Il y a quelques jours, on rendait compte de la huitième livraison de la série 14-18 : « La Caverne du Dragon ». L’épisode se déroulait en partie sur le Chemin des Dames, en mai 1917. Avec « Le Colosse d’ébène », on retrouve le protagoniste de la série dans un autre contexte : celui de la défense du fort de Douaumont, en février 1916 (il y a cent deux ans, précisément), lors de l’offensive allemande. Le récit se concentre cette fois sur Arsène Cathelineau. L’album s’ouvre sur une scène qui se déroule à l’été 1919 : Arsène cueille des tomates, avec une grande satisfaction. Appuyé sur une canne, il rejoint la cuisine ; on voit, très discrète, sa jambe de bois. Il a reçu une lettre, qu’il n’a pas ouverte depuis une semaine qu’elle est là. Le timbre montre qu’elle provient des colonies d’Afrique.
Les auteurs opèrent alors un retour en arrière, en février 1916 donc. Arsène a écrit à sa future femme, employée dans une usine fabriquant des obus. Il lui raconte la violence des combats, dont il pensait avoir vécu le pire. À tort. On est étonné par la précision de la relation de ses sentiments, lui qui est de condition très modeste, et d’un niveau scolaire probablement élémentaire. Mais ce serait faire preuve d’un préjugé mal placé, et oublier ce qu’on a lu dans l’autobiographie d’Eugène Cotte, dans son Je n’irai pas ! Mémoires d’un insoumis.

Au-delà de la brutalisation des hommes, bien restituée par un dessin précis, comme à l’habitude, le propos des auteurs s’attarde surtout sur les relations entre l’unité d’Arsène et celle de « coloniaux ». La présence de ces tirailleurs « sénégalais », pour reprendre le terme générique employé pour désigner les contingents de l’Afrique équatoriale et occidentale française, crée à la fois de la curiosité mais aussi des tensions, mais ne laisse pas indifférent. La confrontation à la différence n’est pas très simple. Cet Autre est incarné par Mamadou, venu de Dakar (un véritable Sénégalais), dont la conversation montre qu’il possède les codes culturels métropolitains. Mais on n’aura pas d’autre élément sur ses origines sociales, mais ce qu’on en devine suffit largement à notre compréhension des choses, qui ne sont donc pas assénées comme dans une leçon.
On ne dira rien des péripéties et des retournements de l’histoire, bien menée. Comme dans chaque volume de la série, on se surprend à être emporté par le récit. Au-delà du dessin et du travail de documentation, le choix de s’appuyer sur un homme en particulier permet de considérer les événements d’ «en-bas». Cela facilite l’identification, d’autant qu’on accède aux sentiments des personnages.

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Frédéric Stévenot, pour Les Clionautes