La parution de cet ouvrage de Christian Grataloup m’a conduit à chercher l’atlas historique mondial qui m’a accompagné pendant toutes mes études au milieu des années 70. Il s’agissait d’un petit livre, initialement édité par Stock et repris au siècle dernier par les éditions Perrin. Le propos était ambitieux, la réalisation, au format de poche modeste, mais il était toujours particulièrement utile, surtout dans les périodes où il n’était pas évident d’accéder à des cartes historiques sur Internet.
On pourrait d’ailleurs s’interroger sur ce choix de publier en coédition avec L’histoire et Les arènes, un tel ouvrage. Mais on remarquera toutefois, dès que l’on on a passé la première de couverture, qu’il existe une possibilité de téléchargement de chacune des cartes. Quelle belle initiative, mais quand on connaît Christian Grataloup, on est peu étonné.
Il faut posséder ce livre, et on peut, j’ai envie de dire, on doit, l’utiliser le plus possible.

On doit le posséder, dans l’acception même du terme, celui d’une possession qui entraîne le lecteur dans un univers fascinant. La préface de Patrick Boucheron qui rappelle d’ailleurs les conditions de naissance de la revue « l’histoire », à laquelle je me suis abonné dès le premier numéro, pendant mon année de licence, donne clairement le ton.

« Écrire l’histoire, c’est donner à voir », nous dit le professeur au collège de France. Et à ce propos j’ai toujours ce souvenir d’un échange, lors d’une rencontre organisée par les Clionautes, où le maître nous disait son admiration devant le travail que conduisent les professeurs du second degré. S’ils n’écrivent pas forcément l’histoire, ces derniers, incontestablement, donnent à la voir.
Et justement, le travail de notre ami Christian Grataloup nous apporte une aide considérable. J’ai même envie de dire décisive.

Werner Hilgemann – Hermann Kinder Raymond Albeck Éditeur : PERRIN

Il serait facile d’écrire sur chacune des cartes un article, de commencer une recherche, mais cette délicieuse tentation pourrait constituer le travail d’une vie. Et pour ce qui concerne l’auteur de ces lignes, il risque de manquer un peu de temps.

J’aimerais surtout que le professeur d’histoire et de géographie, celui qui aujourd’hui mesure l’importance de son rôle d’instructeur, s’approprie cet ouvrage. Et cela est aussi valable pour l’étudiant en histoire et en géographie qui envisage, du moins tant qu’il existe, de passer les concours du CAPES et de l’agrégation. Car c’est bien là l’enjeu de cette publication : « donner à voir » ! Pour reprendre la préface de Christian Grataloup « donner à l’histoire du monde sa géographie, et sa géographie à l’histoire du monde ».

Alors, on pourra évidemment apprécier, et cela est profondément justifié, le remarquable travail cartographique d’Anaïs Moreau, Marie-Sophie Putfin, Justine Bergeron et Kevin Richez. Ils doivent être cités assurément. Car si le travail de cartographe doit beaucoup aux techniques numériques, avec des logiciels de plus en plus performants, c’est bien le regard du géographe et de l’historien, associé au graphiste qui donne à cette représentation toute sa pertinence.

L’Atlas est organisé en plusieurs parties, 13 chapitres, dont les intitulés eux-mêmes interpellent.

Ils interpellent comme une belle invitation au voyage comme dans ces « réseaux de l’ancien monde », du néolithique au XVe siècle. On a envie de parcourir page 47, les routes de l’exode avec Moïse, recevoir les tables de la loi sur le mont Sinaï, combattre les philistins en faisant s’écrouler les murs de Jéricho.
Un peu plus loin entre 1200 – 300 avant notre ère, on croise les navires phéniciens, ce qui reliaient les colonnes d’Hercule aux villes de Byblos et de Tyr en faisant escale à Carthage au cinquième siècle de notre ère, avant que les Romains n’éliminent cet adversaire.

On entre ainsi dans le néolithique africain du cinquième au premier millénaire, avec le désert humide du Sahara il y a 12 000 ans, tandis que se développent les premières métallurgies africaines. Un développement probablement centré sur le continent, avec une chronologie spécifique.

Tout est bruit et fureur dans ces sociétés de l’ancien monde, avec les grandes invasions du cinquième siècle de notre ère qui détruisent l’empire romain d’Occident, permettent la survie de l’empire romain d’Orient, mais constituent surtout ce formidable brassage de populations qui finit par donner sa physionomie au continent européen. Les migrants étaient déjà à nos portes, et ils sont même restés dans nos gênes !

Les choix des titres des chapitres ne sont jamais laissés au hasard, et on le comprend lorsque que l’on aborde « les sociétés de l’axe de l’ancien monde ». De la conquête arabe du septième au neuvième siècle, au flux d’échanges en Méditerranée à la fin du XIe siècle, par l’expansion mamelouk du milieu du XIIIe au début du XVIe siècle jusqu’à la formation de l’empire de Gengis Khan, les axes de l’ancien monde sont dessinés à la pointe de l’épée. Mais derrière les guerriers arrivent les marchands, les négociants, les changeurs qui transforment les routes de la conquête en réseaux commerciaux.

Mais ces réseaux commerciaux d’une première forme de mondialisation portent aussi la mort, celle de la grande peste noire, cartographiée dans sa diffusion, comme une sorte de Web macabre qui relie les foyers épidémiques entre eux.
On aimerait imaginer la même carte avec Ebola si ce n’était pas trop sinistre !

Christian Grataloup inscrit son œuvre dans l’histoire et la géographie connectée, et il tire des câbles réseaux (RJ45 !) à travers l’océan pour y aborder « la grande connexion du XVIe au XVIIIe siècle.

Car c’est bien le fil conducteur, on arrêtera d’utiliser le terme de « câble » ; de cet ouvrage. Même la Bretagne du IXe au XVIe siècle se retrouve « connectée » à un royaume de France qui finit par s’y imposer. Et c’est justement tout le mérite de cette représentation cartographique qui permet de montrer, sur un plan, la longue durée, et au final l’épaisseur de l’histoire.
Pour la période plus proche de nous, la démarche est toujours la même, avec justement cette volonté de raconter une histoire connectée, même quand il s’agit de quelques individus. Le retour de Lénine à partir de Zurich, de mars à avril 1917, est également représenté. La traversée de l’Allemagne dans le fameux wagon plombé, cette remontée vers le nord de la Suède avant de traverser un nouveau ce qui est encore le grand-duché de Finlande, possession des tsars de Russie pour arriver à la gare d’Helsinki, au cœur de Petrograd. J’ai aussi fait une partie de ce voyage, au milieu des bouleaux et des sapins à perte de vue, où la présence humaine est rare, avant de sentir le bruissement de la ville de Petrograd, redevenue Saint-Pétersbourg depuis.
On soulignera aussi la présence d’une carte que l’on ne voit pratiquement plus, celle de la guerre civile russe entre 1918 et 1921. Des marques noires montrent les différents soulèvements anti bolcheviques qui ont émaillé cette guerre civile qui a pu conduire l’armée rouge aux portes de Varsovie, avant que le miracle de la Vistule se réalise et que la cavalerie de Boudienny ne fasse retraite.

On ne peut pas s’empêcher, après avoir refermé, très provisoirement, cet Atlas, d’imaginer l’usage que l’on pourrait en faire comme enseignant.

Je considère qu’il devrait équiper chaque professeur d’histoire et de géographie. Il me paraîtrait légitime qu’il vienne remplacer bien des manuels.
À partir des codes de chacune des cartes, il suffit de se connecter sur le site de la revue l’Histoire, pour visionner, sans le pli de reliure, la carte. À partir de là, comment ne pas concevoir son cours en s’appuyant sur sa propre culture, et pas celle remastiquée par quelques documents d’accompagnement de rencontre ou par des paragraphes de manuels rédigés au cœur de l’été pour financer la rénovation de toiture d’une maison de campagne.

Ce voyage que l’envoi de mon ami Christian Grataloup m’a permis a aussi réveillé ma passion. Celle de la transmission de l’histoire, celle de la construction d’un récit qui soit celui des femmes et des hommes sur leurs terres, ou sur celles qu’ils veulent conquérir.

J’ai envie de rêver à voix haute, de voir se développer des groupes constitués de professeurs qui travailleraient de façon collaborative pour donner à voir et à comprendre les cartes de cet atlas historique, et à les rendre, au sens propre, intelligibles. On pourrait certainement se passer de bien de coûteuses usines à gaz qui n’ont jamais produit au final que de changeants acronymes. (IUFM, ESPE, Inspé, etc…)

Mais au fait, je crois que cela existe déjà, et que cela s’appelle « les Clionautes ».

 

Voir la conférence de l’auteur sur TV5MONDE https://www.youtube.com/watch?v=Q2O4KFM-0-I&feature=youtu.be