La Chine et le monde musulman : une relation pragmatique ?

La construction des Nouvelles Routes de la Soie a réactivé les liens anciens qui unissent la Chine aux pays musulmans situés sur sa frontière occidentale. Spécialiste du monde chinois, professeur à l’ICP (Institut Catholique de Paris) et chercheur associé à l’IRIS, Emmanuel Lincot vient de publier une synthèse dans une démarche similaire à celle d’une histoire connectée des relations entre la Chine et le monde musulman.

Après une introduction particulièrement ardue qui rappelle que ces relations soulèvent « des défis à la fois culturels et stratégiques » (page 14), l’auteur mobilise des approches historiques, géographiques et géopolitiques. A ce titre, le choix de la couverture peut être interprété comme une synthèse de ces trois approches. Le fort de Jiayuguan dans le Gansu (Chine) témoigne à la fois de la dynastie Ming (histoire), des prémices du plateau tibétain (géographie) et de la Grande Muraille de Chine (géopolitique).

Dans une perspective « d’histoire globale » (page 29), ce livre s’appuie sur de nombreuses missions sur le terrain et la tenue d’un séminaire à l’Institut Catholique de Paris (« Les Routes de la Soie : circulation des idées, influences et enjeux culturels »).  L’auteur insiste sur le renforcement de la puissance chinoise, redéfinissant ainsi la nature des relations avec le monde musulman, notamment en Asie du Sud et en Asie centrale.

D’une part, la Chine renforce sa présence dans les instances internationales déjà existantes ou dans d’autres qu’elle crée à son profit, multipliant ainsi sa capacité de rayonnement et la possibilité de faire entendre sa voix. D’autre part, elle aménage des corridors d’accès aux énergies d’après une stratégie qui suit les circonvolutions du rhizome ; détour, développement et maturation des situations qu’elle sait, au moment opportun, retourner en sa faveur, dictent ses orientations. Du port de Gwadar créé au Pakistan à la sécurisation du corridor sino-birman – donnant accès respectivement aux golfes d’Oman et du Bengale -, Pékin anticipe ainsi le blocus que pourraient à terme imposer les États-Unis au détroit de Malacca. Y transite la majeure partie du fret international. A ce dilemme, Pékin répond par le développement de ses projets ferroviaires et une présence affirmes de ses dispositifs logistiques en deux régions clés de l’Eurasie musulmane : Khorgos et Bakou. En appui, est le choix d’un dispositif sécuritaire à laquelle répond l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS) et sa structure antiterroriste régionale installée en Ouzbékistan, à Tachkent.

Chine et terres d’Islam par Emmanuel Lincot, PUF, 2022, page 20-21

Dans un contexte d’affaiblissement de la puissance états-unienne, et de développement des Nouvelles Routes de la Soie, les transports, la politique, le sécurité, les échanges commerciaux, la culture et la diplomatie sont autant d’axes développés et mis en perspective depuis l’Antiquité en six chapitres.

L’un des points forts de l’ouvrage est d’emmener le lecteur sur le terrain, qu’il soit à Ürümqi, au Ningxia, à Mindanao, sur les lignes de chemin de fer à Khorgos ou au Kazakhstan.

Capitale provinciale du Xinjiang, [Ürümqi] est aujourd’hui une ville de plus de trois millions d’habitants mais qui en paraît beaucoup plus avec ses gratte-ciel et ses larges avenues. Elle s’apparente à ces mégapoles futuristes que sont Dubaï et Shanghai. Longtemps ville de garnison, entourée par le désert du Taklamakan, Ürümqi est aujourd’hui une ville majoritairement constituée de Han. Ouïgours, Kazakhs et Russes sont en minorité. S’est construite au centre-ville la réplique du minaret Kalon. Réplique, car l’original se trouve à Boukhara en Ouzbékistan. Son édification est attribuée au Qarakhanide Arslan Khan en 1127. Il fait la fierté de toute l’Asie centrale et en particulier des Ouïgours. Toutefois, à la différence de son aîné, ce minaret est en béton. Et quand on sait la relation de plus en plus conflictuelle que Han et Ouïgours entretiennent, on s’étonne que Pékin ait donné l’autorisation de pasticher un tel monument. Précisons que c’était avant les émeutes qui, en 2009, ensanglantèrent la ville et modifièrent les rapports entre ces communautés. En réalité, ce qui s’apparente ici à un minaret est un simple décor annonçant, sous ses pieds, l’existence de gigantesques malls commerciaux. Des centaines de jet setters venus des capitales centrasiatiques environnantes s’y ruent pour faire leur shopping.

Chine et terres d’Islam par Emmanuel Lincot, PUF, 2022, page 58

Le thème du Festival International de Géographie (FIG) de Saint Dié des Vosges traitera des déserts à l’automne prochain. Dans son livre, Emmanuel Lincot décrit en quelques lignes le désert du Taklamakan, où « les amplitudes (-30° la nuit : + 50° le jour) y sont les plus importantes du globe » (page 51).

Dans sa conclusion particulièrement mesurée par rapport à l’affirmation de la puissance chinoise, Emmanuel Lincot insiste sur le changement de vision du gouvernement à propos des pays étrangers. « Autant le monde extérieur avait été vécu par elle commune opportunité, autant il sera désormais perçu comme une menace » (page 328).

Source : Carte représentant les empires médiévaux et les anciennes routes de la Soie, extraite du livre « Chine et terres d’Islam » publié chez PUF, Octobre 2021, pages 30

En conclusion, une synthèse claire et fouillée, témoignant d’une longue expérience de terrain. Les paragraphes, relativement courts, peuvent devenir un support pour des études de cas (soft power, corridors internationaux). Les enseignants et les élèves pourront, par exemple, se reporter aux passages présentant les principaux enjeux géopolitiques du Xinjiang dans le cadre du Grand Oral.

Pour aller plus loin :

  • Présentation de l’éditeur -> Lien
  • Présentation du livre par Emmanuel Lincot, sur la chaine Youtube de l’IRIS -> Lien

Antoine BARONNET @ Clionautes