Ce volume 2 de la trilogie consacrée par Jean-Luc Barré à de Gaulle est consacré à la période 1944-1958. Il fait suite au volume paru il y a deux ans (De Gaulle, une vie : L’homme de personne, 1890-1944).
L’auteur, Jean-Luc Barré Entretien aux RVH Blois – Samedi 11 Octobre 2025, De Gaulle, le premier des Français ?, Jean-Luc Barré. Entretien avec Gilles Heuré, est à la fois homme d’édition et historien. Il a écrit une biographie en deux tomes sur François Mauriac (Fayard, 2009-2010), a coédité les Mémoires de de Gaulle à la Pléiade ainsi que ses Lettres, Notes et Carnets dans la collection Bouquins, qu’il dirige. Il a écrit, avant cette biographie sur de Gaulle, Devenir de Gaulle 1939-1943 (Perrin 2004).
Le libérateur captif
Ce volume commence avec la journée du 26 août 1944, date de la descente triomphale des Champs-Élysées et se termine au départ de Gaulle (20 janvier 1946)
A La Libération de Gaulle ne s’attarde pas sur le passé : la nostalgie de l’épopée ne doit pas empiéter sur les exigences de l’État. Il faut avant tout choisir une équipe rapprochée. On appréciera particulièrement le portrait vivant et savoureux de son directeur de Cabinet, Gaston Palewski ou encore de son aide de camp, Claude Guy. Il faut aussi composer un nouveau gouvernement et neutraliser, dans les grandes villes de province tout bastion insurrectionnel éventuel. La rénovation du pays exige au préalable sa remise en ordre, c’est-à-dire le rétablissement de l’autorité de l’État. A la base de cette rénovation : l’Etat, « la condition de tout ». Jean-Luc Barré fait ressortir l’extrême rudesse de de Gaulle pour qui la priorité est avant tout le rétablissement de l’ordre républicain et l’intégration de la résistance dans l’armée. Il en va de son crédit de chef de gouvernement, tant auprès de la population française que vis-à-vis des puissances alliées et du commandement américain.
Sachant que la France n’a rien à attendre de ses alliés, de Gaulle déploie un jeu diplomatique destiné à affirmer sa liberté d’action dans les relations internationales. La rencontre entre de Gaulle et Churchill de novembre 1944 à Paris est savoureuse, tout comme la relation du voyage en URSS de novembre 1944. Le portrait de Staline vaut la lecture. Très vivante, également, la relation que fait Barré du voyage de de Gaulle aux Etats-Unis en août 1945 et sa rencontre avec le président Truman, qui change des relations tendues avec Roosevelt. Le ton est celui d’un échange direct et apaisé, ce qui ne veut pas dire pour autant que toute divergence soit écartée.
Un intéressant chapitre sur l’épuration met bien en relief la manière dont de Gaulle a exercé le droit de grâce entre 1944 et 1946. Barré s’attarde sur le cas Brasillach, en tentant d’identifier les facteurs qui ont conduit de Gaulle à refuser sa grâce. Il veille à ce que la justice demeure l’apanage exclusif de l’État.
A peine installé comme chef du gouvernement, de Gaulle se sent déjà en « porte-à-faux » : « Hanté par un sentiment d’urgence devant l’immensité de la tâche qui reste à accomplir pour ‘refaire la France’, et mesurant dans le même temps, à chaque étape de son action publique, la précarité des soutiens dont il dispose, la somme surtout des difficultés, rejets ou objections qu’il voit se dresser de divers côtés et qui font de lui une sorte de libérateur captif, entravé par trop d’intérêts divergents ».
Sur le rétablissement de l’autorité française en Indochine, on voit de Gaulle littéralement obsédé par le Royaume-Uni, qu’il incrimine de manière maladive, en le suspectant systématiquement de menées anti-françaises, alors que le véritable enjeu pour la France n’est plus celui d’une querelle de suzeraineté entre conquérants occidentaux : la menace est plus sérieuse (les communistes, le Vietminh, la Chine) et la seule manière forte ne suffit pas à la conjurer.
L’exilé de l’intérieur
Peu après le deuxième référendum sur la constitution (13 octobre 1946), de Gaulle a laissé l’Union gaulliste de René Capitant aller au fiasco (3%). C’est pourtant à cette période qu’il semble prendre conscience de la nécessité de fédérer les forces susceptibles de s’engager à ses côtés, dans la perspective d’une reconquête du pouvoir. Ce processus à la fondation du RPF, à Strasbourg le 7 avril 1947. On voit, au RPF, de Gaulle « payer de sa personne », animant les assises nationales, prononçant des centaines d’allocutions, rencontrant des milliers de personnes. L’ambition de ce « contre-gouvernement » est d’affirmer les thèmes récurrents de la réforme des institutions, de l’unité de la nation, de l’indépendance de la France et d’un programme social et économique entre capitalisme et collectivisme. En revanche, Jean-Luc Barré met en évidence, en matière coloniale, un de Gaulle arcbouté sur une « Union française », sans paraître imaginer d’autre perspective qu’une plus grande autonomie économique et administrative pour les populations concernées. Sur l’Indochine, il en reste à la ligne de 1945, voulant d’abord sauvegarder les intérêts de la puissance coloniale.
Malgré les succès initiaux du RPF, on voit celui-ci assez vite aux prises à des tentations contradictoires : de Gaulle rejetant systématiquement tout compromission avec le « système des partis » et certains de ses partisans tentés de plonger dans l’arène politique. A cela s’ajoute des difficultés financières, surtout à partir de 1949. On sait que le système des apparentements (1951) porte un coup fatal au RPF, en net recul par rapport à ses scores de 1947 (même s’il l’emporte en nombre de sièges). Le RPF, « victorieux sans être vainqueur », est la premier groupe de l’Assemblée, mais sans pouvoir s’imposer comme la force dominante.
Parmi ses fidèles partisans, mention doit être faite du portrait de Georges Pompidou brossé par l’auteur avec brio : « Intelligence concrète, fine et pragmatique, tout en retenue, prudence et discrétion, d’humeur égale et doté d’une maîtrise de soi à toute épreuve, Georges Pompidou, le sourire madré, le regard aux aguets sous le sourcil charbonneux, a su très vite se rendre indispensable au maître des lieux ». Les relations avec Jacques Soustelle, décrites très finement et de façon très vivantes, sont celles d’un désamour progressif.
En mai 1953, le RPF est mis en sommeil (après le revers subi en avril aux élections municipales, perdant 60 % des voix par rapport au scrutin de 1947 et la grande majorité des villes conquises six ans avant, sauf Paris, Strasbourg et Bordeaux).
Le maître de la Providence
Avec l’échec du RPF, le général de Gaulle ne peut plus compter temporairement que sur des relais épars et quelques fidèles. Pompidou garde des contacts étroits avec lui mais est allé, pour un temps (1954-1958), à la banque Rothschild. Olivier Guichard joue désormais un rôle clé auprès de de Gaulle. Barré le décrit de façon aiguisée : « Sensible sans être lui-même expansif, haut de taille, la carrure imposante, le regard affable, l’allure placide d’un grand vizir sceptique et nonchalant, laconique et secret, doué dans le même temps d’un entregent et d’une capacité de séduction qui font de lui un émissaire idéal, Olivier Guichard est l’interlocuteur quasi permanent, le confident des bons et mauvais jours, dédié tout entier ou presque au culte d’une idole incommode ». Chaque mercredi, Guichard fait à de Gaulle le compte rendu des événements de la semaine. Il remplit avec application l’agenda parisien du général, rue de Solférino, pour fournir à ce dernier autant d’occasions de se forger une opinion en l’éprouvant sur ses interlocuteurs.
Le printemps 1956 voit de Gaulle sortir d’un certain « passage à vide » (après la disparition de son frère Xavier en février 1955 et la crainte d’être bientôt trop vieux pour gouverner la France, devenant ainsi un nouveau Pétain). Le deuxième volume de ses Mémoires de guerre en juin 1956 (le premier a été publié en 1954) le ramène au-devant de l’actualité. C’est aussi le moment où il effectue quelques prises de paroles lors de commémorations (en juin, à Cerdon, en août, à Coëtquidan). Cependant, globalement, il s’efforce d’observer un certain mutisme, affectant de se tenir à l’écart des affaires publiques, afin de « brouiller les pistes ». Sur nombre de sujets, il s’interdit d’exposer son point de vue, en particulier sur la question algérienne qui prend pour le régime une importance croissante. Un jeu subtil, non exempt de manipulation, afin de ne pas décourager les bonnes volontés et de ne s’aliéner aucun soutien. Le but est clair depuis 1946 : faire comprendre au pays et aux politiciens de la IVe République la nécessité, et maintenant l’urgence, de lui confier la direction du pays pour mettre fin à la déliquescence de l’État et trouver une solution au problème algérien.
Sur les circonstances de son retour aux affaires, on sait que dans ses Mémoires d’espoir, parues en 1970, il s’est attaché à réfuter toute implication personnelle dans les événements du printemps 1958. Pourtant tout le processus décrit avec une grande précision par Jean-Luc Barré démontre le contraire : ses contacts et ses rencontres avec les principaux protagonistes (de Jacques Soustelle à Jacques Chaban-Delmas, en passant par Léon Delbecque voire Raoul Salan) montrent que de Gaulle se tient très informé des événements d’Alger et de Paris. Barré trouve les mots justes pour définir son attitude : « Se voulant détaché de tout ce qui se trame alors, à Paris ou Alger, pour le réinstaller au pouvoir au nom d’une Algérie française dont il est censé partager l’idéal, Charles de Gaulle n’en aura pas moins été le confident attentif et, semble-t-il, approbateur, voire le conseiller et le tacite inspirateur de tous ceux qui, de près ou de loin, gravitent autour de lui et se réclament déjà de son parrainage. Il les laissera dire ou œuvrer à sa place, sans les appuyer ni les réprouver ouvertement, jusqu’au moment jugé le plus opportun pour les forcer à rentrer dans le rang et s’imposer comme le seul maître du jeu ».
On ne détaillera pas les dernières semaines du processus qui ramène de Gaulle au pouvoir. La conférence de presse du 19 mai 1958 marque la première étape (après les événements du 13 mai) de ses prises d’initiatives publiques pour brusquer les événements. En effet, il y a pour de Gaulle un double risque à vouloir jouer ainsi avec les délais : d’une part, celui que le régime se ressaisisse pour éviter de recourir à lui et surtout celui de donner le sentiment de cautionner le mouvement insurrectionnel parti d’Alger. Le 27 mai, il prend assez nettement parti pour la légalité. Néanmoins, l’auteur montre nettement que de Gaulle exerce une pression continue sur le régime. Le paradoxe est que la perspective même d’un putsch qu’il laisserait s’accomplir, demeure l’un de ses moyens les plus forts d’imposer une solution « régulière ». Plus que d’une mise à mort du régime, il s’agit en définitive d’un « suicide assisté », selon l’heureuse formule de l’auteur.
En définitive, voici un livre passionnant, rigoureux, s’appuyant sur des fonds d’archives inédits et de nombreux témoignages. Cet ouvrage est extrêmement vivant, avec une analyse psychologique du personnage profonde et savoureuse. Ce livre est (extrêmement) documenté et a du souffle (beaucoup).


