C’est un peu par hasard que ce livre est recensé par la Cliothèque puisqu’il s’agit d’un ouvrage de mon oncle, Bernard Souyris, reflet de son doctorat d’ethnologie soutenu à Montpellier en 2011. Cet ancien agrégé de philosophie et militant tiers-mondiste de toujours s’est intéressé à un sujet peu commun et peu connu, la résistance des peuples « Bobo » de l’actuel Burkina Faso (anciennement Haute-Volta) lors de la colonisation française entre 1887 et 1935. J’écris « Bobo » entre parenthèses car la vulgarisation ethnologique du XIX° siècle a retenu ce nom inapproprié, comme celui d’Eskimo pour les Inuits, de Lapon pour les Samis ou encore comme si les Allemands étaient officiellement appelés Chleuhs ou les Italiens Ritals. Le terme plus approprié pour ces peuples méprisés par leurs voisins Peuls est « Bwaba », « Bobo » signifiant « muet », ce qui montre l’estime qu’on leur portait. Le territoire Bwaba s’étend entre le nord de Bobo Dioulasso et Lanfiera, dans la boucle de la rivière Mouhoun.

Bernard Souyris dresse d’abord un état des lieux avant la colonisation, celui d’une région dominée par les Peuls et où différentes « maisons de guerre » s’affrontent, où les villages Bwaba sont souvent pillés. Il décrit les premières incursions françaises réalisées par des officiers coloniaux à partir de 1887 : Louis Gustave Binger, François Crozet et Parfait Louis Monteil. Pénétrés de la mission civilisatrice qui fait consensus en France et en Europe, ils s’attachent sans mauvaise conscience à lier la France aux familles les plus puissantes et finissent par obtenir, avec Monteil, la signature de traités de protectorat en 1891, tout en ayant évité les villages les plus dangereux. S’ensuit une politique classique de conquête militaire et de « pacification » qui se heurte rapidement à des résistances populaires. Les principales sources de mécontentement des Bwabas sont alors la généralisation du portage (transport de bagages à dos nu pour le compte de l’armée), le travail forcé, les impôts, les amendes, le recrutement des tirailleurs et le pouvoir abusif des « chefs de cantons » mis en place par les Français. Bernard Souyris note d’ailleurs, à ce propos, que quand il y a une révolte villageoise, les Français ne se remettent pas en cause, faisant porter la responsabilité de la colère populaire sur ces chefs de cantons indigènes.

La révolte la plus importante a lieu entre 1915 et 1916. Elle tient à la fois de l’insurrection populaire et de la guerre de libération, les différentes ethnies Bwaba et Marka s’étant accordées collectivement pour lutter de façon commune par le biais de ce qu’on pourrait nommer aujourd’hui les « réseaux sociaux » sous l’autorité de chefs: Siaka, Yissou, Bémé ou Yahondé. Les premières victoires des Bwaba et des Marka face à l’armée coloniale (Bouna, Bondokuy et Yankasso) s’échelonnent entre novembre et décembre 1915. A cette époque, la coloniale estime qu’il y a 90 000 combattants rebelles. La France profite d’une accalmie pour envoyer de forts moyens militaires. La « colonne de Dédougou », commandée par colonel Mollard, brise la révolte en six mois en bombardant et en incendiant les villages, dévastant les pays Bwaba et Marka. Les militaires français sont très surpris de la dureté des combats et par l’organisation militaire de populations qu’ils considéraient comme « inférieures », et en font part par écrit, comme dans le rapport de l’administrateur général Vidal en 1916.

En fin d’ouvrage, Bernard Souyris évoque aussi le rôle « ambigu des missionnaires », entre christianisation, « dépaganisation » et désir de soigner et d’éduquer. Il clôt son ouvrage sur les structures sociales et l’imaginaire ayant résisté à la colonisation : maintien des lignages, initiation des jeunes hommes au Dô (rituel « religieux ») ou culte des ancêtres.

Ce livre est intéressant par plusieurs aspects. Il y a d’abord une réelle méthodologie de la recherche épistémologique, mais aussi un souci de clarté dans les propos et, au final, des évocations assez saisissantes, car collant au terrain, de cette période. L’autre intérêt est qu’il y a là un sujet peu connu, qu’on pourrait qualifier d’annexe dans l’histoire de la colonisation si on le compare aux révoltes algériennes ou indochinoises. Mais c’est, au final, une bonne illustration de cette période historique. Enfin, je ne peux m’empêcher, enseignant en Nouvelle-Calédonie, de noter les nombreuses similitudes dans les propos et les attitudes des différents protagonistes avec ceux tenus et celles pratiquées durant la colonisation de l’île entre 1853 et 1917. Les révoltes kanak d’Ataï en 1878 et de Léon Doui en 1917 sont assez proches de celles des Bwaba et des Marka. De même, le maintien de structures anciennes malgré l’occidentalisation et la christianisation reste proche de la situation existante en pays Bwaba aujourd’hui, avec le même dilemme pour les jeunes hommes et femmes : entre la modernité et la tradition, quel chemin suivre ?

Mathieu Souyris