CR par Gilles Fumey
Voici un livre, pionnier dans sa catégorie, sur la géographie d’une ville à partir de sa culture. Il faut dire qu’à Berlin, la densité des théâtres d’avant-garde, des salles de concert, des galeries d’art, des musées, des boîtes de nuit, est telle qu’on a pu définir Berlin comme une capitale culturelle en Europe. Une culture « in » (culture de capitale) et une culture « off » (culture de quartier) avec ses lieux plus ou moins secrets, difficiles à repérer, ses courants alternatifs… De quoi apporter de l’eau au moulin de la géographie culturelle, qui doit tant à P. Claval, mais que Boris Grésillon soumet à une approche personnelle tout à fait passionnante, notamment autour du couple ville/culture.

Cette étude sur Berlin vient à point nommé. Car Berlin est devenue la capitale de l’Allemagne et l’auteur souligne que « la culture berlinoise [a été] prise dans une sorte de mouvement brownien dont la force ne se dément pas ».
Pour mettre un peu de lisibilité dans ce qui fut le plus vaste chantier de reconstruction d’une capitale dans les années quatre-vingt-dix, Boris Grésillon opère des coupes dans la vie culturelle des Berlinois par des enquêtes de fréquentation des salles de musique, des recherches sur les lieux habités par d’anciens « Wessis » attirés par l’Est et ses quartiers à la mode. On obtient, progressivement, une photographie de Berlin qui se « gentryfie » (voir Prenzlauer Berg). On lit une histoire des conflits entre l’Est et l’Ouest du Berlin d’avant 1989, lutte âpre et féroce par institutions interposées. Oui, Berlin a bien gardé « le Mur dans la tête ». Sur la dernière décennie, la créativité de Berlin a été extraordinaire, ce qui apparenterait la nouvelle capitale allemande à une métropole « culturelle », ville où cohabitent de manière productive des différences très fortes. Mais les espoirs ont parfois été déçus… Que n’avait-on pas parié sur ce cosmopolitisme de Berlin, ville à la fois intello et populaire, comme les années d’avant-guerre la faisaient apparaître sous la plume de Christopher Isherwood !

Grésillon ne mâche pas ses mots pour dire que Berlin n’a pas atteint le statut de Londres, métropole de la « création », et de Paris, métropole de la « consécration ». Berlin deviendrait-elle une vitrine, encombrée de paillettes et de stars ? Une ville livrée au mercantilisme le plus aseptisé ? Berlin, « lasse du Sonderweg », aspirant à la « normalité, selon l’auteur, n’est-ce pas la rançon de l’implantation de tant de nouveaux acteurs économiques (Daimler, Sony, etc.) qui conçoivent la culture comme du divertissement ? Le dernier mot de cette thèse est qu’il manque à Berlin « la reconnaissance de la nation, la confiance en soi, le soutien politique » et un « sentiment géographique », ce que Grésillon traduit par un nouveau rapport au temps (l’histoire de la nouvelle Allemagne) et à l’espace (une Europe élargie).

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