Laurent Carroué, directeur de recherche à l’Institut Français de Géopolitique de l’Université Paris VIII, inspecteur général au ministère de l’Education nationale est un géographe et spécialiste bien connu de la mondialisation. Il propose avec cet atlas un point très utile sur une notion convoquée en permanence pour expliquer le monde actuel. Autant dire que cet ouvrage s’impose comme une référence et un outil de travail comprenant de nombreuses cartes inédites. Il est accompagné d’une liste des sigles et acronymes, d’une bibliographie et d’une sitographie.

La mondialisation une notion à réinterroger

Laurent Carroué s’assigne trois objectifs clairement affirmés dans l’introduction : scientifique, civique et éducatif. Il indique que sa réflexion portera sur les acteurs, les territoires et les flux. Il souligne également sa volonté de décentrer le regard pour réfléchir. L’atlas est organisé en quatre entrées : la mondialisation un processus géohistorique, la mondialisation contemporaine, l’insertion des territoires dans la mondialisation, les enjeux d’avenir qui font débat. Dès l’introduction, il décrypte certaines idées reçues. Evidemment la mondialisation existe, mais elle n’est pas réductible à la seule échelle mondiale et il insiste sur l’importance des emboitements d’échelles. Il appuie d’ailleurs cette idée centrale avec une double page sur ce thème avant d’entamer la première partie. Chaque échelle a son rôle à jouer. Cette introduction montre aussi que la mondialisation n’est ni automatique, ni mécanique. Elle n’abolit pas le temps, ni l’histoire, ni la mémoire des faits. Elle ne gomme pas non plus l’espace, la distance et les territoires.

La mondialisation : un système géohistorique, géoéconomique, géopolitique et géostratégique

Laurent Carroué revient d’abord sur les trois mondialisations (XV-XVIème, 1830-1970, 1970-1991). Il montre aussi les différentes époques de diffusion d’un produit comme la canne à sucre. Celle-ci donna lieu au système de la plantation esclavagiste. Entre 1990 et 2016, les pays développés tombent de 78 à 30 % des réserves financières internationales. Un article insiste sur les dépenses mondiales en armement, vecteurs de puissance, sachant que 10 états représentent 75 % des dépenses. L’ouvrage propose de nombreux éclairages, variant en permanence et comme annoncé, les échelles. On pourra noter une double page sur le système géostratégique des Etats Unis. La Chine est également examinée et le pays dispose aujourd’hui de 60 des 500 premières FTN. L’auteur aborde les routes de la soie qui ont pour but de sécuriser ses exportations, créer des couloirs économiques dynamiques stimulant sa croissance et nouer des alliances politiques et diplomatiques durables avec les Etats bénéficiaires.

Le nouveau système productif mondial

Ce chapitre se focalise sur trois thèmes : richesse, croissance et développement, les relations internationales, les jeux d’acteurs. Il faut rappeler les chiffres de base comme le fait qu’en 25 ans la population mondiale a augmenté de 38 % alors que dans le même temps le PIB a doublé. Les Suds sont passés de 20 à 32 % du PIB mais 8 % de la population a 86 % de la richesse mondiale et même 0,7 % détient 45,6 %. Parmi les caractéristiques importantes, il faut pointer le dualisme socio spatial qui est plus marqué dans les pays du Sud comme le montre le cas du Brésil. En Asie, on peut observer les inégalités de développement à travers l’IDH. Les FTN font l’objet d’une très utile double page avec le cas de Marks et Spencer. Il s’agit certes d’une firme mondialisée mais avec ses limites. Elle est en effet présente dans 59 pays mais le Royaume-Uni à lui tout seul demeure au coeur de sa logique car il représente 66 % des magasins et 90 % des emplois. Laurent Carroué développe également un exemple un peu différent avec Etisalat. Les échanges se sont intensifiés car en 25 ans la valeur mondiale des productions agricoles et minières a été multipliée par deux. L’Europe avec 40 % et l’Amérique avec 16 % demeurent de grandes puissances agricoles. Les échanges sont aussi financiers car sur la planète financière, 10 bourses polarisent 80 % de la capitalisation boursière mondiale. Il n’y a en tout cas pas d’uniformisation des stratégies des FTN qui cherchent à valoriser au mieux de leurs intérêts en utilisant les différences structurelles entre les territoires. Le stock d’IDE a été multiplié par 12 entre 1990 et 2016 sachant que 20 Etats contrôlent 87 % du stock. Laurent Carroué développe le cas vietnamien et montre que les IDE privilégient pour 70 % les deux grandes villes du pays et donc se concentrent et délaissent l’agriculture. On mesure au passage l’importance du choix du gouvernement ce qui permet d’avancer l’idée du poids du politique dans la mondialisation. En même temps les défis sont immenses car 41 % de la population a moins de 25 ans et il faut donc créer un million d’emplois par an simplement pour absorber les nouveaux arrivants sur le marché du travail. Bali est-il un paradis ou un mirage ? Le nombre de touristes étrangers a bondi de 1,9 à 5,2 millions entre 2008 et 2017 pour 3,9 millions d’habitants. Le tourisme représente 50 % du revenu mais si un attentat survient, cela peut faire varier très vite et fortement la fréquentation.

Les territoires de la mondialisation

Dans cette partie, Laurent Carroué insiste pour montrer que la mondialisation n’uniformise pas et pour deux raisons : il y a un processus concurrentiel et les territoires sont des acteurs de leur trajectoire. La mondialisation est aussi un processus éminemment politique. Pour envisager cette question des territoires, l’auteur propose un certain nombre de focus sur des pays comme « Les Etats unis : la puissance en débat », « La France en mutation : atouts et fractures ». Pour la Chine, après la littoralisation et la maritimisation, le défi est de réarticuler les trois Chines car aujourd’hui les provinces littorales représentent 14 % du territoire, 45 % de la population, 58 % du PIB et 84 % des exportations. La Chine est donc confrontée à une explosion des inégalités. Pour les Emirats Arabes Unis se pose la question de leur modèle de développement entre « rente et durabilité ». « En se transformant en hub logistique et de services de rang mondial ils valorisent leur position à l’entrée du Golfe persique ». Depuis 1950, la ville de Dubai a vu sa population multipliée par 100 pour atteindre 2,1 million, les surfaces urbanisées ont été multipliées par 400 !

Les enjeux d’avenir en débat

Cette dernière partie invite à réfléchir à trois questions essentielles pour demain : la démographie, l’inégal développement et l’environnement. Une double page revient d’abord sur la transition démographique : aujourd’hui le nombre moyen d’enfants par femme est de 2,5 enfants contre 3,6 en 1980. Cependant, il faut mesurer aussi que de 2010 à 2015, il y a eu 40 millions de naissances en Europe, 187 millions en Asie et 201 millions en Afrique. La santé reste un marqueur important quand on sait que les Nords réalisent 76 % des dépenses mondiales de santé. Lorsqu’un Suisse dépense 9522 dollars par habitant et par an, un Malgache en dépense 14 ! Sur l’état du monde, Laurent Carroué pointe 402 conflits dont 226 classés violents et 18 identifiés comme guerre. Parmi les lieux de plus en plus disputés se trouvent les espaces maritimes, ce qui aboutit à 70 à 80 litiges aujourd’hui.

En conclusion, Laurent Carroué insiste sur trois points majeurs : la mondialisation comme système, la finitude du monde et le développement durable. Il pointe également trois ruptures majeures en ce début de XXI ème siècle : l’apparition de nouvelles puissances, le passage d’un monde bipolaire à un monde multipolaire et une certaine impuissance des Etats-Unis. A plusieurs reprises dans l’ouvrage, Laurent Carroué insiste pour dire que la mondialisation est politique, histoire d’atténuer un regard uniquement économique.
Cet atlas se révèle donc d’une grande richesse et remplit parfaitement les missions que l’auteur lui avaient assignées en introduction : proposer une réflexion scientifique de qualité avec une optique civique et un but éducatif. Un ouvrage à conseiller au-delà du cercle du monde scolaire.

© Jean-Pierre Costille