Présentation de l’éditeur. « 1890, Missouri. Deux gamins noirs Rag et Boogie, trouvent refuge dans la musique, chacun avec leur piano donnant naissance à deux genres musicaux, le Ragtime et le Boogie Woogie. Une histoire pleine de vie et d’envie qui montre la détermination de ces deux enfants à vouloir redonner la parole à tous ces femmes et hommes noirs doués et maltraités durant ces longues années de ségrégation et d’humiliation. Les illustrations de Chabouté illuminent cette magnifique histoire musicale ».

 

J’avais vu ce petit ouvrage (par la taille : 20 x 20 cm) dans la vitrine d’un libraire d’Aix-en-Provence, voici quelques mois, édité par une modeste maison dont je n’avais pas entendu parler. L’illustration de la couverture m’avait séduit, par la qualité du dessin, cet enfant à casquette qui s’essaie au piano d’une seule main, intimidé par les touches mais tout de même attiré. Et il y avait aussi la promesse du sous-titre : La toute petite histoire d’une extraordinaire musique. Autant dire tout de suite que la promesse a été tenue, au-delà des premières impressions que je viens de livrer.

L’ouvrage n’est pas réellement une bande dessinée, mais l’illustration tient une grande place. Le propos prend pour cadre deux enfants qui sont en train d’inventer de nouvelles façons de jouer, à partir de leur contexte familial, de leur environnement sonore (la place des locomotives a une place très importante pour Boogie), mais aussi le contexte social. Si les Time sont relativement bien insérés, Boogie a été rejeté et s’est fabriqué un cocon dans les entrepôts ferroviaires : sa vie est rythmée par les jets de vapeur. Peu à peu, chacun des deux enfants transposent leur univers dans la musique, et cela donne naissance, comme on peut s’en douter, au ragtime et au boogie woogie. Chemin faisant, ils croisent des musiciens qui sont restés célèbres : Scott Joplin, Robert Johnson… Et chacun influence l’autre, et enrichit sa musique par de nouvelles sonorités, de nouveaux rythmes. Surtout, on comprend en quoi cette forme d’expression est, pour des Noirs Américains, une façon de sortir de leur condition et d’être reconnus.

L’album restitue le climat d’un vingtième siècle naissant, dont on mesure qu’il ne s’est pas vraiment effacé. Les musiciens noirs ne font plus figure de bêtes de concours, selon l’idée qui consistait à croire que pareils rythmes ne pouvaient pas être l’expression d’un blanc, tout comme un noir était, par essence, forcément apte à toutes les contorsions, à la danse : c’est ce qui distinguait le civilisé du sauvage. Autrement dit, on a, avec cet album, matière à faire réfléchir les élèves (et nous-mêmes) sur la construction de l’idéologie (et son entretien) au travers de la musique. On a aussi matière à faire découvrir des genres musicaux dont on peut regretter qu’ils ne soient plus tellement diffuser : ce sera l’occasion de comprendre ce que la musique actuelle leur doit.

En fait de « petit ouvrage », on voit qu’il ne faut pas s’en tenir seulement à ses dimensions. Si je me fie à mon expérience personnelle, il ne faut pas se priver de le confier à des enfants de six-sept ans (et davantage) : il m’a fallu batailler ferme pour pouvoir le lire…


Frédéric Stévenot, pour Les Clionautes