Noëlle Bantreil est professeur d’Espagnol au Lycée Henri IV de Béziers

Éditions La Découverte
BRÉSIL- HISTOIRE, SOCIÉTÉ, CULTURE
par Lamia Oualalou

Lamia Oualalou, journaliste, correspondante de plusieurs journaux français et brésiliens vit à Rio de Janeiro et nous transmet sa connaissance profonde du Brésil à travers un ouvrage vivant , actuel, passionnant , qui ne s’adresse pas seulement aux voyageurs attirés par ce pays. Tous ceux qui envisagent de travailler au Brésil ou avec des entreprises brésiliennes, ceux qui partent en expatriation trouveront dans ce livre des clefs précieuses pour comprendre le pays, en saisir les mentalités. En à peine 210 pages , 11 chapitres et dans un format qui en facilite le transport aisément , Lamia Oualalou réussit le tour de force de nous faire dépasser les clichés , de relier l’Histoire au présent sans jamais nous ennuyer, bien au contraire ! Tous les aspects économiques, sociaux, politiques, culturels sont abordés de manière vivante. Des encarts à fond vert fourmillent d’anecdotes et d’explications sur des personnages , des événements , des références culturelles connus de tous les brésiliens, références obligées.

1° chapitre : « Un pays continent »

Lamia Oualalou y évoque l’immensité du Brésil de façon parlante : si le Nord du Brésil était placé sur la Scandinavie, son extrémité méridionale se situerait au Tchad. D’Ouest en Est il s’étendrait de l’Islande à la Mer Noire. Au Brésil ,nous dit Lamia Oualalou , le Territoire précède la Nation. L’espace, la démesure, la diversité, l’immensité caractérisent ce pays où de nouvelles villes continuent d’être planifiées. Les capitales s’y succèdent suivant les cycles économiques qui déplacent le cœur du pays dans différentes régions : l’exploitation de la canne à sucre dans le Nordeste, de l’or dans le Minais Gerais, le café dans le sud Est ou le caoutchouc en Amazonie. La mobilité est l’un des traits de la mentalité brésilienne: Ils sont des centaines de milliers chaque année à changer d’Etat et ce mouvement permanent permet au pays de s’adapter à l’explosion démographique (une population multipliée par dix en dix ans) . .La grande originalité du pays reste la présence de régions pionnières comme l’Amazonie ou le Grand Ouest. L’auteur évoque également une nature toute puissante jusqu’au cœur des grandes villes où il n’est pas rare de croiser des singes en centre ville ou un serpent dans sa baignoire ! En quelques pages ,sont évoquées les villes de Sao Paulo, Rio de Janeiro, Brasilia et l’on en perçoit les spécificités, leurs originalités . L’auteur nous présente ensuite la région du Nordeste, le Sud plus « européen » et l’Amazonie devenue un front pionner qui oscille entre projets gouvernementaux et colonisation sauvage. Les brésiliens hésitent encore entre le projet d’intégrer totalement l’Amazonie au reste du territoire et celui de protéger les groupes indigènes et les milieux naturels,cet espace structuré par les fleuves où aujourd’hui encore plusieurs régions d’Amazonie ne sont accessibles que par bateau et où au XIX ° siècle la navigation fluviale reposait sur un réseau d’environ 50 000 kilomètres de lignes régulières contre 9000 de voies ferrées.

2° chapitre : «Une histoire sans révolution» :

Cette absence de révolution contraste avec l’histoire du reste de l’Amérique latine même si les épisodes violents ne manquent pas dans l’Histoire du pays. Les pages sur la découverte du Brésil, bien documentées, nous font vivre les négociations de la Couronne portugaise avec l’Espagne, la vison que les découvreurs eurent des habitants de cette terre luxuriante, les premières tentatives de colonisation (en concurrence avec les hollandais ou les français). Nous suivons ensuite l’impact surprise des guerres napoléoniennes , le passage de l’Empire à la république qui fait sienne la devise positiviste d’Auguste Comte « ordre et progrès » pour traduire la volonté de se projeter dans le futur en dépassant les problèmes sociaux et en faisant oublier son passé esclavagiste. L’auteur évoque ensuite la dictature proclamée par Getúlio Vargas qui a maltraité les libertés publiques mais mis le progrès au cœur de son action en plaçant l’Etat au centre de l’économie avec la volonté d’abandonner les élites traditionnelles au profit des classes populaires urbaines. Contraint à quitter le pouvoir en 1945 , il emportera l’élection présidentielle en 1950 avant de se tirer une balle dans le cœur en 1954, épargnant ainsi un nouveau coup d’état à son pays. Lamia Oualalou nous fait suivre ensuite l’évolution politique du pays jusqu’au rétablissement de la démocratie et à Lula, ouvrier sidérurgiste qui parvient à rassurer les classes moyennes, accepte des alliances auparavant jugées contre nature et accède aux plus hautes fonctions de l’État.

3° chapitre : « la terre au cœur des conflits » :

Ce chapitre nous présente une société brésilienne marquée par l’exploitation de la terre :les capitaux qui ont fleuri sont le fruit de l’exploitation du café. La spéculation immobilière est une conséquence des cours du soja et de l’éthanol. Les mécanismes du pouvoir sont un héritage direct des barons du sucre , du café ou de l’élevage. La structure agraire du Brésil est dominée par le latifundio avec une distribution des terres foncièrement inégale. Dans l’Etat d’Amazonas un propriétaire s’enorgueillissait d’être à la tête de plus de 12 millions d’hectares (l’équivalent du Portugal et de la Suisse réunis). La réforme agraire est en panne et l’inégale distribution de la terre alimente des tensions toujours croissantes. Le Mouvement des Travailleurs Ruraux sans terre ,né en 1985, cible des terres jugées improductives, s’y installe et les cultive de façon collective par le biais de coopératives. Des épisodes sanglants s’ensuivent qui illustrent la complicité entres juges et caciques dans un pays fédéral où la justice dépend des magistrats locaux souvent grands propriétaires terriens eux-mêmes. L’agriculture n’est pas le seul attrait de la terre. La découverte de gisements d’or, de diamants est toujours d’actualité en Amazonie où elle rime avec dévastation.
Les « garimpeiros » ou orpailleurs déboisent, détournent les cours d’eau, utilisent de grandes quantités de mercure rejetées dans les rivières. La capacité de réaction de l’ état est faible. Comment concilier croissance économique et protection de l’environnement ? Le Brésil n’a pas encore trouvé le moyen d’exploiter l’Amazonie en respectant l’écosystème et ses habitants (on estime à quelques 700 000 les indiens faisant partie de tribus « non contactées » c’est-à-dire ignorant totalement la civilisation qui les entoure et n’ayant jamais eu de contact avec elle)

4° chapitre : Un géant émergent :

Le Brésil fait partie des quatre puissances appelées à s’imposer comme les puissances du XXI° siècle, les BRIC ( Brésil-Russie –Inde- Chine). Elles détiennent une partie importante des ressources naturelles (eau, pétrole, gaz , minerais) et une bonne part de la population mondiale ce qui leur garantit de solides marchés intérieurs .Grenier du monde et colosse énergétique , le Brésil est en passe de devenir l’une des premières puissances pétrolières de la planète. L’éthanol, biocombustible à base d’alcool de canne à sucre, selon les brésiliens, sauverait le monde de la pénurie du pétrole et consacrerait le Brésil « Arabie Saoudite verte ». Ce biocombustible ne provoque pas de hausses des prix alimentaires contrairement à celui dérivé du maïs, à l’origine des émeutes de la faim au Mexique et dans les pays d’Amérique centrale. Il soulève pourtant d’importantes interrogations d’un point de vue écologique. Lamia Oualalou évoque ensuite le « coût Brésil » qui plombe la rentabilité et freine le développement :la question du transport et des infrastructures, l’accès aux ports cauchemardesque, la dérèglementation et la corruption,l es méandres administratifs à l’origine de la création d’un métier (les « despachantes » sortes d’intermédiaires qui se repèrent dans la jungle administrative). Le Brésil n’est pas loin d’être au dernier rang en matière d’éducation . L’université reproduit l’injustice. Sur les questions commerciales le Brésil revendique son indépendance, diversifie sa clientèle pour ne plus dépendre des aléas des économies américaine et européennes, donne la priorité à ses voisins latino-américains et s’impose comme nouvel acteur sur la scène internationale .

5° chapitre : « Belindia » empire des inégalités :

« Belindia » néologisme , fusion de l’Inde et de la Belgique, inventé par l’économiste Edmar Bacha dans les années 1970 traduit bien les contrastes du Brésil : une richesse sans limite , une infamante pauvreté. Lula fait du programma « Fome zero » (faim zéro) l’étendard de son mandat. En 2004 tous les foyers dont les revenus mensuels sont en dessous du seuil de pauvreté peuvent bénéficier d’une aide mensuelle et en contrepartie les familles s’engagent à scolariser les enfants et à présenter un carnet de vaccination à jour. C’est la « bolsa familia » une mesure phare. Le programme fournit un repas quotidien à 36 millions d’enfants et d’adolescents, introduit l’électricité dans 3 millions de foyers, apporte de l’eau à un million de familles dans les régions semi arides. « Pharmacie populaire » permet d’acheter à prix cassés, les remèdes aux maladies les plus courantes. A chaque fois ces mesures sont conditionnelles. La pauvreté connaît un recul historique grâce au cocktail : croissance économique, inflation contrôlée et politiques sociales. L’embellie économique est accompagnée d l’émergence d’une classe moyenne. Le quotidien des pauvres est amélioré mais la distribution des revenus est toujours aussi inégalitaire. Lamia Oualalou nous dépeint aussi les favelas , ce monde à part issu du déficit de logements sociaux, ces zones de non droit où les gangs du narcotrafic se substituent à l’état absent où la terreur vient des dealers mais aussi des milices paramilitaires qui au départ prétendaient protéger les habitants. Le déclenchement de grandes opérations policières n’est pas plus rassurant. A l’héritage politique et culturel de la violence s’ajoute l’impact de la corruption. Dans ce paysage cauchemardesque des agences de tourisme ont commencé à proposer des « favelas tours » ,sortes de safaris touristiques !

6° chapitre : »Une démocratie raciale ? » :

Le passeport brésilien est le plus recherché au monde par les faussaires : c’est l’un des seuls pays où un citoyen peut être aussi facilement blond aux yeux bleus, noir d’ébène, mulâtre, aux traits causaques ou asiatiques. L’héritage des Indiens, premiers habitants du Brésil est présent dans la patrimoine du Brésil. Champion du monde de l’esclavage, en trois siècles , le Brésil a organisé la déportation de d’environ 4 millions de personnes. Malgré son abolition , il ya plus de 120 ans, le travail esclave existe toujours. Pour le combattre , le gouvernement a lancé une campagne d’information et commencé à dresser une liste noire d’entreprises perpétrant cette pratique pour les priver de crédits bancaires. Perçue tardivement comme terre d’émigration , le Brésil a vu l’arrivée de portugais, d’allemands, de suisses, d’italiens, d’espagnols, de français , de russes, de polonais, d’ukrainiens. Lamia Oualalou nous explique comment la première diaspora japonaise au monde est arrivée au Brésil (la tong en caoutchouc est, à l’origine, une copie de la zori, la sandale à semelle de paille importée par les immigrants japonais).Née en 1980 la communauté arabe brésilienne s’installe elle aussi au pays du métissage où la ségrégation prend des allures subtiles. On a surnommé ce phénomène « racisme cordial ». Cette ségrégation aboutit actuellement à la revendication d’une discrimination positive contestée par beaucoup.

7° chapitre : Puissants d’hier et d’aujourd’hui:

On appelle « coronelismo » le phénomène du pouvoir public délégué à une poignée de puissants locaux. Leur puissance venait au temps de la république, de leur capacité à capter les votes. Ces phénomènes n’ont pas disparu et l’ élection n’est qu’un temps fort du système du clientélisme. Lamia Oualalou nous présente un système de parti structurellement fragmenté, des règles électorales favorables aux conservateurs, une vie politique dominée par les scandales de la corruption, un système financier tout puissant et un paysage médiatique verrouillé. En 2008 , quatorze groupes familiaux contrôlaient 90% des médias. La Globo est la seule chaîne vue par 98,5% des foyers.

8° chapitre : « Heureux malgré tout » :

Près de trois quart des brésiliens se disent heureux alors que leur situation sociale est parfois dramatique. Cette joie de vivre n’a rien d’un optimisme béat. Face aux injustices et à l’incapacité de l’état à y remédier , la société civile bouscule le système .La débrouillardise qui permet de survivre a un nom : le « jeitinho ».Lamia Oualalou nous explique le carnaval de Rio, symbole de la joie de vivre et de liberté, le culte du corps et l’obsession de la beauté avec la banalisation de la chirurgie esthétique qui frise parfois la folie, le football « opium du peuple ».C’est une société civile dynamique qui s’offre à nous au fil des pages . Le rôle des O.N.G. , des associations spécialisés y est particulièrement mis en valeur .Les organisations citoyennes réunies à Porto Alegre, laboratoire d’expériences sociales, inaugurent une nouvelle façon de gouverner avec les maires successifs qui associent la population à la répartition des recettes et des dépenses municipales. La fin de ce chapitre montre comment Internet bouscule les hiérarchies. Avec la sensation de pouvoir s’approprier , au même titre que les classes moyennes , cette révolution technologique, les plus défavorisés l’envisagent comme un nouvel accès à l’éducation et à l’information. Ils en deviennent également acteurs.

9° chapitre : « Église, églises, croire à la mode brésilienne »

Ce chapitre explique et souligne l’effondrement de la religion catholique en trente ans. Il nous dépeint l’héritage animiste indigène, les croyances de millions d’esclaves déportés d’Afrique. Dans les zones les plus pauvres, les masses sont promptes à croire aux discours messianiques qui promettent l’amélioration de la vie quotidienne et des miracles. Lamia Oualalou évoque également la montée en puissance des églises évangéliques et les religions afro brésiliennes. En peu de pages , l’essentiel est dit, expliqué de façon complète avec des anecdotes amusantes telle celle du père Marcelo , ordonné prêtre au sein d’une église catholique en pleine déprime et pour lequel la bénédiction à l’eau sainte est l’un des moments favoris de ses fidèles sur lesquels le prêtre lance des seaux d’eau entiers.

10° Chapitre : « Les femmes prennent le pouvoir »

Cette prise de pouvoir sur le terrain économique s’accompagne de bouleversements sociaux. Face à l’injustice sociale et à la violence policière les femmes sont également en première ligne. L’auteur évoque les grossesses précoces de plus en plus nombreuses d’adolescentes, le tabou de l’avortement, les violences domestiques, une sexualité sans complexe, la prostitution qui s’affiche sans états d’âme.

11° chapitre : « Musiques, « novelas »,littérature, « feijoada », « cachaça »

Par sa seule présence au gouvernement, Gilberto Gil a souligné une évidence : la prédominance de la musique qui écrase les autres arts. D’une richesse impressionnante du fait de son triple héritage : indien, africain et européen.Lamia Oualalou replace les différents rythmes et courants dans leur contexte historique et social : Samba, Bossa Nova, nouvelles musiques urbaines.
La telenovela est une religion au Brésil . elle imprègne tous les moments de la vie. Les patrons de la télévision ont compris rapidement le potentiel de ce divertissement de masse qui est devenu un fait de société.
La lecture reste le parent pauvre de la culture. Le livre qui peut couter 10% du salaire minimum demeure un luxe mais la raison en est historique également et Lamia Oualalou nous en facilite la compréhension. Elle nous livre un petit tour d’horizon de la littérature qui demeure marquée par les thèmes de l’exploration et de la quête d’identité.
Le chapitre s’achève par un petit tour du Brésil gastronomique et vous pourrez même si le cœur vous en dit, essayer une recette fournie dans les dernières pages….
Le Brésil bouscule et désarçonne nous dit Lamia Oualalou. Pour y entrer de plain pied il faut faire un effort après quoi il est trop tard pour faire marche arrière. Nous voilà prévenus !

Noëlle Bantreil Voisin © Clionautes