En 1963, Charlton Heston, David Niven et Ava Gardner triomphent dans un palpitant « western chinois » intitulé Les 55 Jours de Pékin. Cette superproduction hollywoodienne de qualité est une transposition romanesque du siège subi par les légations européennes à Pékin en 1900. Cet épisode est la péripétie la plus célèbre de la révolte des Boxers, qui souleva alors la Chine contre la présence étrangère fondée sur les traités inégaux, et s’en prit aussi au prosélytisme des missions chrétiennes. Face à cette rébellion et aux exactions subies par leurs ressortissants, les puissances européennes et le Japon constituèrent une coalition militaire internationale à laquelle contribuent huit pays. Le corps expéditionnaire envoyé par la France rassemble 18 000 hommes provenant principalement des troupes de marine. Jeune marsouin de vingt ans, Henri Chennebenoist est l’un d’entre eux. Le journal qu’il a laissé de sa participation à cette intervention est édité par les soins de ses descendants. La publication de ce récit inédit a le mérite d’élargir le très petit nombre des témoignages français sur la guerre de Boxers, qui se limitait aux écrits de trois autres soldats diaristes et d’un officier de marine, le capitaine de vaisseau Julien Viaud, mieux connu par ailleurs en littérature sous le nom de plume de Pierre Loti.
          Le texte de Chennebenoist est un journal inachevé allant de juillet 1900 à février 1901. Inauguré par un départ insouciant de métropole sous les hourras patriotiques, il décrit les 45 jours de voyage en mer, marqués par la traversée du canal de Suez, une tempête et une étape à Saïgon, puis le périple de la marche jusqu’à Pékin à travers un pays dévasté par la guerre. S’ensuivent des opération de police, marquées par deux accrochages armés, des maraudages, et le passage par les armes de trois combattants irréguliers chinois. Une description de Pékin clôt ce témoignage. Le bataillon d’infanterie de marine de l’auteur n’a en fait participé qu’à la dernière partie des opérations en Chine, après la fin des hostilités ouvertes. Mission d’occupation et de sécurisation plus qu’action de guerre, la campagne de Chine de Chennebenoist est un épisode hybride évoquant à la fois les expéditions coloniales d’hier et les opérations extérieures d’aujourd’hui. Formulé dans un style descriptif assez fluide, le texte se lit facilement. Le point de vue est celui d’un exécutant de terrain, dont la perception est réduite et le rôle sans relief particulier. Les contacts avec les autres contingents internationaux et la population civile sont limités et peu évoqués. Les efforts physiques, les besoins alimentaires et les problèmes sanitaires sont les préoccupations dominantes de cette vie de troupier, qu’accompagnent des descriptions relevant de la curiosité exotique ou de l’observation macabre.
          Un soin particulier a été apporté à l’édition scientifique de ce document. Une longue préface didactique et documentée permet de situer parfaitement le contexte dans lequel il s’insère. Une chronologie, une bibliographie, des pièces annexes, et l’insertion de clichés photographiques d’époque ramenés de Chine par Chennebenoist constituent une indéniable plus-value. Un copieux appareil critique accompagne le texte de façon souvent utile. On relève néanmoins de petites maladresses. L’absence d’indication sur les dates de naissance et de décès de l’auteur et sur son parcours scolaire est un petit manque biographique. On croit comprendre que ces éléments ont sans doute été précisés lors de l’édition préalable des carnets de guerre 1914-1918 du même auteur, mais ils font défaut au lecteur qui n’aurait pas connaissance de cet écrit initial. Il est perturbant que ni saut de page, ni distinction typographique ne marque clairement la transition entre la présentation du document et le début de celui-ci. Enfin, quelques notes laissent perplexeles notes 124 et 233 semblent sans relation logique avec l’élément du texte auquel elles se rapportent, la note 162 contient une petite erreur factuelle – la fonction de fourrier n’est pas dévolue à des officiers – et la 199 s’égare sans doute, le texte faisant plus probablement allusion ici à des agents de liaison qu’à des télégraphistes..
          Ces Carnets de Chine doivent donc être lus essentiellement comme un récit d’apprentissage, d’aventure et de voyage. Par-delà le constat documentaire sur les malheurs de la Chine impériale moribonde, on peut aussi y déchiffrer les traits de la mentalité française et du milieu militaire en 1900.
                                                                                                             © Guillaume Lévêque