Qu’est-ce qu’un faubourg dans l’espace français moderne? c’est à cette épineuse question que s’est attelé Yannick Jambon, en s’appuyant sur des sources variées, et en tentant de revenir sur certaines idées arrêtées les concernant.
L’ouvrage de Yannick Jambon, tiré de sa thèse de doctorat en histoire moderne soutenue en 2010 à Lyon, s’attache aux faubourgs des villes du royaume de France, qu’il qualifie, à juste titre pour la période moderne, de terrae incognitae. Car ces espaces ne sont que depuis peu l’objet d’études générales approfondies pour la période moderne tandis que les médiévistes et les contemporanéistes s’en sont très vite saisis. Depuis 2010 de nouvelles études ont vu le jour, sans avoir été intégrées dans la bibliographie de l’ouvrage (par exemple Pierre Claude Reynard, Ambitions Tamed, Urban Expansion in pre-Revolutionary Lyon, Montréal, Mc Gill-Queen’s University Press, 2009). La démarche de l’auteur consiste à user non seulement des concepts historiques mais aussi géographiques et sociologiques, en prenant garde d’interroger et de déconstruire les préjugés à l’égard des faubourgs sur un temps long correspondant à une période de visibilité des limites des faubourgs.

L’auteur a choisi une approche en trois temps : une première partie traite « des spécificités sociales et spatiales », une deuxième des « différentes relations avec la ville et les espaces environnants » et une troisième de la population de ces faubourgs. Ce travail prend pour exemple une série de villes (Lyon, Grenoble, Toulouse, Angers, Orléans, Dijon, Romans-sur-Isère, Villeneuve-de-Berg, Angoulême) et surtout leurs faubourgs éclectiques, reflet de la diversité de ces espaces. Il s’appuie sur un copieux corpus d’archives tirés d’une vingtaine de services d’archives départementales et municipales, mais aussi sur des documents iconographiques et des études monographiques. Sont sciemment laissés de côté le cas parisien, appelé néanmoins à plusieurs reprises en contre-point, et les archives notariales dont le dépouillement n’était pas envisageable dans le cadre temporel de cette thèse.

Yannick Jambon commence par traiter la question des faubourgs sous un angle chronologique. Les faubourgs semblent connaître une évolution en quatre temps sous l’Ancien Régime : une période de création pouvant remonter au Moyen Âge, un temps de flottement où le faubourg est un espace transitoire et de relégation, un troisième temps au XVIIe siècle où s’ajoute la prise en compte par les pouvoirs publics du potentiel économique des faubourgs, et enfin au XVIIIe siècle une volonté d’organiser et de rationaliser les rapports entre la ville et les faubourgs. Il déconstruit dès le début le préjugé de création d’un faubourg pour cause de pression foncière intramuros au profit d’un espace d’activités et d’individus indésirables en ville. De plus, par ses remarques sur les faubourgs lyonnais et grenoblois comme cordons sanitaires, sur l’implantation des minorités religieuses et sur l’éloignement des cimetières, est suggérée une géographie de la maladie (entendue aux sens propre et figuré) dans la ville à l’époque moderne assez stimulante. Il met également en parallèle les espaces de passage d’hommes et de marchandises que sont les faubourgs dès le XVIe siècle, l’attractivité qu’ils constituent pour des proto-industries, notamment à partir de la fin du XVIIe siècle et le caractère libre de ces espaces exempts en particulier du poids des corporations. L’étude des plans du XVIIIe siècle permet de bien mettre en valeur un début d’urbanisme planifié par les autorités auquel les contemporains, et surtout les écrivains de récits de voyages, sont très peu sensibles.
Dans les marqueurs de la profonde hétérogénéité faubourienne, Yannick Jambon introduit ce qui est un leitmotiv de cet ouvrage, à la fois la force du concept de faubourg et le point faible de toute étude le concernant, l’hétérogénéité ou pour le dire autrement les spécificités de chaque faubourg : les faubourgs diffèrent les uns des autres, y compris dans la même ville, et évoluent très rapidement. L’ouvrage donne donc une impression de foisonnement d’informations mais aussi d’éparpillement que, malgré la présence d’un index géographique, l’absence de synthèse par faubourg et de tableaux comparatifs entre les faubourgs des 7 villes retenues ne permet pas de combler. L’étude de la démographie et du niveau de vie des faubourgs à travers les rôles de taxes brise le préjugé d’un faubourg constamment sous-peuplé par rapport à la ville et pauvre, même si les élites ne l’habitent pas et si cette démographie est tributaire des aléas politiques qui voient les faubourgs se dépeupler et s’appauvrir en temps de guerre. L’hétérogénéité se retrouve sur le plan juridique, avec la très belle étude des contours juridiques du faubourg de la Guillotière à Lyon, et sur le plan socio-économique avec des faubourgs marqués par une majorité d’habitants travaillant dans l’agriculture l’alimentation ou encore l’habillement.
Le troisième chapitre de cette première partie, consacré aux morphologies spatiales et architecturales, est très intéressant dans sa démarche mais souffre d’avoir laissé de côté les apports de l’archéologie et de l’histoire de l’art : l’importance des voies de communication renvoie au caractère transitoire que ces faubourgs ont pu être amenés à incarner et l’analyse architecturale des édifices des faubourgs, qu’ils soient publics ou privés, religieux ou laïcs, ne sont traités qu’à travers leur représentation cartographique, sans faire référence à d’autres sources iconographiques ni archéologiques.

La deuxième partie de l’ouvrage revient sur le faubourg comme espace sous l’angle de ses rapports avec la ville, au travers de la sociabilité, des migrations et du divertissement. Yannick Jambon met en avant un sentiment communautaire entre habitants des villes et habitants des faubourgs à travers leur participation commune aux cérémonies publiques telles qu’entrées et processions (qui prolongent le rattachement des paroisses des faubourgs à des églises urbaines), mais surtout par la participation des faubouriens à la milice, sauf à Lyon où cette absence est une nouvelle preuve du conflit entre la ville et ses faubourgs. Ce sentiment d’appartenance commune se double de solidarité dans le cas de la charité des habitants de la ville envers les pauvres des faubourgs. Prenant l’exemple bien connu de Lyon, Yannick Jambon met en avant l’évolution des mentalités de l’Aumône générale : au XVIe siècle les pauvres des faubourgs lyonnais sont assimilés à des étrangers ne pouvant prétendre à son assistance puis au XVIIe siècle, l’Aumône générale étant en concurrence avec l’Hôtel-dieu de Lyon, les faubouriens deviennent bénéficiaires à condition de justifier de 7 ans de résidence. L’auteur s’appuie aussi sur les actes de baptêmes pour relever des traces de sociabilité entre urbains et faubouriens, à travers le choix des parrains et marraines dont la résidence est relevée par le curé, mais garde curieusement la ressources des contrats de mariage, et seulement pour le cas d’Angoulême et de Lyon au XVIIIe siècle, pour la troisième partie. À travers les rôles fiscaux principalement et quelques recensements d’étrangers de la fin du XVIIIe siècle, l’auteur étudie les flux migratoires entre ville et faubourgs, mais aussi de l’extérieur vers les faubourgs et les villes, sur le temps long et le court : prenant l’exemple de Grenoble et du faubourg Très-Cloître, il conclue au peu de mobilité des élites du faubourg vers la ville et s’appuyant sur les exemples de Toulouse et de Dijon, sur l’attractivité hôtelière ou non des faubourgs de ces villes pour les étrangers de passage. On ne peut que regretter l’absence de telles sources pour les périodes antérieures. Enfin, Yannick Jambon souligne l’attractivité des faubourgs pour des urbains en quête d’espaces verts et de divertissements, hors du contrôle des métiers mais aussi parfois de la police, mais là encore les exemples pris datent tous du XVIIIe siècle : qu’en est-il avant ?

La dernière partie, consacrée à la population des faubourgs, complète l’étude des migrations comme source essentielle de la croissance démographique et celle des niveaux de vie et catégories socio-professionnelles de la première partie. L’auteur s’attache ici à des traits particuliers de la population faubourienne, comme la moindre place des domestiques, corrélée à celle des élites susceptibles de les engager, tandis que l’étude de la taille de feux illustre l’hétérogénéité des situations, malgré une tendance de feu plus grand dans le faubourg que dans la ville associée, qu’il couple avec des focus sur l’âge des faubouriens (et la place des enfants) et sur la présence féminine, et notamment le cas des veuves et des naissances illégitimes comme marqueurs de marginalité d’une part de population des faubourgs. Le chapitre sur les rythmes montre le lien fort entre les rythmes de croissance et de crise de la ville et de ses faubourgs et le chapitre sur les migrations revient sur l’importance de ces apports humains pour la croissance de la population urbaine et faubourienne qu’il aurait été peut-être plus judicieux de regrouper avec les remarques précédentes sur les migrations, en distinguant alors migrations temporaires et « immigration ».

L’ouvrage de Yannick Jambon met en valeur toute la complexité de l’étude des faubourgs, l’hétérogénéité des situations, la sur-représentativité d’exemples du XVIIIe siècle et de l’exemple lyonnais, la difficulté de combiner les apports de sources si nombreuses et diverses. Malgré l’absence de synthèses par ville et par période chronologique, qui auraient été utiles aux enseignants et aux chercheurs, ainsi que l’absence totale de référence avec ce phénomène à l’étranger, c’est un ouvrage essentiel.

Tiphaine Gaumy
pour les Clionautes