Présentation de l’éditeur. « Misarchie. n.f. : régime dont le principe est une réduction maximale des pouvoirs et des dominations.

Sébastien est professeur de droit. À la suite d’un accident d’avion, il se retrouve sur une terre inconnue qu’il va peu à peu découvrir et dont l’organisation politique est une forme radicale de démocratie, politique, économique et sociale : la misarchie. Une utopie politique pour penser autre société, plus libre, plus égalitaire, plus diverse.

Emmanuel Dockès expose dans cet essai ses propositions pour repenser notre société dans tous ses aspects. Au fil de l’ouvrage, l’auteur mobilise les idées les plus progressistes et les plus audacieuses sur la monnaie, la démocratie participative, le partage du travail, la propriété d’usage, la rotation des familles, l’autogestion, la liberté d’entreprendre, les services publics, l’autodétermination…
Ce livre nous entraîne dans une aventure politique concrète, dans un pays où les règles visent à empêcher les abus de pouvoir et à préserver les libertés (avec toute l’imperfection que cela implique). L’ouvrage prend la forme facétieuse du témoignage fictif d’un personnage englué dans les préjugés de notre époque, perdu sur une terre inconnue dont il va découvrir les règles et les mœurs.

Juriste engagé Emmanuel Dockès est professeur de droit du travail à l’université Paris Ouest Nanterre. Il réfléchit et écrit également au-delà du domaine juridique, et notamment sur les rapports de pouvoir en démocratie. Il collabore à plusieurs expérimentations misarchiques. Il a ainsi participé à l’exposition Lieux infinis à la Biennale d’architecture de Venise en 2018 sur le thème de friches, avec le collectif rennais de l’Hôtel Pasteur ».

 

Le présent ouvrage est la réédition au format poche du livre d’Emmanuel Dockès paru en mars 2017Voir sur le site de l’éditeur. C’est de la lecture de cet ouvrage dont je rends compte ici.. Outre le terme de « misarchie », j’avais été attiré par le sous-titre : Essai pour tout reconstruire. J’y voyais la promesse d’un prolongement de l’éditorial d’Ignacio Ramonet, paru dans Le Monde diplomatique en mai 1998 : « Un autre monde est possible »Voir également le numéro n° 41 de Manière de voir, septembre-octobre 1998, « Un autre monde est possible ».. En fait d’essai, on a plutôt un roman, qui met en scène un « autre monde […] possible ». Quelque chose qui rappelle les Lettres persanes de Montesquieu, car Emmanuel Dockès plonge son personnage principal dans un univers étranger qu’il doit décoder. Sébastien Debourg aborde l’Arcanie par hasard, à la suite d’un accident d’avion. En gros balourd, il est d’abord complètement déstabilisé par ce qu’il découvre. Mais peu à peu, les personnes qu’il rencontre vont l’informer sur le fonctionnement d’une misarchie, qu’il n’est pas question ici de détailler. On se contentera de dire qu’il n’y a pas d’État, mais un ensemble de districts dont les dimensions géographiques sont extrêmement variables : disons qu’il s’agit d’un espace de vie, à l’image d’une vallée, d’un « bassin d’emploi » (appellation administrative requise même si le taux de chômage atteint des sommets). Mais on peut trouver un district à l’échelle d’un immeuble. Si chaque Arcanien fait partie d’un district, il peut aussi appartenir à une association : l’adhésion se fait sur la base du volontariat, en fonction de ses affinités philosophiques ou autres. Chaque association édicte des principes de vie à respecter.

Ce grand arcane vise à favoriser l’émancipation de chacun, dans le respect des autres. Très tôt, les enfants doivent ainsi effectuer des périodes dans d’autres familles de milieux complètement différents, pour développer la complexité de la société et être confronté à sa diversité. Un autre aspect important est la méfiance à l’égard de toute forme de pouvoir : s’il existe une fiscalité, une monnaie, une police et une justice à l’échelle de l’Arcanie, on a pris soin de définir des contre-pouvoirs assez subtils, qui reposent sur les oppositions avérées (car tout n’est pas rose en Arcanie) et la psychologie humaine. Les mesures sont ainsi prises en fonction de réactions prévisibles.

La solidarité est poussée à un point important. Le temps de travail est de l’ordre de seize heures hebdomadaires, pour que chacun puisse avoir une activité rémunérée, mais aussi un temps libre qu’il occupera à poursuivre ses études, à œuvrer au service des autres, à ne rien faire ou à effectuer des heures supplémentaires (taxées à hauteur des trois-quarts de la rémunération), etc. Pour autant, il n’y a pas de revenu universel, même si une prise en charge des nouveaux arrivants (comme Sébastien Debourg) et des plus pauvres existe. Les soins, l’éducation, les transports, l’énergie sont gratuits.

L’héritage a été supprimé, même s’il existe encore des inégalités. Il n’est pas possible de louer un appartement, mais le système d’achat de l’immobilier permet d’en acquérir un très facilement. Les salariés détiennent une part de l’entreprise qui les emploie (comme les coopératives, mais avec quelques nuances), ce qui leur permet d’introduire la démocratie dans la vie économique et de donner plus de sens à leur travail. Emmanuel Dockès montre que si le système misarchique est encore perfectible, on a là une utopie en action, une contre-société si on veut l’opposer à la civilisation occidentale. Une sorte d’idéal vers quoi aller.

Ce Voyage en misarchie n’est pas exempt de reproches : l’abus de l’emploi de l’onomatopée « ho » à la place de l’interjection « oh » finit par être assez agaçante, ainsi que les erreurs typographiques. On sent bien que l’auteur n’est pas romancier, ce qui explique des longueurs dans le récit, des situations dont l’issue est prévisible (les relations entre Clisthène et Sébastien Debourg, par exemple), des personnages assez incohérents, subtils par certains côtés et beaucoup moins par d’autres, etc. Néanmoins, les cinq cents pages se lisent avec beaucoup de facilité. Surtout — et c’est l’objectif du projet —, il donne à réfléchir, ce qui est beaucoup plus important que de s’attacher aux défauts qui viennent d’être indiqués. On ne peut s’empêcher de comparer la situation de notre société à la misarchie, et on découvre des clés pour améliorer la situation. Emmanuel Dockès excelle, au travers de son personnage principal, à montrer les absurdités de notre fonctionnement social : ainsi, qu’est-ce qui justifie l’écart de rémunération de un à cent, entre l’employé le plus mal payé et le dirigeant de son entreprise ? Comment comprendre que le contrôle des élus par les citoyens ne puisse pas se faire, en dehors des élections (et encore…) ? Notre système mérite-t-il vraiment le nom de « démocratie » ? À ce titre, le roman se révèle bien être un essai, l’appareil théorique étant donné sous la forme de dialogues. Le lecteur est ainsi guidé, ce qui n’entrave en rien sa liberté de réflexion.