Roger Barralis et Jean-Claude Gillet
Au cœur des luttes des années 60, les étudiants du PSU, une utopie porteuse d’avenir ? Éditions Publisud mars 2010. 412 pages.

Paradoxalement, la période des années précédant les «événements de 68», a été assez peu traitée par les historiens du mouvement social et des partis politiques. Le parti socialiste unifié a pourtant été une pépinière de cadres qui ont, comme Alain Savary, Pierre Bérégovoy, Gilles Martinet ou Michel Rocard, largement pesé dans la vie politique française.
Le parti socialiste unifié a été créé dans les années 60, situé à la gauche de la gauche, mais sans se rattacher explicitement à une grande figure de la révolution d’octobre, contrairement au mouvement trotskiste. Il a pu jouer un rôle d’aiguillon et de laboratoire d’idées dont le parti socialiste a pu, au milieu des années 70, largement s’inspirer.
Le parti socialiste unifié posait en effet des enjeux fondamentaux : comment construire dans un monde moderne une alternative au capitalisme qui ne soit pas celle du modèle socialiste existant dans les pays « communistes » ? Comment concilier les aspirations à la liberté individuelle et l’organisation d’une société qui prenne en compte les intérêts du plus grand nombre ?
Cet ouvrage recueille de nombreux témoignages sur cette organisation qui n’a jamais été un mouvement de masse mais qui a été très largement présente, même si cela n’était pas explicite, dans le fourmillement des idées qui a précédé, mais qui a aussi suivi la fracture de mai 68.
Jacques Sauvageot qui rédige, à tout seigneur tout honneur, l’introduction de cet ouvrage pose un certain nombre de questions qui interpellent sur la portée réelle de ce que nous avons rappelé plus haut, « la fracture de 1968 ».
Si l’accent est mis la plupart du temps sur la dimension culturelle du mai français, il n’en reste pas moins que c’est la dimension politique qui demeure la plus significative. Comment en France par exemple dépasser la démocratie bourgeoise ? Comment en Tchécoslovaquie sortir de la tutelle bureaucratique stalinienne ? Comment manifester sa solidarité internationale ?

L’Algérie et le Vietnam

Et il ne faut pas oublier que la guerre d’Algérie et celle du Vietnam ont joué un rôle central dans la formation de ce mouvement.
Le parti socialiste unifié a été fondé le 3 avril 1960, en pleine guerre d’Algérie. Le parti socialiste SFIO dirigé par Guy Mollet, chef du gouvernement pendant 18 mois, a pris des mesures exceptionnelles qui ont conduit à une intensification de la guerre et à un certain nombre de dérives, qui ont interpellé les intellectuels français. La bataille d’Alger, la banalisation de la torture, on joué sans doute un rôle dans cette formation de la conscience morale d’une génération étudiante. En même temps que se constituer le parti socialiste unifié, se formait un groupe spécifique, les étudiants socialistes unifiés. C’est dans le contexte de la guerre d’Algérie, que le parti socialiste unifié a récolté une audience sans correspondance ni avec ses effectifs, ni avec son organisation.
Au début des années 60, l’adhésion aux étudiants socialistes unifiés est liée à la rencontre de l’histoire de la résistance, encore très présente par les très nombreux témoins de la période, la référence à l’antifascisme, avec la persistance en Europe de régimes comme le franquisme en Espagne et le salazarisme au Portugal, et enfin le développement de l’anticolonialisme.
La SFIO, tout comme le parti communiste, ont très largement perdu de leur force d’attraction. Le parti socialiste français est devenu un parti de notables, largement compromis par l’exercice du pouvoir pendant la guerre d’Algérie, tandis que le parti communiste français s’est peu à peu déconsidéré par son soutien à l’URSS, notamment lors de l’intervention soviétique à Budapest en 1956. Le parti communiste français pratique la crispation idéologique et l’élimination de ses dissidents.

Au cœur de l’université

Les mutations de l’université expliquent aussi le développement du parti socialiste unifié. Les jeunes y accèdent en plus grand nombre, à la fois parce qu’ils sont de plus en plus nombreux dans la société française, mais également en raison d’une démocratisation relative de l’accès lié à l’augmentation du niveau de vie et aux nouvelles exigences de qualification professionnelle et de promotion sociale.
Les étudiants socialistes unifiés et l’UNEF cherchent à répondre spécifiquement aux revendications des étudiants. Enfin, parmi les facteurs de ce développement, le besoin d’organisation face à la nécessité de combattre des mouvements d’extrême droite bien structurés, s’est fait sentir, notamment au moment des grandes manifestations anti-OAS.
Dans les chapitres suivant cette évocation de la période qui précède mai 68, les différents contributeurs de cet ouvrage collectif, évoquent le développement de l’organisation étudiante parallèlement à celle du PSU.
Cette petite organisation qui n’a pas dépassé quelques milliers de membres a tout de même ouvert un nombre considérable de pistes dans le domaine de la transformation sociale. C’est dans ces structures que s’est développé le féminisme. Certains témoignages montrent d’ailleurs que ce n’était pas facile, les comportements machistes n’étaient pas rares lors des assemblées générales.
Les crises liées à des enjeux de pouvoir au sein de l’organisation étudiante étaient fréquentes. Cela s’est traduit par exemple par la démission de Michel Perrot en avril 68. Jacques Sauvageot devient le président de l’UNEF juste après. Cette grande UNEF était devenue en partie une coquille vide, puisque son nombre d’adhérents était tombé de 100 000, avant 1960, à 30 000 juste avant 1968. La direction par le parti socialiste unifié de l’organisation étudiante a été le résultat d’un compromis avec les autres groupes d’extrême gauche, à l’exception des trotskistes Lambertistes. On trouvera donc dans cet ouvrage une retranscription assez particulière des événements de 1968, notamment de cette difficulté à faire le lien avec un mouvement ouvrier très largement influencé encore par la CGT et le parti communiste.
Mais c’est sans doute dans le domaine de l’ouverture aux questions de société que l’apport du PSU a été le plus important. Les témoignages d’acteurs réunis dans cet ouvrage montrent comment les idées de décentralisation, de pouvoir de proximité, le féminisme, ont pu y faire leur chemin et se développer très largement par la suite. Le PSU a bien été un laboratoire d’idées qui a permis de préparer la victoire de la gauche en 1981, dans la mesure ou bien des projets du programme de François Mitterrand étaient inspirés par ce projet de « changer la vie » dont ce petit parti était porteur et surtout inspirateur.

© Bruno Modica