Il y a un an, on avait rendu compte de la bande dessinée réalisée par Pierre Alary à partir du roman de Sorj Chalandon : Mon Traître. Antoine, un journaliste français (et double de Sorj Chalandon), racontait sa rencontre avec Tyrone Meehan, l’un des chefs de l’IRA, dont il apprend plus tard la trahison. On sait que le roman a été inspiré par une situation réelle, Tyrone Meehan étant en réalité Denis Donaldson, effectivement assassiné par son organisation.
Dans l’ouvrage éponyme publié chez Grasset en 2011, Sorj Chalandon a approfondi dans Retour à Lillybegs les raisons qui expliquent le retournement de Meehan. On y voit son engagement politique et militaire, mais aussi son questionnement à l’égard de l’action terroriste de l’IRA suite à de nombreux événements douloureux : la perte de ses amis ; son arrestation et ses conditions de détention ; l’emprisonnement de son fils ; la grève de la faim et la mort de militants dont Bobby Sands, etc. On y voit surtout les manœuvres des services britanniques, attisant les divisions. Cela rappelle des pratiques telles que la « bleuite », pendant la guerre d’indépendance algérienne : l’armée française avait réussi à diffuser des rumeurs de trahison dans les rangs des nationalistes. Des exécutions sommaires en ont décimé les rangs, à commencer par les cadres les plus impliqués. C’est exactement ce qui se passe avec Tyrone Meehan, qui pense agir pour faire advenir la paix en Irlande du Nord, mais finit par être manipulé par les Britanniques. Avec ce poison qui s’est diffusé dans les rangs de l’IRA et dans sa propre famille, il ne put jamais réussir à expliquer ce qu’il en était réellement : pris au piège, il était devenu un traître, et la seule issue consistait en son exécution.
C’est toute cette descente aux enfers que Pierre Alary et Sorj Chalandon nous donnent à voir, après montré le héros nationaliste que Tyrone Meehan était devenu et qui faisait l’admiration de tous : la désillusion et la haine ne pouvaient pas trouver de meilleur combustible pour s’embraser. « Le salaud, c’est parfois un gars formidable qui renonce », annonçait la jaquette de Mon Traître. S’il est quelque chose à quoi Tyrone Meehan a dû renoncer, c’est aux siens : c’était déjà une exécution, sociale ; les balles de l’IRA n’ont donc atteint qu’un homme déjà mort. Denis Donaldson fut abattu le le 4 avril 2006 ; ici, Tyrone Meehan connaît le même sort un an plus tard, le 14 avril 2007. On ne sait qui furent les auteurs de cet assassinat ; l’album indique « qu’un groupe républicain opposé au processus de paix a revendiqué son exécution pour cause de trahison ».
On trouvera ainsi bon nombre de réponses aux interrogations qui posaient clairement Mon Traître, et à d’autres dont on ne prend conscience qu’à la lecture de Retour à Killybegs. Il est donc indispensable de reprendre la lecture du premier pour bien apprécier ces deux volumes. On retrouve toutes les qualités qui avaient déjà été soulignées : un récit très prenant, qui s’inspire de la réalité historique mais aussi de ce qu’a pu observer Sorj Chalandon, servi par une illustration d’une rare qualité.