Bien connu des Clionautes depuis sa conférence de 2015 sur les reines du Nil (voir compte-rendu sur le site), Christian Leblanc est un égyptologue, diplômé de l’École du Louvre et directeur de recherches émérite au CNRS. Vivant depuis 45 ans en Égypte, il a mené une trentaine de campagnes de fouilles sur le site du temple de millions d’années de Ramsès II, baptisé par Champollion le Rhamesséion (Ramesseum). L’archéologue a été soutenu par l’Association pour la Sauvegarde du Ramesseum qui a contribué au financement d’importants travaux de restauration pour la valorisation des lieux.

Après un avant propos, cet ouvrage se compose de douze chapitres, le premier étant dédié à la personnalité hors du commun de Ramsès II. Les chapitres suivants sont relatifs à l’histoire de ce temple des millions d’années construit à l’ouest de Thèbes.

Éparpillés sur tout le territoire égyptien, ce type de temples dits des millions d’années connaissent un développement durant tout le Nouvel Empire pour disparaître au début de la troisième période intermédiaire. Tous n’ont pas un caractère funéraire mais ils sont bâtis en l’honneur d’un roi et de la divinité principale du lieu comme Ptah à Memphis ou Osiris à Abydos. Ces monuments cultuels, construits souvent au début du règne des rois, présentent une thématique iconographique proclamant l’union du pharaon et de la Maât. Ils soulignent une évolution du culte du roi divinisé de son vivant. Le roi peut donc s’y manifester sous son apparence humaine mais également sous des formes ou facettes divines. Lors de ses déplacements, il préside des cérémonies comme celle de l’intronisation de fonctionnaires méritants ou celle de remises de récompenses. Ces grands complexes fonctionnent avec un personnel religieux et laïc, pourvus de dépendances économiques et administratives (terres agricoles, ateliers, magasins, cuisines, et boulangeries) dont les activités confiées à un gouverneur perdurent après la mort du souverain. La fin de l’époque ramesside marque un tournant important. L’affaiblissement du pouvoir royal entraîne la désaffection des « châteaux royaux », par exemple, le clergé d’Amon reprendra possession du Ramesseum pour aménager une nécropole sacerdotale.

Le chapitre I présente la personnalité hors norme du »grand soleil d’Égypte », de la légende à une certaine réalité, du stratège militaire au roi-Dieu. Couronné vers le 20 mai 1279 avant notre ère, Ramsès II règne sur l’Égypte pendant 67 ans avant de mourir dans sa capitale à l’est du delta. Ce souverain incarne ce pays prospère du Nouvel Empire. Il a été animé par la volonté de remplir sa fonction de monarque à la perfection en se plaçant d’emblée sous le signe de Maât. Ramsès II serait doté d’innombrables talents. Avec son père, commence une génération de militaires. Sethi Ier doit fomenter des expéditions punitives et réorganiser l’administration et l’armée. Le roi est assisté d’un conseil de guerre et il délègue la direction des combats à un généralissime assisté de commandants de troupe et de lieutenants. Il n’est pas rare que soient recrutés des mercenaires. Héritier d’une longue histoire stratégique, Ramsès II a su maintenir les possessions méridionales  héritées de ses prédécesseurs au-delà de la quatrième cataracte, incluant les pays d’Ouaouat et de Koush. En Asie, l’hégémonie égyptienne s’adapte au contexte géopolitique, en privilégiant une stratégie de contrôle s’appuyant sur des oligarchies locales. Après la bataille de Qadesh, il a fallu que le royaume des Deux Terres rehausse son honneur. Les troupes égyptiennes ont du conduire des expéditions punitives contre des cités rebelles comme Dapour, envoyer des émissaires pour s’assurer de la fidélité des chefs et faire éduquer leurs enfants à la cour d’Égypte, dont certains mèneront des carrières brillantes. Avec les Hittites, un traité est signé en l’an 21 mis au point par les deux chancelleries. En Égypte, il est lu devant le peuple, puis gravé dans au moins deux temples à Thèbes, à Karnak puis au Ramesseum, sur la face orientale du montant sud du dernier pylône (il ne reste presque plus rien). Côté hittite, seules deux tablettes ont été retrouvées à Hatousa, la capitale. Pacifiés, les deux empires espèrent vivre une alliance et même une défense commune en cas d’agressions extérieures. Le pharaon a entretenu tout un réseau d’ambassadeurs, de messagers ou d’agents de renseignement qui le tient informé de la situation dans les régions où l’Égypte conserve des intérêts politiques et économiques. L’an 34 voit un événement de grande importance puisque le roi prend pour grande épouse royale la fille d’Hattousili III, le roi hittite. Maître incontesté de son royaume, Ramsès II sait s’entourer d’élites ou de serviteurs irréprochables, qu’ils soient vizirs, gouverneurs ou vice-rois de Nubie pour assurer une gestion conforme à tous les projets qu’il a voulu concrétiser. Les communautés étrangères ont contribué aux constructions en Égypte en échange d’avantages comme la possibilité de préserver leurs traditions ou de pratiquer leur culte. Tirant les leçons de la période amarnienne face au clergé d’Amon-Rê, Ramsès II sait s’imposer dès le début de son règne grâce à la fête d’Opet et il choisit les candidats au titre de grands prêtres comme à Karnak. Il y place les membres de sa famille. Les grands centres théologiques sont ainsi surveillés et leurs richesses sont aussi recensées. Cette politique clairvoyante permet une harmonie entre les temples et le palais. Par sa longévité et son goût pour le gigantisme, Ramsès II s’avère un très grand bâtisseur, magnifiant des lieux déjà amorcés par ses prédécesseurs comme Karnak, Louqsor tout en développant sur le delta la somptueuse capitale de Per-Ramsès. Des milliers d’ouvriers, d’artisans et de manœuvres se sont activés sur les deux rives du Nil, ce qui explique l’extension sans précédent du village de Deir el-Medineh, installé à l’ombre de la montagne thébaine. Dans la vallée des Rois, en face de son propre tombeau commencé dès l’an 2 (KV.7), le pharaon ordonne l’exécution d’un autre chantier, l’aménagement d’un gigantesque mausolée souterrain destiné à sa très nombreuse progéniture masculine, découvert en 1987 par une mission américaine. Cent cinquante corridors et chambres sont mis au jour faisant de ce complexe le plus grand monument funéraire connu aujourd’hui en Égypte. La vallée des Reines contient aussi des tombes pour les épouses royales. Celle de Nefertari à deux étages est considérée comme la plus remarquable. De toutes les constructions de cette période, les sanctuaires spéos (creusés dans la roche) d’Abou Simbel en Nubie sont de loin les plus impressionnants. Il faut dire que ce pharaon a une famille nombreuse inégalée : au moins onze épouses ou grandes épouses royales dont Nefertari, comblée d’honneur de son vivant (sans doute une femme exceptionnelle d’après son parcours) et s’y ajoute les concubines, une cinquantaine de fils et autant de filles assortis d’enfants et de petits-enfants. Rarement, un souverain n’a laissé des descendants aussi nombreux convoqués sur les représentations des temples par de longues processions pour qu’ils bénéficient des faveurs des dieux mais aussi qu’ils perpétuent l’institution monarchique en conformité avec la Maât.  Comme ses ancêtres, Ramsès II se fait représenter sous l’apparence des dieux. Il devient donc une contrepartie d’Amon, de Rê, de Ptah… Il est capable de franchir les frontières du monde des dieux, le ciel, la terre et l’espace souterrain grâce à son « Ka » royal, partie immatérielle et éternelle reçue à la naissance. Ainsi les statues colossales représentant le roi font l’objet d’un culte spécifique comme le colosse gigantesque de la première cour du Ramesseum. A la fin de ce chapitre, Christian Leblanc synthétise les exploits de ce grand pharaon, élu-de-Ré, promu au rang de dieu vivant par sa personnalité hors du commun, administrateur, législateur et promoteur des arts. Sans nul doute, il fit l’admiration de ses contemporains et inspirera ses successeurs au trône d’Horus.

Le chapitre II raconte la fondation du temple, le choix du site, la mise en œuvre architecturale, les maîtres d’ouvrage et le programme architectural.

Le chapitre III analyse les thèmes iconographiques, notamment le passage au relief en creux en parfaite symbiose avec le concept d’harmonie universelle.

Les chapitres IV et V décrivent les composantes du temple proprement dit, les parties ouvertes et les parties fermées : la salle hypostyle, la salle des barques au plafond astronomique et la salle dite « des litanies », le sanctuaire précédé de plusieurs salles hypostyles aujourd’hui disparues et des chapelles attenantes.

Les chapitres VI et VII répertorient les dépendances du temple : le palais royal, les appartements privés et leurs pièces de fonctionnement comme les boulangeries et les cuisines, les ateliers de tissage notamment, les officines et les magasins dont certains sont voûtés.

Le chapitre VIII recense la liste exhaustive des fonctionnaires attachés au Ramesseum, des gouverneurs du temple au personnel sacerdotal.

Le chapitre IX s’attache à la description du petit temple de Touy-Nefertari, un monument à la gloire de la mère de Ramsès II, grande épouse royale de Sethi Ier, honorée ici comme la « protégée du roi ». En sa qualité de grande épouse royale et souveraine de tous les pays, Nefertari y est aussi honorée.

Le dixième et le onzième chapitre présentent la fin de l’activité du Ramesseum qui subit des dégradations et des profanations. Le temple est transformé en nécropole surtout pendant la troisième période intermédiaire.

Enfin, le dernier chapitre parle de la renaissance du lieu grâce aux dernières études et fouilles archéologiques, puis des travaux permettant la valorisation du lieu.

Cet ouvrage; abondamment illustré,  constitue une somme de documents inestimables : dessins (surtout de Philippe Martinez), relevés de fouilles, photos à différentes époques ce qui permet de se rendre compte des travaux effectués. Le texte s’avère particulièrement éclairant pour le néophyte, accompagné de notes conséquentes, un travail remarquable et passionnant.