CR par Stéphane Moronval

Tout passionné de la Seconde Guerre Mondiale se doit aujourd’hui de connaître Antony Beevor : auteur de travaux sur les opérations en Crète, sur la Guerre d’Espagne, cet historien britannique, ancien officier de carrière au sein du 11th Hussards, s’est surtout fait remarquer par ses best-sellers Stalingrad (1998, trad.fr.1999) et La Chute de Berlin (2002), approches novatrices (et parfois controversées) de l’empoignade germano-russe rendues possibles par l’ouverture des archives soviétiques. Son dernier ouvrage, objet d’une publication simultanée dans plusieurs pays d’Europe et d’une intense médiatisation (la simultanéité de sa sortie avec la récente célébration du 65ème anniversaire de l’événement n’est probablement pas fortuite), s’intéresse ici à un autre tournant de la guerre : le débarquement des Alliés en Normandie le 6 juin 1944, et la bataille d’une dizaine de semaines qui suivit dans la région contre les forces allemandes d’occupation. La victoire des armées anglo-américaines au terme de celle-ci devait déboucher sur la Libération de Paris (sur laquelle se clôt l’ouvrage) et sur la reconquête rapide d’une bonne partie du territoire français, avant que la résistance allemande ne connaisse un ultime sursaut pendant l’hiver 44-45.

Plonger au cœur de la bataille

A priori, le choix de cette thématique par A.Beevor peut paraître étonnant. En effet, nul événement de l’époque n’est sûrement plus commémoré que le Jour J. Sur le plan historiographique, de multiples travaux, de provenance et de qualité très diverses (au nombre des plus marquants, on pourrait par exemple citer l’excellent Six armées en Normandie, de J.Keegan, dont Antony Beevor suivit un temps les cours), se sont intéressés aux divers aspects des opérations des opérations du 6 juin et des semaines qui suivirent. La plupart des temps forts de la période font heureusement encore l’objet de cérémonies officielles. Enfin, des films célèbres ont inscrit cette épopée dans notre imaginaire. Tout cela peut donner l’impression que le tour de la question a été fait ; avec brio, l’auteur démontre que ce n’est pourtant pas tout à fait le cas. Antony Beevor pratique cette « historical narrative » à l’anglo-saxonne qui n’a pas eu à souffrir des préjugés de l’Ecole des Annales, mais son ambition est à la fois globale et plurielle. Il s’agit pour lui d’aborder les événements par le haut, au niveau des stratèges et des décideurs, et par le bas, au niveau du terrain. De même, et l’auteur admet aisément être en cela le reflet d’une époque plus portée à s’intéresser à l’individu qu’au collectif, il souhaite « coller à l’homme », en essayant de remonter au plus près du vécu des contemporains. Il s’est donc livré pour cela à un très sérieux travail de recherche et de lecture. L’auteur a évidemment consulté maintes productions historiographiques et documents officiels, certains portant sur des aspects très pointus de son vaste sujet. Il a surtout amplement puisé dans les témoignages des acteurs : les mémoires, bien sûr, toujours susceptibles d’une réécriture à posteriori des événements, mais encore et surtout les témoignages « à chaud » conservés dans les archives américaines, britanniques, allemandes, françaises, canadiennes, russes… et restés largement sous-exploités : correspondances, journaux privés, « expériences de combat » issues des interviews réalisées immédiatement après les faits par de jeunes historiens militaires américains (tels Forrest Pogue), interrogatoires d’officiers allemands prisonniers, etc.

Une victoire au prix du sang

Nourri de ces multiples sources, l’ouvrage alterne panoramiques et gros plans, analyses et descriptions ; et il s’avère à la fois réaliste, passionnant, et riche d’aperçus originaux, susceptibles de remettre en cause bien des à priori. A.Beevor restitue ainsi la violence et la cruauté des combats émaillant une campagne finalement plus meurtrière que celles opposant à la même époque Allemands et Soviétiques sur le Front de l’Est. Il peint des soldats alliés généralement inexpérimentés, parfois peu motivés (d’étonnants passages illustrent par exemple la réticence des vétérans britanniques rescapés de quatre années de combats à retourner au feu), plus susceptibles de craquer psychologiquement que leurs adversaires allemands, endoctrinés et endurcis (ce qui l’amène à conclure, avec peut-être un certain manque de nuances, sur la supériorité des soldats d’un régime totalitaire sur ceux d’une démocratie). Plus marginalement, dans la lignée du récent ouvrage de J.R.Lilly (La face cachée des GI’s, 2008), il écorne quelque peu l’image des soldats US libérateurs, bons et braves garçons, montrant que les atrocités (cf p.82) et les massacres de prisonniers ne furent pas que l’apanage des SS. Pareillement, sa vision du haut-commandement est sans concession, et les travers de nombre de figures aujourd’hui plus ou moins magnifiées ou idéalisées (De Gaulle, Von Rundstedt…) sont rappelés. Le moins que l’on puisse dire d’ailleurs est que dans ce domaine l’auteur n’est pas spécialement cocardier, car il n’est guère de chefs britanniques ou canadiens qui échappent à ses yeux à une critique acerbe, particulièrement le plus prestigieux d’entre eux, le maréchal Montgomery, dont il pointe après d’autres l’égocentrisme désastreux sur les plans militaire et diplomatique (on pourra d’ailleurs comparer, avec un peu d’amusement, cette vision avec l’exposition très consensuelle consacrée par l’Imperial War Museum au même personnage). Plus généralement, A.Beevor met en exergue certains faux-pas des généraux alliés : l’improvisation dans laquelle fut menée la bataille, contrastant avec l’impeccable préparation du débarquement ; leurs erreurs tactiques ; la confiance aveugle qu’ils placèrent dans les bombardements de l’aviation… Leur terrible parti-pris de soumettre délibérément à de massifs pilonnages aériens, terrestres, navals, toutes les agglomérations de la région devait s’avérer finalement relativement peu efficace, et surtout très meurtrier pour les Normands. L’attention portée à cette population française, à la fois enjeu, spectatrice, actrice et victime des combats n’est d’ailleurs pas le moindre des intérêts de l’ouvrage. L’auteur rapporte ses rapports ambivalents avec les « libérateurs », l’ambiguïté du regard des Américains sur elle ; il souligne la contribution et l’héroïsme des résistants français, mais aussi les excès de l’épuration ; il s’attache surtout à rappeler les souffrances engendrées par cette terrible bataille de deux mois et demi, qui devait se solder par la mort de plus de 35 000 civils (avec les bombardements préliminaires au Jour J), et la dévastation de la région.

Il ne faut donc pas s’attendre à trouver dans ce D-Day et la bataille de Normandie de sensationnelles et révolutionnaires révélations, mais une reconstitution minutieuse, très nuancée et pleine de profondeur d’un affrontement devenu par trop mythifié, dont certaines réalités ont pu être perdues de vue (on ne fera ici qu’invoquer, par exemple, les erreurs et clichés véhiculés par le film à succès Le Jour le plus long). Sous la plume d’Antony Beevor, la bataille apparaît dans toute sa crudité, sous un jour terriblement humain, avec ses grandeurs – indéniables – et ses vilenies. Loin d’être une promenade militaire au résultat écrit d’avance une fois l’épreuve du Débarquement surmontée, la campagne de Normandie fut tragique, disputée, meurtrière ; et, pour tout cela, décisive.

Rédigé dans un style simple et prenant, étayé par des notes et une bibliographie fournies, illustré par des cartes bien placées, lisibles et précises et d’intéressantes photographies, ce remarquable ouvrage pourra donc être lu avec profit par tous les collègues susceptibles d’aborder les événements dans leur enseignement mais aussi par tous ceux qui sont désireux d’approcher ou de ré-approcher la réalité d’un événement qui a contribué à modeler notre époque.

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