La saga des Munroe regroupe les quatre tomes parus entre 2010 et 2013 d’une grande fresque familiale et coloniale, plongée dans l’histoire tourmentée du Kenya. Ce récit envoûtant entraîne le lecteur dans un pays tiraillé entre traditions et modernité, où les tensions ethniques et sociales façonnent le destin des personnages. Entre aventures, drames familiaux et enquête policière, l’œuvre s’inspire d’un fait divers réel : l’affaire Thomas Cholmondeley, aristocrate britannique accusé de meurtre et acquitté pour légitime défense. Ce fait divers sert de toile de fond à une intrigue qui interroge les dynamiques de pouvoir héritées de la colonisation et leurs répercussions sur plusieurs générations.

Une famille en crise dans un pays divisé

Robert Munroe est un aristocrate britannique à la tête d’une vaste plantation de café dans la vallée du Rift. Alors que l’ère des grands propriétaires blancs touche à sa fin, Robert tente de préserver son empire, menacé par des conflits politiques et familiaux auxquels s’ajoute les problèmes climatiques et environnementaux.

Son plus grand défi vient de son fils cadet, Sean, qui rejette les privilèges de sa communauté et entretient une relation interdite avec une jeune femme Kikuyu issue des bidonvilles de Nairobi. Lorsque celle-ci est assassinée, Sean est accusé du crime et s’enfuit, décidé à prouver son innocence et à rendre justice lui-même. Pendant ce temps, Robert tente de réunir sa famille, mais il se heurte à l’hostilité de son fils aîné Ted, un homme instable, désœuvré et violent et de sa fille Karen, en révolte contre l’autorité paternelle. En arrière-plan, un lourd secret familial menace de tout faire basculer.

Dans un Kenya en pleine mutation, où les tensions entre « mzungus » (Blancs) et Kikuyus restent vives, ce drame familial met en lumière les fractures historiques du pays et les inégalités criantes entre les élites propriétaires et les habitants des bidonvilles de Kibera. Le récit oscille entre la splendeur des grandes plantations coloniales et la misère des quartiers populaires, illustrant les contrastes saisissants d’une société marquée par l’héritage de la colonisation.

Immersion au cœur d’un passé toujours présent

La bande dessinée offre une plongée fascinante dans un Kenya contemporain, encore imprégné des vestiges du colonialisme. Les auteurs explorent diverses facettes du pays : les plantations opulentes des colons blancs, les bidonvilles insalubres de Nairobi, et les territoires masaïs où les traditions ancestrales se perpétuent. Ce jeu de contrastes sert de miroir aux tensions sociales et politiques qui façonnent le destin des personnages.

Si le scénario séduit par son ambition et son mélange de drame familial, d’enquête et d’aventure, il pèche parfois par un certain manichéisme. La frontière entre les « bons » et les « méchants » est trop marquée, ce qui atténue la complexité des enjeux abordés. De plus, l’intrigue policière manque de tension, privant le récit d’un véritable suspense. Cependant, l’ensemble demeure captivant, grâce à une narration rythmée et des personnages forts, pris dans un tourbillon d’événements qui les dépassent.

Le dessin, classique mais efficace, accompagne avec justesse le récit. Les paysages africains sont superbement retranscrits, des vastes savanes baignées de lumière aux ruelles sombres des quartiers défavorisés. Les expressions des personnages sont finement travaillées, renforçant l’impact émotionnel de cette fresque familiale et coloniale.

Savane : la saga des Munroe propose une relecture romancée des conséquences de la colonisation au Kenya et des luttes de pouvoir qui en découlent. Une œuvre à découvrir pour les amateurs de sagas familiales mêlant enjeux politiques et tensions sociales.