« De Gaulle ne ressemble plus à personne, mais il n’est en aucune façon dépassé. » Raphaëlle Bacqué, grand reporter au Monde et auteure de nombreux ouvrages politiques, dont Chirac ou le démon du pouvoir, chez Albin Michel.

Dix ans de présidence à l’Élysée à travers des archives passionnantes souvent inédites, des photographies et des journaux rassemblés par Bernadette Caille

Cet ouvrage s’attache à être au plus près de De Gaulle, l’homme providentiel qui devient président à 67 ans, élu par un collège de 80 000 électeurs à 80 % des voix. Des premières pages de journaux montrent son accession au pouvoir. La constitution est élaborée et votée en trois mois. Autorité, efficacité et progrès, tout un programme pour cette France qu’il entend incarner.

De Gaulle et les Français

« Face à l’événement, c’est à soi-même que recourt l’homme de caractère »

Nombres de documents montrent la proximité du Général avec les Français, des photos de ses voyages officiels où il est accueilli par d’anciens résistants qui arborent leurs médailles, des lettres de préparation venant de communes qui désirent son passage, ses discours tout raturés pour atteindre les mots justes. Cependant il tient à garder une distance inspirée par l’autorité du personnage. Il refuse de donner la moindre part de son intimité ni d’intrusion dans sa demeure de Colombey.

D’ailleurs le Général connait-il vraiment les Français ? Pas de ces enquêtes d’opinion dont raffolent les dirigeants aujourd’hui, pas de mandat électif avant la présidentiel de 1965. De Gaulle est un militaire. Il entretient le mythe du peuple et il ne perd pas de vue la souveraineté nationale.

Les pages les plus sombres ne manquent pas d’être illustrées : les arrestations du 17 octobre 1961 faites sur ordre du préfet de police, Maurice Papon ainsi que les notes sur les enquêtes relatives à la répression policière et aux disparitions lors de cette manifestation, mais aussi le manuscrit mille fois raturé de l’allocution télévisée du Général suite à la signature des accords d’Evian le 18 mars 1962 et cette photo en contre-plongée bien connue où il annonce le cessez-le-feu. Cet ouvrage publie ensuite de nombreuses notes, lettres et messages montrant l’activisme et le soutien d’une frange de la population à l’OAS. On y voit la prise de conscience de la fin inéluctable de l’Algérie française et le ressentiment contre celui qui devait en être le sauveur.

De Gaulle et la France

« Il faut toujours se demander quel est l’intérêt supérieur de la France ! »

Des archives montrent comment le président de la Ve République veut hisser son pays parmi les grandes puissances : restaurer la souveraineté de la France, se résoudre à emprunter le tournant de la décolonisation quand il a compris que l’intégration de l’Algérie à la métropole serait difficile, étant deux entités culturellement trop éloignées, et tenir le gouvernail dans la tempête, quand il s’agit d’invoquer l’article 16 de la constitution…

Depuis l’effondrement de 1940, l’indépendance du pays, militaire et énergétique, est une obsession. Si on décolonise, on renforce la souveraineté nationale en dotant la France de la puissance nucléaire. De nombreux documents montrent combien la France des Trente glorieuses s’équipent : carte de l’électrification du réseau ferroviaire, un reportage photo sur le paquebot « France » qui assure la ligne Le Havre-New-York, l’inauguration de l’aéroport d’Orly en février 1961, le réaménagement des quartiers de la Défense et de Montparnasse et même une plaquette d’information de 1966 sur un projet de tunnel sous la Manche.

Certains ordres du jour de convocation de conseils restreints affirment la préoccupation du président soucieux des conditions de vie et de travail des Français. La prospérité dite des Trente glorieuses est écornée : ainsi en 1968, 5 millions de personnes vivent sous le seuil de pauvreté, la durée légale du temps de travail est de 45 heures, l’âge de la retraite est de 65 ans. Des rapports sociaux tendus expliquent en partie l’ampleur de la crise de mai 68.

Les affaires du monde

« Il faut faire en sorte que la France retrouve son rang … »

Des photos et de nombreux articles de journaux témoignent de l’activité internationale et des grandes lignes de la politique étrangère du Président. Une priorité est donnée à l’axe franco-allemand, puis à la construction du marché commun, d’une Europe économique et culturelle mais sans institutions supranationales et surtout sans le Royaume-Uni. Si la France reste fidèle aux États-Unis lors des graves crises comme celle de Cuba, les relations avec les USA restent complexes. Ces derniers n’acceptent pas que la France concurrence la suprématie américaine et se dote d’une force de dissuasion nucléaire indépendante. Kennedy a pourtant effectué une visite d’État remarquée en France avec son épouse Jacky.

Farouchement anticommuniste, de Gaulle observe une franche distance avec l’URSS et la Chine communiste qu’il reconnait pourtant comme État : « il n’y a dans cette décision rien qui comporte la moindre approbation à l’égard du système politique… La France reconnaît simplement le monde tel qu’il est ».

Des archives précieuses comme de nombreux télégrammes, lettres, discours, documents préparatoires et albums de voyages rendent compte du premier plan tenu par la France au niveau international, notamment dans le nombre de pays accueillis ou visités pendant ces dix ans.

De Gaulle et l’usage des médias

« C’est à vous que je m’adresse » dit le général en pointant du doigt les téléspectateurs derrière leur écran.

Il a fallu un ancien résistant, Bleustein-Blanchet, directeur de l’agence Publicis pour dire au Général, après sa première allocution télévisée qu’il a été très mauvais. Méfiant avec la presse, de Gaulle a compris la puissance de la télévision et l’importance de la radio qu’il maîtrise bien. Il multiplie ainsi les apparitions, 53 allocutions radiotélévisées en 11 ans. Son charisme agit et ses mots plaisent. L’ouvrage réunit de nombreuses notes du ministère de l’information pour le contrôle des images et des photos de préparation de ces événements. En 1964, est lancé la réforme de la RTF, devenue l’ORTF, où les opposants ne sont pas « invités ».

Le Général a pris soin de s’entourer d’écrivains qui chroniqueront son pouvoir comme Roger Stéphane ou Jean Mauriac et bien sûr l’ami fidèle, André Malraux. Il veut pour l’heure que son action fasse de lui un symbole. Pourtant De Gaulle est « mis en ballotage par la télévision ».

Le porte-parole de l’Élysée, Alain Peyrefitte a pour mission de ne rien divulguer du conseil des ministres. Le Président se réserve la réception des « mousquetaires » (les patrons de la presse politique) pour expliquer sa politique. Bien sûr, il donne des conférences de presse dans le Salon des Ambassadeurs en compagnie de ses ministres (très belle photo couleur de la conférence de presse du 27 novembre 1967 en contre-plongée du président). Les questions sont posées sur des sujets prévus à l’avance.

De Gaulle et l’exercice du pouvoir

« Les Français sont lassés de moi et je suis lassé d’eux »

L’exercice du pouvoir use. Ce dernier chapitre en est véritablement l’illustration, en témoigne le dessin de de Gaulle vu par Escaro en 1965 ou le grand général veut porter toutes les responsabilités : sa police, sa télé, sa constitution, son parti. La légende en dit long : « Que l’adhésion franche et massive des citoyens m’engage à rester en fonctions, l’avenir de la République nouvelle sera assurée. Sinon, personne ne peut douter qu’elle s’écroulera. » Les affiches et les photos de mai 68, les télégrammes de protestation reçus par l’Élysée, annoncent l’échec final et le référendum de trop en avril 1969, « un suicide » selon André Malraux. Une photo saisissante clôt l’ouvrage : le Général pensif, descend les marches du perron de l’Élysée, le jour de son départ.

Ce sont des milliers de documents qui ont été ainsi compulsés tant aux Archives nationales et au Centre des Archives diplomatiques du ministère de l’Europe et des Affaires Étrangères pour en extraire les plus intéressants. Raphaëlle Bacqué les a souvent rapprochés de citations ou de discours, de photos dans l’exercice du pouvoir, mettant en scène un homme qui parait, à la lecture de l’ouvrage, moins inaccessible qu’il a toujours semblé être.

Un accès vers les documents originaux numérisés et disponibles sur le site des Archives nationales