Cet ouvrage de 290 pages est présenté comme un état de la science dans le monde en 2006. En fait, il s’agit davantage d’un état de la recherche, voire dans certains cas de l’éducation, on n’y trouvera pas un état des lieux sur les dernières grandes découvertes réalisées. Toutefois, par la nécessité de contextualiser ou d’expliciter certaines approches, il aborde des questions de géopolitiques, de stratégies, qui dépassent le cadre initial, mais sont souvent d’un très grand intérêt.
Ce rapport se divise en 11 chapitres auxquels s’ajoute une riche introduction qui porte une analyse globale. Il est accompagné de 72 tableaux et d’une centaine de graphiques, ainsi que d’encarts qui apportent un éclairage sur un point particulier. On peut toutefois regretter que certaines données ne soient pas très fraîches. Chaque chapitre dresse un état de la science dans une aire géographique : États-Unis, Amérique Latine et Caraïbe hispanophone, CARICOM, Union européenne, Europe du Sud-Est, Fédération de Russie, États Arabes, Afrique, Japon, Asie de l’Est et du Sud-Est, Asie du Sud. Il existe quelques recoupements : ainsi les pays d’Afrique du Nord et en particulier l’Égypte se retrouvent à la fois dans les pays arabes et dans l’Afrique. Les auteurs (un à quatre par chapitre, mais généralement 2) sont des sommités de la science de la région analysée où des personnes ayant eu des fonctions qui leurs permettent d’avoir une approche globale de la question. Un court encart es présente de façon à éclairer la lecture. Il peut arriver qu’il s’agisse d’occidentaux ayant particulièrement travaillé sur la région qu’ils analysent. Les choix réalisés permettent parfois de croiser les regards entre sciences dures et sciences sociales.

Il existe quelques constantes à l’ensemble des chapitres :
– La structure : une approche assez générale dans un premier temps, puis un décorticage des éléments marquants de la région étudiée.
– Certains éléments de contenu : part privé/public dans le financement ; volume des publications, volume de citations, nombre de chercheurs, etc
– Une bibliographie finale qui permet de prolonger sur chacune des aires étudiées.

Mais des différences importantes entre les chapitres apparaissent très vite : l’approche générale est parfois un rappel historique qui peut remonter fort loin et sonne comme un regret du rayonnement passé ; certains éléments sont surdéveloppés comme pour compenser par le volume la faiblesse relative de la R&D dans l’aire géographique. Ces écarts se retrouvent dans le nombre de pages : 19 sur les États-Unis, 37 sur l’Europe du Sud-Est (dont quasiment 4 pages sur la seule Albanie), et dans le nombre de tableaux et figures (36 pour l’Europe du Sud-Est, 3 pour le CARICOM). Ces écarts renforcent l’intérêt de l’ouvrage car, aux travers des choix réalisés sur le contenu apporté, ils permettent un deuxième niveau de lecture particulièrement enrichissant. Enfin, certains rappels historiques sont directement exploitables par le professeur.

L’introduction présente un panorama mondial en s’appuyant sur quelques tableaux et graphes. Elle analyse aussi les tendances qui apparaissent : grandes étapes d’organisation de la science mondiale ; repli de l’état ; course à l’innovation et évolution de sens de ce terme ; crise quasi mondiale des universités et les écarts sur les objectifs qui leur sont assignés dans les différentes aires géographiques ; exode des cerveaux ; rôle des TIC dans la circulation des connaissances et la mise en place de réseaux.

Le chapitre sur les États-Unis est un décorticage méthodique de la science dans ce pays avec une structure qui n’en rend pas la lecture très aisée en raison de l’imbrication d’éléments généraux et d’approches plus fines, voire détaillées. L’accent est mis sur les différentes formes de coopération nationales ou internationales, la place sociale de la science aux États-Unis, les différents organismes chargés de la R&D aux États-Unis.

Le chapitre sur l’Amérique Latine et les Caraïbes hispanophones (LAC), met l’accent sur le développement récent, les écarts internes, les difficultés à financer la R&D dans cette région, et la tendance à l’introversion. Sont analysées les coopérations qui se mettent en place, la spécialisation qui apparaît autour de l’agriculture et de l’énergie, mais aussi les stratégies adoptées pour développer et préserver la science face à la mondialisation et aux pressions qu’elle exerce (fuite des cerveaux, risque de marchandisation du capital génétique, etc).
Le bref chapitre sur la Communauté et le Marché Commun des Caraïbes (CARICOM), met l’accent sur les difficultés à développer une R&D dans un ensemble de pays dont 46% de la population vit en dessous du seuil de pauvreté, mais aussi sur les enjeux en terme de développement de certains secteurs de cette R&D pour ce groupe d’états.
Le chapitre sur l’Union européenne est un des rares chapitres à avoir été réalisé par un seul auteur. Il situe les enjeux de la R&D pour l’UE et soulève la question de l’uniformisation de ce domaine dans une Europe élargie dans laquelle les écarts entre pays sont importants tant en terme de volume, qu’en terme d’approche, de culture scientifique, d’intervention de l’état. La faiblesse relative de la science fondamentale y est soulignée.

Le chapitre sur la Fédération de Russie est particulièrement intéressant pour un professeur du secondaire. Il dresse un bilan de le science en URSS en 1990, analyse les modalités de fonctionnement sous le système communiste ainsi que les difficultés de la reconversion. Il est d’une lecture aisée tout en étant d’une grande densité.

Le chapitre sur le monde arabe débute d’une manière un peu surprenante en s’inscrivant dans une comparaison avec l’occident. Cette approche s’atténue par la suite, mais ne disparaît pas totalement. Une place importante est laissée à un rappel de l’importance passée du monde arabe, puis à l’analyse des raisons du déclin et à celles de la faiblesse de la place de la science dans le monde arabe contemporain. Plus largement, ce chapitre offre une réflexion très intéressante sur les freins au développement dans des pays au PIB parfois très élevé, et en particulier sur l’importance qu’il serait nécessaire de donner à l’éducation dans les processus de développement.

Contrairement aux autres chapitres, celui sur l’Afrique est réalisé en partie par des non africains. Il conduit une réflexion sur le lien entre R&D et développement africain en proposant un certain nombre d’actions. Il analyse les différences entre trois ensembles africains (sud, médiane, nord), et indique quelques spécificités de sous-ensembles internes. Il s’inquiète de l’impact de la mondialisation sur ce continent qui en marchandisant la science en modifie les objectifs. L’article propose des explications aux faiblesses de la science en Afrique : contexte politique, système éducatif déplorable, recul de la considération des scientifiques dans la plupart des pays, désengagement de l’état sans réengagement autre ou presque (quelques ONG), fuite des cerveaux ou réorientation professionnelle des scientifiques vers d’autres activités, adjonction d’un deuxième métier de façon à disposer d’une revenu suffisant pour vivre.

Le chapitre sur le Japon s’attache à dresser l’évolution des S&T japonaises, ce qui pour un professeur du secondaire est un excellent moyen de refaire le point sur l’évolution économique du pays de ces 150 dernières années. Il montre bien la spécificité du choix technologique fait par le Japon, l’intérêt de ce choix, mais aussi les problèmes que cela a pu lui poser. Il permet d’aborder sous un autre angle le miracle japonais des années 60-70. L’article est aussi intéressant par la réflexion qu’il conduit sur les défis à venir, et en particulier celui du vieillissement.
Le chapitre sur l’Asie de l’Est et du Sud-est est rédigé dans un style très chinois et avec une approche quelque peu différente des autres et emprunte d’une certaine forme de régionalisme asiatique, sa lecture en est moins aisée pour les occidentaux que nous sommes. Il est davantage descriptif qu’analytique, mais permet de se construire une opinion sur le fonctionnement de la R&D dans la région. Il contient nettement moins de statistiques et peu de chose sur les universités ou les chercheurs, rien sur le système éducatif. Mais l’approche de la fuite des cerveaux est particulièrement intéressante car réalisée sous un angle très différent et très optimiste : le retour d’un tiers des exilés, diplômés, mieux formés, est fort utile à leur pays malgré la perte des deux autres tiers. Les stratégies adoptées par les différents états sont abordées, mais on sent aussi le rôle implicite du confucianisme dans la diaspora scientifique chinoise. Le tableau qui est dressé de la propriété intellectuelle, en particulier en ce qui concerne les logiciels, est meilleur que l’image que nous en avons, mais les éléments fournis ne permettent pas réellement de se faire une opinion ce qui rend quelque peu sceptique sur le discours tenu. Enfin, le dernier aspect intéressant est la réflexion sur la faiblesse de la recherche fondamentale, réflexion qui va toutefois moins loin que dans le chapitre consacré au Japon.

Le chapitre sur l’Asie du sud ne contient pas de réelles surprises. Il note l’importance de l’Inde dans la Région, sans négliger les autres états et les pages concernant la République islamique d’Iran ne sont pas dénuées d’intérêt dans le contexte actuel. L’importance de la production de logiciels est bien contextualisée, de la même manière que le secteur spatial indien et ses retombées sur le pays. Certaines études nationales attirent l’attention : celles concernant le Pakistan, ou la République Islamique d’Iran en particulier. Plusieurs pages soulignent et tentent d’expliquer les faiblesses de la R&D dans la Région : bureaucratie trop importante ; sous-éducation des filles ; désaffection des sciences par les étudiants ; fuite des cerveaux tant interne qu’externe ; isolement trop grand des chercheurs. Une partie de l’article s’attache à analyser les faiblesses de la science en milieu rural où les besoins sont considérables en particulier dans le domaine agricole ou pour les PME. Quelques propositions sont avancées pour relancer la machine.

Au total, un ouvrage qui se lit facilement et qui apporte de nombreux éléments qui dépassent largement le cadre de la science. Tout n’est pas de la même utilité pour un professeur du secondaire, qu’il enseigne en collège ou en lycée, mais de nombreux éléments peuvent être source d’enrichissement personnel et permettent d’apporter une autre lecture sur certains territoires ou certaines notions que celle qui est matraquée par les médias ou se rencontre dans certains manuels. Il permettra au professeur de donner davantage de sens à ses leçons sur la mondialisation, la Russie, les États-Unis, l’Union européenne, la Chine, les inégalités de développement, etc.