un premier chapitre provocateur : « Pythéas a-t-il vraiment existé ? ». Lors d’un colloque qui a eu lieu à Marseille, le 28 avril 2000, l’historien Pascal Arnaud propose une thèse iconoclaste. Il ne faudrait pas, selon cet intervenant, «lire Pythéas au pied de la lettre ». L’ouvrage de Pythéas serait plus à considérer comme une fiction littéraire que comme un voyage réel et l’identité de Pythéas aurait pu être « usurpée ». On serait ainsi en présence de deux personnages : un Pythéas astronome et un « Pseudo-Pythéas », rédacteur du récit de voyage qui, « pour faire plus sérieux, aurait poussé l’habileté jusqu’à étayer son récit de données astronomiques connues à son époque (p.143) ». La thèse de l’historien a été battue en brèche et F. Herbaux écrit que « grâce aux fragments parvenus jusqu’à nous, le statut historique de Pythéas se trouve clairement établi (p.145) ». F. Herbaux convoque ensuite les explorateurs Nansen, Paul-Emile Victor et Jean-Louis Étienne pour chercher à comprendre jusqu’où a pu aller Pythéas. F. Herbaux écrit que le massaliote a « décrit des populations qui vivaient quelques part en Scandinavie » mais que « les fragments de Pythéas n’indiquent nullement que ces habitants étaient ceux de Thulé, ni même que l’île était habitée. La liaison géographique entre le témoignage de Pythéas évoquant la mer gelée au nord-ouest de l’Islande et les populations scandinaves voisines du cercle arctique s’est perdue dans les lacunes de nos fragments (p.154-155) ». En attendant de rêver à l’éventuelle redécouverte complétant les fragments relatifs à Pythéas, F. Herbaux dresse l’inventaire de l’état actuel de nos connaissances. La figure d’un Pythéas astronome s’impose aujourd’hui dans les travaux contemporains et l’hypothèse d’une motivation scientifique à son voyage également. Philosophe et géographe, il a offert une description des îles et des côtes qu’il a abordées mais aussi une description du mode de vie des individus croisés. Sur le plan scientifique, rappelons sa détermination du pôle céleste, des observations sur la durée des jours et la théorie des marrées sans oublier les mesures effectuées. On ne sait rien du type de bateau utilisé ni des modalités du voyage qui restent à l’état d’hypothèses. L’itinéraire de Pythéas reste aussi l’objet d’interrogation. Les fragments de l’œuvre du marseillais plaideraient plutôt pour l’hypothèse d’un passage par le détroit de Gibraltar. Le reste de l’itinéraire, écrit F. Herbaux, « se lit dans les fragments : Cadix, le cap Saint-Vincent ; l’Armorique, pays des Ostimniens (Cabaion, Ouessant), ainsi que la Grande-Bretagne. Au-delà, sont mentionnés Thulé, bien sûr, et le « poumon marin (p.166) ». Enfin, il n’est pas avéré que Pythéas est vogué sur la mer Baltique. F. Herbaux termine en évoquant les « contes et légendes de Pythéas » avec la création d’une « Maison de Thulé » en Estonie, les « légendes » tournant autour de la localisation de Thulé et différentes interprétations de la « geste » de Pythéas.

Le livre s’accompagne en sus des 38 fragments relatifs à Pythéas (traduits et annotés par Christian Boudignon) et d’une postface de Monique Mund-Dopchie.

L’ouvrage de François Herbaux est un véritable régal. D’une grande érudition, il s’adresse autant à un public averti qu’à tous ceux qui souhaiteraient découvrir le navigateur massaliote sans connaissances préalables. Écrit dans un style alerte et non dénué d’humour, Pythéas. Explorateur du Grand Nord est un livre dont on ne peut que recommander la lecture et qui pourra trouver des prolongements fructueux dans des séquences en lien avec l’Antiquité ou l’enseignement du Grec ancien.

 

Statue de Pythéas, palais de la Bourse, Marseille.