Sillonner les Balkans en s’arrêtant dans dix villes. Prendre le temps de les découvrir grâce à des regards différents et des dessins. Voici, entre autres, ce que propose ce livre original avec une collaboration inédite entre des géographes et des artistes.

L’esprit de la collection

La collection propose des parcours sensibles en dix villes reliées par une thématique. Entre deux étapes, des espaces intermédiaires défilent sous nos yeux. Le lecteur est embarqué dans un voyage en compagnie de guides qui se relaient pour lui offrir une représentation intime et concrète des territoires grâce à des textes et une trentaine de réalisations artistiques. On trouve trois types de dessin : des cartes subjectives, des dessins de géographie embarquée, des doubles pages de géographie en mouvement qui font passer d’une ville à l’autre. La collection compte déjà trois autres titres : « Atlantique, de la Baltique à la mer Noire » et « Arctique ». Un volume «  Allemagne » est annoncé pour 2025.

En route pour les Balkans

L’image noire des Balkans ne s’est imposée dans l’imaginaire occidental qu’au XIX ème siècle quand les pays de la région se sont dégagés de la tutelle ottomane. L’illusion d’européaniser les Balkans a été rangée au magasin des accessoires tandis qu’aujourd’hui on a parfois l’impression que l’Europe se balkanise. Pour beaucoup, les Balkans sont un cul-de-sac alors qu’ils sont en réalité un espace de rencontres et de transitions.

Des auteurs aux profils variés

Chaque étape est confiée à un auteur différent présenté en fin d’ouvrage. Les directeurs d’ouvrage sont Jean-Arnault Dérens et Benoît Goffin. Le premier est cofondateur et corédacteur en chef du « Courrier des Balkans ». Le second est notamment l’auteur récemment du « Dictionnaire insolite des frontières ». Parmi les autres contributeurs, citons Chloé Billon, traductrice littéraire, Amaëm Cattaruzza, auteur de « L’Atlas géopolitique des Balkans », ou encore Simon Rico, co-rédacteur en chef du « Courrier des Balkans ». Julien Rodriguez est artiste et paysagiste de formation et pratique la cartographie sensible comme outil de connaissance de notre environnement.

Vienne

L’amorce de ce chapitre témoigne bien de l’esprit de la collection. Céline Puaud raconte que cela fait dix ans qu’elle enseigne le français à l’Université de Vienne. Elle raconte sa vie quotidienne, les ambiances de quartiers. Beaucoup de métiers de première nécessité sont assurés ici par des personnes issues de l’immigration balkanique. La double page de transition s’intitule « franchir les Alpes ».

De Zagreb à Belgrade

Zagreb, à présent capitale européenne, est en train de se réveiller. Contrairement à Vienne elle n’est pas une ville fluviale. La ville peut s’enorgueillir d’un riche patrimoine industriel, aujourd’hui en grande partie à l’abandon. Pour décrire Belgrade, Philippe Bertinchamps commence par une citation du très beau livre de Claudio Magris « Danube » qui souligne           l’ « exceptionnelle vitalité de cette ville incroyable, qui a tant de fois été été détruite pour renaitre tant de fois ».

De Skopje à Pristina

En 1963, la ville de Skopje est détruite à 80 % lors d’un tremblement de terre. Aujourd’hui, l’état macédonien a peu de perspective à offrir à sa jeunesse à part celle d’émigrer. Pristina, elle, compte un peu plus de 500 000 habitants, mais ce chiffre est à 200 000 près car le recensement y est une entreprise compliquée. Mathias Enard est frappé par « cette volonté de neuf, de réforme » qu’on retrouve « dans le cabinet du maire où tous les présents ont moins de 40 ans, voire de 30 ».

De Novi Pazar à Cetinje

Novi Pazar compte environ 60 000 habitants et son nom signifie « nouveau marché ». Elle a accueilli les réfugiés de toutes les guerres de la fin du siècle dernier : Bosniaques, Albanais, Serbes entre autres. Pour se rendre jusqu’à Cetinje, on trouve de multiples petites routes mais aussi un tronçon d’autoroute de 155 kilomètres qui est une des routes les plus coûteuses du monde. Le Monténégro a emprunté un milliard de dollars à la Chine et s’est trouvé étranglé par cet emprunt. Cetinje est la capitale historique du Monténégro, une petite ville enserrée dans les montagnes à 800 mètres de hauteur.

Tirana

Tirana compte actuellement 600 000 habitants, et un million si on compte la banlieue. L’Albanie a été dirigée par le dictateur Enver Hoxha de 1944 à 1983. Le pays a abrité un million de réfugiés pendant la guerre au Kosovo en 1998-99. Aujourd’hui, des réalisations récentes attirent le regard du visiteur : il s’agit de gratte-ciels aux formats modernistes. Les bouleversements urbains sont très rapides.

Mostar et Bihac

Le nom de la ville de Mostar évoque encore actuellement un certain nombre de clichés tenaces. Elle est souvent réduite à ses divisions territoriales. Elle fut longtemps une ville ouvrière, pauvre et rebelle. Le voyage se termine à Bihac, une petite ville de  43 000 habitants.

En conclusion, les auteurs s’interrogent pour savoir si la vocation des Balkans n’est pas d’être la zone tampon d’une Union européenne qui croit encore que fermer ses frontières lui permettra de se tenir à l’abri des malheurs du monde. Ainsi, le lecteur qui a déjà parcouru ces villes aura plaisir à confronter son regard à celui de l’auteur. Pour celui qui ne connait pas la ville, cette approche subjective est des plus intéressantes également. Une collection à suivre.